ACTE PREMIER
ANDRÉ
La Douloureuse !
PHILIPPE
Oui, la Douloureuse, c'est le mot exact dans la plupart des cas.
ANDRÉ
J'entends bien. Pourtant, quand je faisais mon volontariat à Compiègne dans les dragons, un jour que je venais seller mon cheval, il m'a envoyé un grand coup de pied, parce que cinq minutes avant que j'arrive, un garde d'écurie avait distribué au pauvre animal d'immérités coups de fourche. Ce fait est fréquent dans les régiments.
PHILIPPE
Où voulez- vous en venir?
ANDRÉ
A ceci : c'est qu'à chaque instant, dans la vie, nous recevons le coup de pied qui revenait de droit au garde d'écurie, ce qui prouve que Celui qui préside aux récompenses et aux châtiments n'a guère plus de discernement qu'un cheval, ce qui n'est pas suffisant pour un justicier.
Je ne vous ai pas parlé de justice, ni de justicier, ni de Providence, ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit. C'est seulement une question d'équiUbre dans la société, ot quand, en dehors môme de l'atavisme, on paie pour les autres, c'est justement parce qu'on fait partie du corps social.
ANDRÉ
Enfin, il y a des gens qui ne paient jamais, ni pour eux, ni pour les autres. Regardez cette fripouille d'Ardan : il a des chevaux, des maîtresses... la mienne probabhMnent; il a fait à la Bourse des coups de coquin. 'I^)ut le monde lui tend la main, tout lui réussit.
PHILIPPE
Croyez-vous qu'Ardan soit si heureiix que ça? Quand il marche, les mains dans les poches, le cou enfoncé dans ses épaules de coltineur, le regard oblique, croyezvous qu'il ne sente pas le mépris qui pèse sur lui ?
ANDRÉ
Allons donc! Est-ce que ces gens-là ont une conscience?
PHILIPPE
Oui, c'est possible; mais, à défaut de conscience, ils ont le trac. Si Ardan a fait des opérations blâmables, en supposant qu'il ne soit jamais pincé, comptez-vous pour rien les transes par lesquelles il a dû passer... par exemple, le soir où Ratinel fut arrêté.
ANDRÉ
C'est vrai, je l'ai vu ce soir-là dans sa loge à l'Opéra, il avait l'air d'un bœuf qu'on mène à Tabattoir. Enfin, vous avez raison, la Douloureuse, j'y penserai.
Pensez-y l
ANDRÉ
Travaillez-vous en ce moment ?
PHILIPPE
Non, pas beaucoup, mais je vais m'y remettre.
ANDRÉ
11 est très joli votre buste de M^^^ Ardan, vous avez gardé votre personnalité, et cependant vous avez pris un peu la manière de ces jolis artistes du dix-huitième qui nous ont laissé des bustes si élégants, des femmes avec des nez un peu en l'air, des grands yeux malins et doux et des cous sveltes !
PHILIPPE
Des cous qui s'amincissaient, il semble, pour la guillotine, afin que, le couteau ayant moins à couper, cela durât moins longtemps.