‹ Théâtre (volume 3)Chapitre 25 sur 203 · ACTE PREMIER i · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER i

ROBERT

Oh! non, bien sûr, je le dis à vous. Seulement, je n'ai pas d'idées, du moins pour des histoires élégantes, mondaines. Pour ça, il faudrait connaître un certain milieu. Je ne connais pas le monde, je n'ai pas vécu, il ne m'est rien arrivé.

NELLY

Nous vous le ferons connaître, le monde. Quand on sait regarder, il s'y passe toujours quelque chose. Vous dites qu'il ne vous est encore rien arrivé. Pourtant, ce soir, vous avez fait la conquête de Mme Destrié.

ROBERT

Oh! la conquête...

Il paraît qu'elle a passé une nuit dans votre chambre, - votre lit, là-bas, à Rcvel?

ROBERT

Comment! Elle vous a raconté?...

NELLY

Oui. Eh bien, voilà un joli sujet de nouvelle. On brode là-dessus.

ROBERT

Je ne peux pas raconter ça dans un journal.

NELLY

Qu'est-ce que ça fait? Vous avez des scrupules?

ROBERT

Oh!... faire de la littérature avec ce que l'on voudrait être seul à connaître...

NELLY

Nous reparlerons de ça dans deux ans... Vous êtes déjà (rês amoureux.

vi. 5

ROBERT

De qui?

NELLY

De qui?... d'Adrienne, de Mme Destrié.

Ah! c'est possible, je ne sais pas ce que j'éprouve, c'est une sorte de vertige. Écoutez, patronne, je n'ai pas la moindre fatuité, je vous assure. Pourquoi une femme, comme Mme Destrié, qui est jolie, élégante, riche, et qui peut choisir entre les plus éclatants, pourquoi ferait-elle attention à moi. Pourquoi?... Et pourtant, pourtant, elle a été tout de suite si aimable et bientôt si confiante...

NELLY

Ah! qu'est-ce qu'elle vous a donc confié?

ROBERT

Oh! rien; mais quand nous étions là, sur ce balcon, est-ce cette belle nuit, ce clair de lune, il m'a semblé qu'elle se penchait vers moi, qu'elle venait vers moi.

NELLY

Seulement.

ROBERT

Vous vous moquez de moi, vous avez raison, c'est fou, c'est insensé! Mais vous avez entendu? Elle m'a invité à dîner demain soir. Qu'est-ce que ça veut dire? D'ailleurs, je n'irai pas, je ne dois pas y aller.

NELLY

Pourquoi ?

ROBERT

C'est M. Destrié qui payera ce dîner?

XELLY.

Assurément, ce ne sera pas vous.

ft£f£ l'KE.MlEU 51

Songez donc, ce ne serait pas délicat de ma pari. que tout de même... eh bien, oui, j'ai fait 1 ■ : à sa femme... je ne sais pas comment j'ai osé...

NELLY

Mais d'ici à demain soir, vous nr> serez pas devenu l 'ii niant d'Adrienne.

ROBERT

Et je ne le serai jamais. Mais ça m'est égal, pourvu que je puisse la voir, lui parler, c'est tout ce que je demande... C'est au Pré-Catelan... Comment va-t-on ces endroits-là?... En habit, naturellement.

NELLY

Oui, ou plutôt en smoking.

ROBERT

st que... je vous dis tout, n'est-ce pas? Avec i, je n'ai pas de fausse honte, je n'ai pas de respect humain...

NELLY

.\i de smoking?

ROBERT

Oui... je n'ai que cet habit-là...

NELLY

ila n'a pas une très grande importance.

ROBERT, associant des id-k-s.

Il faut que je travaille!

Ynus avez du temps à présent pour travailler.

ROBERT

Oh! certainement, je ne me plains pas, je suis très eux... Tous les jours, après déjeuner, je m'installe dans ma chambre, au cinquième et

NELLY

C'est en haut de la rue Caulaincourt ?

ROBERT

Oui, tout en haut... j'ai une vue admirable... je vois tout Paris. Oh! Paris! C'est une chose prodigieuse, fantastique. Ce n'est pas comme la mer ou la montagne dont le spectacle vous donne envie de rêver... la mer surtout... bien que Paris vous donne aussi une sensation d'infini... mais avec l'impression qu'il faut vivre, se débrouiller, lutter, et, si l'on peut, arriver... Alors, je m'installe à ma table, devant ma fenêtre; je lis, je lis beaucoup... je fais des vers; mais ce n'est pas ça qui m'enrichira. Enfin, avec ce que je gagne ici, j'ai de quoi vivre. Dieu merci!

1SELLY.

Oui, pour le moment, il faut que vous travailliez et c'est plus important que tout le reste. Et, pour ça, il ne faut pas trop penser à Mme Destrié. Vous avez, sans doute, une petite amie très gentille et qui vous aime bien; ne cherchez donc pas autre chose; mais les hommes sont bien tous les mêmes. Pour avoir causé un peu intimement, ce soir, avec une jolie femme, vous voilà déjà infidèle.

ROBERT

Oh! pas du tout, madame, vous ne me connaissez pas. Si j'avais une maîtresse qui m'aimât, je ne la tromperais jamais! J'avais une amie, c'est bien elle qui m'a trompé... oui...

NELLY

Ah ! quelque modiste, sans doute?

ROBERT

Non, elle était employée, comme moi, au Crédit Toulousain... Je l'avais remarquée à la sortie... je lui

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