ACTE PREMIER
Et moi en fauve !
PHILIPPE
Il y paraît. Restez donc tranquille, vous vous promenez comme un lion en cage. Asseyez-vous un instant.
ANDRÉ, s'asseyant.
Oui, j e suis amoureux et j 'ai pour maîtresse une femme dans ce monde-là. Comprenez-vous, maintenant?
PHILIPPE
Je commence à comprendre ; c'est cette femme dont vous m'avez parlé, il y a un an à peu près, à cette époque-ci?
ANDRÉ
Oui, c'est la même... c'est la même. Seulement, je suis dans la lune de fiel. Elle m'a fait passer par des chemins où il y avait quelques pierres, je vous en réponds. Elle m'a donné tant d'émotions, causé tant do tourments, que ça m'a détraqué l'estomac; moi qui étais gai, sociable, moi qui suis un tendre au fond, j'ai pris le monde en grippe, je suis devenu haineux; je hais les gigolos, les officiers, les artistes, les habits rouges, Ardan, vous, est-ce que je sais?... Tous ceux qui peuvent la troubler et me la prendre; alors j'ai des visions... n'est-ce pas, des désirs de l'étrangler... Et puis, je no sais pas pourquoi je vous raconte tout ça, mon petit PhiHppe, vous ne m'écoutcz mémo pas, vous pensez à autre chose.
PHILIPPE
Je vous entends très bien : vous êtes dans la lune de fiel, vous avez l'estomac détraqué, vous voulez étrangler votre maîtresse... au fond vous êtes un tendre.
Vous avez tort do rire, je ne vous souhaite pas de passer par où j'ai passé.
i64 LA DOULOUREUSE
PHILIPPE
je ne ris pas, je vous plains; vous paraissiez si heureux il y a un an !
ANDRÉ
Ah! oui! elle était exquise, adorable, elle venait tous les jours, je la sentais à moi ; et puis, elle est venue moins souvent, en donnant des prétextes : sa voiture, les visites, les essayages, la jalousie du mari dont elles jouent toutes si merveilleusement... enfin, elle n'est plus venue du tout, sans même prendre la peine de donner des prétextes; alors j'ai connu les heures d'attente dans le petit rez-de-chaussée passionnément arrangé pour elle, et où tout ne vous parle que d'elle ; j'ai connu les heures de fièvre et d'angoisse; chaque roulement de voiture dans le silence de la rue vous donne un coup, là... tenez, cette après-midi encore j'y étais, j'ai compté cent deux voitures, et la rue n'est pas passante! J'ai aussi une maladie de cœur. Ah! je suis fade! Oui, mon cher, voilà où j'en suis. Parfois, je me demande ce que j'ai fait.
PHILIPPE
Ce que vous avez fait, je n'en sais rien, mais vous avez fait quelque chose.
ANDRÉ
Moi, à elle, à cette femme-là?
PHILIPPE
A cette femme-là ou à une autre. Quand vous avez aimé cette maîtresse par qui vous souffrez aujourd'hui, vous aviez une amie que vous avez trompée, qui a souffert par vous et dont vous ne vous êtes pas inquiété. C'est ça que vous payez maintenant, car en sentiments comme en chimie, il y a un principe que je crois vrai : c'est que rien ne se crée, rien ne se perd. De sorte que, lorsque nous avons faini,il arrive toujours un moment où sous forme de souffrances, de ruine, de maladie, de remords... et de mort même, nous payons l'addition.