‹ Théâtre (volume 4)Chapitre 108 sur 237 · ACTE PREMIER i · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER i

ANDRÉ

Oui, et c'est bien cette manière-là qui convenait pour cette charmante femme, pour rendre son expression si fine et si vibrante.

PHILIPPE

^me Ardan trouve grâce devant vous, à ce que je vois ?

ANDRÉ

C'est la seule, entre nous, qui vaille quelque chose. Elle est très bonne et elle a un cœur passionné. Ce n'est m un monstre, ni une poupée, c'est une femme; ça doit être une maîtresse incomparable. Vous n'êtes pas amoureux d'elle?... Voyons, rien qu'un peu. Le contraire serait invraisemblable, ayant travaillé auprès d'elle... pour elle.

PHILIPPE

Vous me connaissez, je ne suis pas très hardi, et, d'ailleurs, M '"^ Ardan est une très honnête femme.

ANDRÉ

Oh! certainement, très honnête, quoi qu'on ait dit, dans le temps... (voyant pwiippe angoissé.) mais ce sont des infamies. Certainement, elle n'aime pas son mari, j'espère même qu'elle le méprise, mais elle adore son fils ; c'est une excellente mère !

PHILIPPE

Et que pensez- vous de son amie, M™^ des Trembles?

ANDRÉ

Gotte? Ah! Gottc! je ne sais pas, très mystérieuse, Gotte; elle a une mère terrible, et il paraît qu'elle lui ressemble. C'est cette femme, vous savez, qui a quitté son mari pour suivre un aventurier, un Czikos... l'histoire a fait beaucoup de bruit dans le temps. C'est toujours ennuyeux d'avoir une mère comme celle-là.

PHILIPPE

Ça ne veut rien dire; l'hérédité n'est pas une loi

absolue.

ANDRÉ

Évidemment, et puis, comme il est dit dans Bouvard et Pécuchet : toujours un instinct se dédouble en deux parties, une bonne et une mauvaise; on détruira la seconde en cultivant la première et, par cette méthode, un enfant audacieux, loin d'être un bandit, deviendra un général! Or, Gotte a été élevée avec Mme Ardan comme une sœur et, grâce à cette éducation, la fille d'une gourgandine peut être une créature de sacrifice et de dévouement, (un silence.) Est-ce que votre atelier est toujours là-bas, boulevard Montparnasse ?

PHILIPPE

■ Boulevard Montparnasse, oui.

ANDRÉ

Alors, M™e Ardan a posé ici, chez elle ?

I PHILIPPE

Non, elle posait à Tatelier.

ANDRÉ

C'est bien loin de l'avenue Wagram. Elle était exacte aux séances ?

j^^ PHILIPPE.

Très exacte ; elle n'en a jamais manqué une.

ANDRÉ

Oui... Enfin, c'est la seule personne dont je vous permets d'être amoureux; mais, puisqu'il n'en est rien, je vous en félicite. Et surtout, ne devenez pas mondain, il ne faut pas que les artistes vivent avec les bourgeois.

PHILIPPE

N'ayez pas peur; je trouve que ça ne vaut rien aux uns ni aux autres ; les bourgeois ne deviennent pas artistes, en revanche les artistes deviennent bourgeois.

Pour la raison que c'est toujours ce qui est le plus facile à attraper qu'on attrape.

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