‹ Théâtre (volume 3)Chapitre 91 sur 203 · ACTE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

ACTE CINQUIÈME

quelque temps, si différent de ce que vous étiez quand vous êtes entré ici. Rappelez-vous... vous étiez alors plein d'enthousiasme; vous vouliez être un artiste, un poète; mais vous n'êtes pas resté longtemps avec vos livres, dans la société des poètes... vous ne vous êtes pas recueilli dans le silence de vos rêves... vous n'avez pas eu Je patience, vous avez eu peur de l'effort, et vous avez voulu mener tout de suite, comme tant d'autres, une existence au-dessus de vos moyens. Vous êtes entouré de gens sans conscience... vous écoutez leurs conseils... Enfin, je vous vois descendre, déchoir, avec une rapidité qui m'épouvante! C'est au point qu'hier, lorsque mon mari vous a accusé, ah! il faut que je vous dise la vérité, eh bien, oui, j'ai eu cette pensée : — S'il avait fait ça pourtant, pour de l'argent, pour de l'argent ! — Je me suis bien dit : — « Oh! ce n'est pas lui qui en a eu l'idée; mais quelqu'un a pu s'entremettre. Hors, il a écouté les propositions qu'on lui faisait... on lui offrait des avantages, il a été ébloui, il a perdu la tête... » — Je me suis trompée, encore une fois, tant mieux. .Mais que j'aie pu avoir cette pensée affreuse, n'est-ce pas déjà trop?

ROBERT, extrêmement ému.

Oh! madame, madame!...

NELLY

Non, non, je ne veux pas le croire, ce serait tellement odieux, tellement vil! Ah! Robert, vous ne savez pas tout ce que j'ai fait pour vous. Du jour où vous êtes entré ici, le souci constant de mériter votre respect m'a améliorée, moi, et élevée. Alors, que par une sorte de balance tragique, vous vous soyez ainsi abaissé, que votre honnêteté, votre droiture, tout ce qui m'avait d'abord charmée et séduite en vous, que tout ait sombré dans une combinaison malpropre, honteuse, inavouable, ce serait la fin, l'écroulement de tout, de tout, de tout!

Elle pleure, dans une sorte de désespoir.

ROBERT, se jetant à ses genoux.

Oh! madame, je vous en prie, madame, ma patronne, ma chère patronne, oui, je vous demande pardon; oui, vous avez raison... je suis un misérable!... un misérable !

NELLY

Hélas!... c'est donc vrai?

Oui, c'est moi qui ai consulté ce dossier; mais je n'ai encore rien livré, je vous le jure.

NELLY

Oh! qu'importe... parce que vous n'en avez pas eu le temps, sans doute; mais vous n'en êtes pas moins coupable.

ROBERT

Je sais bien... Seulement, c'est pour vous dire...

NELLY

Oui, maintenant, il faut tout me dire; il faut que je sache exactement où vous en êtes, et si je puis vous sauver... C'est Latrille, n'est-ce pas, qui vous a proposé cette affaire? Oh! n'ayez pas de scrupules : ce que vous me direz ne sortira pas d'entre nous.

ROBERT

Oui, c'est lui : il est venu un jour chez moi; il avait déjeuné avec Maupeley; il savait que j'avais des embarras d'argent... Alors, il m'a laissé comprendre...

NELLY

Oui, oui...

ROBERT

Je lui ait dit d'abord qu'il ne fallait pas compter sur moi... et puis, il m'a fait trouver, un autre jour, par surprise, avec Maupeley; mais, par surprise, je vous l'assure.

Page 1