‹ Théâtre (volume 4)Chapitre 105 sur 237 · ACTE PREMIER 16t · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER 16t

PHILIPPE

Quels gens ?... les Ardan ?

ANDRÉ

Les Ardan et les autres... tous ces gens-là.

PHILIPPE

Ils ne m'ennuient pas.

ANDRÉ

Moi, ils me dégoûtent, c'est bien simple. J'ai ce milieu-là en horreur, je le trouve effrayant; il n'y a pas à dire, ce sont les seigneurs d'aujourd'hui, la chevalerie industrielle et la noblesse alimentaire : Ardan la Fécule, Ratinel le Caoutchouc, Godefroy des Bouillons, et le Cacao et la Bougie, et aïe donc ! C'est comme tous ces financiers, tous ces barons de la galette, réfléchissez bien, ce sont les barons féodaux et moyenâgeux ; seulement, au heu d'être embusqués dans des bourgs et de ravager les pays d'alentour, ils sont embusqués dans des cabinets d'affaires, et c'est de là qu'ils lancent par le télégraphe et le téléphone les ordres d'achat ou de vente qui ruineront des milliers de pauvres gens, ou même feront s'égorger des peuples. Ce sont des bandits!

PHILIPPE

Pas tous, vous exagérez... Croyez- vous que les Ardan?...

ANDRÉ

Les Ardan? D'où sortez- vous? Ils sont pires que les autres. \'oyons, connaissez-vous rien de plus monstrueux que cotte famille Ardan, cette d^-nastie? Le père et l'oncle ont fait une fortune scandaleuse dans la fécule et les terrains... Encore eux, ayant commencé sans le sou, ils ont eu du moins le mérite d'avoir inventé cette flibusterie spéciale qu'on appelle les grosses affaires; mais les fils, ils n'ont même pas eu ce méritelà; ils n'ont qu'à faire la noce, et au lieu de la faire joHment, d'y mettre de la fantaisie et de l'aigrette, ils la

font comme des palefreniers. Les fils de Ratinel ont loué une chambre à Tannée au Pavillon d'Armenonville, parce que, lorsqu'ils reviennent des courses ou des Acacias, à l'heure de Tapéritif, ils prennent parfois de telles guignes qu'on est obligé de les monter.

PHILIPPE

Êtes- vous sûr?

ANDRÉ

C'est la vérité. Ils ne pourraient pas descendre décemment dans Paris, tellement ils ont le nez sale !

PHILIPPE

Mais les femmes ?

ANDRÉ

Leurs femmes? Elles ne valent pas mieux! Je les regardais flirter tout à l'heure, elles sont à battre. Physiologiquement, elles sont pour rien, elles sont à qui veut les prendre ; on a la sensation très nette que le monsieur qui leur a été présenté ce soir, les aura demain, dans son rez-de-chaussée, pour une tasse de thé, car elles ne sont pas sévères, elles viennent plutôt vous manger dans la bouche.

PHILIPPE

Elles sont ce que ces hommes-là les ont faites.

ANDRÉ

Elles se sont bien faites toutes seules.

PHILIPPE

Pourquoi donc êtes-vous rosse comme ça, André, puisque vous n'êtes pas littérateur? Vous n'avez pas d'excuse.

ANDRÉ

Si, j'en ai une... je suis amoureux.

PHILIPPE

Alors, l'amour ne vous rend vraiment pas indulgent; moi, il me rend charitable, heureux, et me fait voir l'humanité en mauve.

Page 1