ACTE PREMIER ÎS
PIERRE
Ça doit être ça. Enfin, je fais entrer cette femme dans l'atelier, je la fais asseoir... elle me dit : « Je ne vous dérange pas? » Je lui réponds : « Mais pas du tout, au contraire. « A ce moment. Juliette sort de sa poche un revolver et elle tire.
ROGER
Sur vous?
PIERRE
Non, pas sur moi, c'eût été logique, mais sur la femme qui n'en pouvait mais. Seulement, je me jette entre les deux et je reçois une balle... là. Je tombe, Juliette croit qu'elle m'a tué... elle se précipite en pleurant sur mon corps, tandis que l'autre se sauvait plus morte que vive.
ROGER
Elle aurait pu vous tuer, c'est un drame véritable.
PIERRE
Je vous crois; mais vous comprenez que lorsqu'une femme a fait ça pour vous...
ROGER
Elle pourrait recommencer.
PIERRE
Non, ce n'est pas ça, et si je vous ai détaillé cette scène grotesque, ce n'est pas pour le plaisir de vous raconter un fait divers ; mais c'est pour vous montrer quelle femme est Juliette. Le jour où je lui dirais que je ne l'aime plus, elle serait capable de faire quelque sottise, de s'empoisonner, comme elle me l'a fait pressentir plus d'une fois.
ROGER
Oh! oui, c'est très grave. Alors, vous allez vous condamner toute votre vie à mentir et à la trahir.
PIERRE
Que voulez-vous?
285 1/AFFRANCHiE
ROGER
Moi, je ne pourrais pas.
PIERRE
Comment faire?
ROGER
Ah! voyez-vous, il faudrait proclamer le droit de ne plus aimer, il faudrait habituer les gens à l'idée que c'est une chose simple, naturelle, fatale même, et que les amours éternelles sont d'admirables exceptions, mais des exceptions. Car enfin, quand on y réfléchit, c'est monstrueux ! En aucun cas, on ne peut s'engager pour la vie. En religion il n'y a pas de vœux éternels; deux associés peuvent se séparer, deux époux peuvent divorcer, un officier peut donner sa démission; mais notre code sentimental n'admet pas que deux amants se quittent, et l'on demande à l'amour libre, quelle ironie ! plus qu'on ne demande aux afi"aires, au mariage, au patriotisme et à la religion même. De sorte qu'on peut définir l'union libre celle dont on est le plus esclave.
PIERRE
C'est bien vrai.
Voyez-vous, il faudrait persuader aux gens qu'en amour, lorsqu'un des deux prononce : « Je ne t'aime plus », ça n'est pas pour l'autre une injure personnelle, et qu'à ne plus être aimé il n'y a ni honte ni ridicule. Car, la plupart du temps, les gens souffrent surtout dans leur amour-propre. Combien de femmes n'aimeraient-elles pas mieux voir leur amant mort qu'infidèle? et c'est la même chose pour l'homme; mais alors votre amour n'est qu'égoïsme et vanité, et vous ne m'intéressez plus. Voilà ce qu'il faudrait dire et alors on supprimerait bien des désastres; on supprimerait surtout cette vendetta d'amour qui fait que l'amant délaissé se change en Corse et gagne le maquis, et alors un amour, même violent, pourrait finir en douce amitié...