‹ Théâtre (volume 4)Chapitre 186 sur 237 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

ANTONIA

Allons donc !... On a dû te dire...

ROGER

Mais non, on ne m'a rien dit.

ANTONIA

Si, si, j'en suis sûre... on t'a dit des infamies... Est-ce que tu crois que je ne connais pas tous les bruits qui courent sur mon compte? Et comment en serait-il autrement? Je suis veuve, riche, indépendante et courtisée... on ne peut pas ouvrir plus de portes à la calomnie.

ROGER

Mais pourquoi t'échauffes-tu de la sorte?

ANTONIA

Parce que je t'aime, parbleu!

ROGER

Mais je te jure qu'on ne m'a rien dit, et d'ailleurs tu me connais, je n'ai pas cherché à savoir.

Oh! tu aurais pu! Mais, c'est vrai, tu n'es pas curieux, toi... tu n'es pas jaloux... tu ne m'as jamais rien demandé.

ROGER

Je ne t'ai rien demandé parce que je ne m'en reconnais pas le droit. Je ne suis maître de ta vie que du jour où tu m'as dit que tu m'aimais, après t'êtrc donnée à moi... Tu vois que je ne suis pas comme les autres. Parbleu! c'est entendu : les amants ont le droit de fouiller rageusement dans le passé de leurs maîtresses, heureuses encore quand ils admettent qu'elles aient un passé! La plupart du temps, nous nous imaginons de bonne foi qu'elles auraient dû nous attendre. Ah! sous quel orme gigantesque nous auraient-elles ainsi attendus, les pauvres! Et, quand nous les interrogeons, elles nous répondent ce qu'elles veulent, et elles ont raison !

Mais, si je ne t'ai rien demandé, n'en conclus pas que je sois indifférent, et qu'en pensant à certaines choses vagues, et pourtant très précises, je ne sois pas très malheureux.

ANTONIA

C'est vrai. Et tu souffres?

ROGER

Mais oui.

ANTONIA

Oh! quel bonheur... 0 mon cher amant, je ne veux pas que tu sois malheureux, je ne veux pas que tu souffres désormais... D'ailleurs, il y a longtemps que je voulais te dire... il ne faut pas qu'il y ait de mystère entre nous, ni de ces silences pendant lesquels on pense trop... Il n'y a rien dans mon passé qui puisse te meurtrir, mais quand je t'aurai raconté quelle fut ma vie avant de te connaître, tu seras pris d'une grande pitié... si toutefois tu me crois.

ROGER

Mais oui, je te croirai.

ANTONIA

Regarde... il y a des spectacles dont notre âme s'ennoblit. Peut-on s'égayer devant un coucher de soleil et peut-on mentir devant la mélancolique splendeur de Venise endormie?

Elle éteint la lampe.

ROGER

Qu'est-ce que tu fais?

ANTONIA

Il fait trop clair et je te parlerai mieux dans l'ombre.

(Elle s'assied à côté de lui.) VicUS tOut prèS de moi... tOUt

près, tout près... et donne-moi ta main. Ah! je suis bien comme ça ! Tu m'aimes ?

ROGER

Je t'adore.

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