ACTE PREMIER
ANTONIA
Allons donc !... On a dû te dire...
ROGER
Mais non, on ne m'a rien dit.
ANTONIA
Si, si, j'en suis sûre... on t'a dit des infamies... Est-ce que tu crois que je ne connais pas tous les bruits qui courent sur mon compte? Et comment en serait-il autrement? Je suis veuve, riche, indépendante et courtisée... on ne peut pas ouvrir plus de portes à la calomnie.
ROGER
Mais pourquoi t'échauffes-tu de la sorte?
ANTONIA
Parce que je t'aime, parbleu!
ROGER
Mais je te jure qu'on ne m'a rien dit, et d'ailleurs tu me connais, je n'ai pas cherché à savoir.
Oh! tu aurais pu! Mais, c'est vrai, tu n'es pas curieux, toi... tu n'es pas jaloux... tu ne m'as jamais rien demandé.
ROGER
Je ne t'ai rien demandé parce que je ne m'en reconnais pas le droit. Je ne suis maître de ta vie que du jour où tu m'as dit que tu m'aimais, après t'êtrc donnée à moi... Tu vois que je ne suis pas comme les autres. Parbleu! c'est entendu : les amants ont le droit de fouiller rageusement dans le passé de leurs maîtresses, heureuses encore quand ils admettent qu'elles aient un passé! La plupart du temps, nous nous imaginons de bonne foi qu'elles auraient dû nous attendre. Ah! sous quel orme gigantesque nous auraient-elles ainsi attendus, les pauvres! Et, quand nous les interrogeons, elles nous répondent ce qu'elles veulent, et elles ont raison !
Mais, si je ne t'ai rien demandé, n'en conclus pas que je sois indifférent, et qu'en pensant à certaines choses vagues, et pourtant très précises, je ne sois pas très malheureux.
ANTONIA
C'est vrai. Et tu souffres?
ROGER
Mais oui.
ANTONIA
Oh! quel bonheur... 0 mon cher amant, je ne veux pas que tu sois malheureux, je ne veux pas que tu souffres désormais... D'ailleurs, il y a longtemps que je voulais te dire... il ne faut pas qu'il y ait de mystère entre nous, ni de ces silences pendant lesquels on pense trop... Il n'y a rien dans mon passé qui puisse te meurtrir, mais quand je t'aurai raconté quelle fut ma vie avant de te connaître, tu seras pris d'une grande pitié... si toutefois tu me crois.
ROGER
Mais oui, je te croirai.
ANTONIA
Regarde... il y a des spectacles dont notre âme s'ennoblit. Peut-on s'égayer devant un coucher de soleil et peut-on mentir devant la mélancolique splendeur de Venise endormie?
Elle éteint la lampe.
ROGER
Qu'est-ce que tu fais?
ANTONIA
Il fait trop clair et je te parlerai mieux dans l'ombre.
(Elle s'assied à côté de lui.) VicUS tOut prèS de moi... tOUt
près, tout près... et donne-moi ta main. Ah! je suis bien comme ça ! Tu m'aimes ?
ROGER
Je t'adore.