ACTE PREMIER
ANTONIA
Comment veux-tu donc que je le prenne? Mets-toi à ma place.
ROGER
C'est vrai, j'ai eu tort; mais, tu vois, je suis tout à fait désolé de t'avoir dit ça.
ANTONIA
Pourquoi me l'as-tu dit?
ROGER
Pourquoi?... Parce que j'avais ces idées-là, ce soir... C'est la suite de la conversation que j'ai eue, tout à l'heure, avec Pierre. Mais quand je pense à certaines choses, quand j'observe ce qui se passe autour de nous, près de nous... et aussi quand je me souviens... quand je me souviens !...
ANTONIA
Ah! je sais bien; mais est-ce une raison, parce que tu as connu des femmes qui t'ont menti, pour que je ne sois pas sincère, et qui t'ont trompé, pour que je ne sois pas fidèle ? Ah ! mon pauvre ami, ne me juge pas d'après celles qui m'ont précédée dans ta vie, et ne me torture pas avec les instruments de ta triste expérience.
ROGER
Il ne faut pas m'en vouloir. Je t'aime tant que je suis parfois exalté jusqu'à la maladresse.
ANTONIA
Ne compHque pas notre amour, ne le hérisse pas d'obstacles et surtout n'aie pas une âme romantique...
ROGER
Moi ! Ah ! grands dieux !...
ANTONIA
Je suis tout près de toi et tu es bien certain que nul n'est entre nous.
ROGER
Tu as raison.
Petit silence, puis on entend une voix aigre soutenue par une mandoline.
ANTONIA
Tu entends?... c'est notre vieille Anglaise. Oh! viens la voir.
ROGER
Pauvre fille, elle est touchante ! Elle s'écoute chanter: elle s'enivre de sa voix aigre comme un paysan s'enivre de la piquette qu'il a récoltée; elle n'a pas d'amant et, pour remplir son existence vide, elle se compose •des épisodes poétiques... Nous devons la respecter.
ANTONIA
Ah! plaignons-la surtout de tout notre cœur. Souvent, je vois ici de grands garçons qui visitent Venise avec leurs parents. A cet âge-là, les musées doivent leur donner des migraines atroces, mais en revanche, comme ils regardent les femmes avec des yeux clairs de jeunes fauves captifs! Parfois je les regarde et je leur souris; il me semble que c'est une bonne action... quelque chose comme une aumône. Tu n'es pas jaloux, au moins? D'ailleurs, je ne regarde que les plus laids : c'est ceux-là qui en ont le plus besoin... Un regard, un sourire, ça n'est pas grand'chose.
ROGER
C'est beaucoup pour eux : c'est de quoi rêver! Je me rappelle, il y a seize ans, quand je suis venu pour la première fois à Venise, petit garçon qui comprenais mal les Giovanni Bellini, si une femme comme toi m'avait fait l'aumône d'un regard, je me serais cru un dieu !
ANTONIA
Et maintenant tu as mon regard et mes yeux, et tu n'es qu'un homme. Mais, toi aussi, je te permets de regarder les petites jeunes filles qui sont ici avec leur papa et leur maman. Regarde-les, mais pas trop longtemps... regarde-les, et surtout... ne touche pas!