ACTE DEUXIÈME
ROBERT
La littérature est une branche tellement encombrée... il y a tant de gens, à l'heure actuelle, qui ont du talent... en supposant que j'en aie moi-même, je suis perdu dans la foule, et quel stage dans l'obscurité avant d'arriver au succès, si j'y arrive jamais! et, sur ce point, je n'ai aucune illusion.
NELLT.
Ça me chagrine de vous entendre parler ainsi. Voua a'avez pas le droit d'être découragé... Songez donc à tous ceux qui ont une vocation ou des illusions et qui n'ont même pas le pain assuré.
ROBERT
Le pain, le pain!... on croit avoir tout dit quand on a dit le pain; mais il n'y a pas que ça dans la vie, autrement, elle ne vaudrait pas la peine d'être vécue. Mais vous-même, madame, si, du jour au lendemain, vous étiez réduite à ce que vous entendez par le pain, vous aimeriez mieux mourir. Regardez donc autour de vous : le bibelot le plus fragile, l'objet le plus inutile, ici, représente des montagnes de pain!
NELLT.
Allons... vous avez le chagrin d'amour anarchiste.
ROBERT
Je ne suis pas anarchiste... seulement, je veux dire qu'il y a des femmes, des restaurants, des concerts, des théâtres, des autos, des voyages, des beaux paysages, des statues, des tableaux, des chefs-d'œuvre dans les musées lointains, et que tout cela fait partie de la vie. Je n'ai pas voulu dire autre chose.
Un silence.
NELLT.
Mais vous étiez sans doute occupé, lorsque je vous ai fait demander.
ROBERT
Oui, j'écrivais des lettres pour M. Sandral.
NELLY
Eli bien, je ne veux pas vous retenir plus longtemps.
ROBERT
Oh! madame, vous êtes fâchée... c'est vrai, je vous ai mal parlé, je vous demande pardon... et vous veniez encore d'être si gentille, si bonne... je ne peux pas supporter l'idée de vous avoir déplu... j'ai été bête, ce n'est pas ma faute... je suis tout désemparé, en ce moment... vous êtes fâchée?
MELLY.
Je ne suis pas fâchée, je suis triste; vous m'avez fait de la peine... vous souffrez, je sais bien; mais ce n'est pas une raison... je ne suis pas responsable de ce que Mme Destrié...
Ma chère patronne, je vous demande pardon.
IS'ELLY.
Il ne faut jamais étendre sur les autres l'ombre de ses ennuis. Et puis, surtout, il faut être un homme, et si vous voulez guérir, il ne faut pas vous répéter à la journée : — Ah ! que je souffre; ah ! que je suis malheureux ! — Autrement, il n'y a pas de raison pour que ça finisse, et vous ressembleriez à ces gens qui, l'hiver, en sortant de chez eux, se mettent à grelotter, dès qu'ils posent le pied dans la rue, au lieu de courir pour se réchauffer. On doit lutter contre sa douleur, contre les pensées déprimantes, et vous devez, à chaque instant, vous souvenir qu'il faut oublier; ainsi, vous arriverez à oublier même de vous souvenir. C'est vrai, vous serez tout étonné bientôt d'avoir laissé passer des anniversaires importants, sans les marquer d'un sanglot... vous verrez. Allons, au revoir.