ACTE PREMIER
ROGER
Sois tranquille.
ANTONIA
Quel jour sommes-nous donc aujourd'hui? Je ne sais pas comment je vis ici.
Nous devons être le vingt.
ANTONIA
Il va falloir partir bientôt.
ROGER
Pourquoi ? Rien ne nous y oblige.
ANTONIA
Il fait déjà très chaud, et au mois de juin c'est dangereux... tu n'aurais qu'à attraper la fièvre; ici, elle court les canaux... Nous irons autre part, peu importe où, du moment que nous serons seuls. Mais je voudrais aller dans un endroit où tu ne sois pas encore allé avec une autre femme... s'il en existe toutefois.
ROGER
Mais oui, il en existe.
ANTONIA
Est-ce que je sais?
ROGER
C'est toi qui compliques notre amour en ce moment.
ANTONIA
Tu as raison. Ah! tiens, j'aime mieux ne pas penser à tout ça. Et pourtant tu n'es pas un don Juan.
ROGER
C'est un reproche?
ANTONIA
Oh non! Don Juan ne restait pas assez longtemps avec les femmes... en somme, c'était un moineau sublime! Non, Dieu merci! tu n'es pas l'odieux homme à femmes... tu n'es môme pas un viveur, et pourtant ton cœur est déjà un cimetière.
ROGER
Mais le cimetière, c'est la mort, c'est Toubli !
ANTONIA
Mais non, ça n'est pas l'oubli avec vous autres hommes... chacune de vos maîtresses a sa pierre, son inscription et sa petite croix.
ROGER
C'est la moindre des choses.
ANTONIA
C'est encore trop... Tandis que nous autres femmes, lorsque nous aimons un homme, tout disparait : notre vie commence à partir du jour où nous l'avons connu... et, quant au reste, il n'y a pas d'inscription ni de croix dans notre cœur... C'est l'oubU absolu.
ROGER
Oui... la fosse commune...
ANTONIA
Pourquoi dis-tu ça? Ah! mon Dieu! comme il faut faire attentloYi à ce qu'on dit avec toi ; mais s'il faut peser chacune de ses paroles, il n'y aura plus moyen de parler... Je t'ai dit ça parce que je l'ai entendu dire cent fois à mes amies, parce que je l'ai observé moimême chez les autres femmes ; mais il n'est pas question de moi, ce n'est pas pour moi que je parle. Moi? Ah! si tu savais! La fosse commune!... Vraiment, tu as l'air de supposer...
Mais je ne suppose rien du tout.
ANTONIA
Enfin, tu n'as pas dit ça... tu n'es pas un enfant... tu avais une pensée.
ROGER
Mais non, je t'assure.