ACTE DEUXIÈME 3«i
ANTONIA
Vous avez raison. '
DAMORNAY.
Ma chère amie, voulez-vous me présenter, je vous prie, àM°»eEgreth.
ANTONIA
Mais volontiers, (a Madame Egreih.) MonsieuF Damornay.
DAMORNAY.
Je crois, madame, que nous sommes voisins de campagne. J'habite aux environs de Louviers, dans l'Eure, une propriété qu'on appelle la Ghesneraye.
MADAME EGRETH. !
En effet, monsieur, en effet.
DAMORNAY.
J'ai eu le plaisir de causer quelquefois avec monsieur votre mari qui m'est très sympathique, et je vous ai rencontrée souvent, dans votre tonneau, conduisant un petit poney alezan que j'adore.
MADAME EGRETH.
Vous êtes trop aimable, il vous le rend bien.
DAMORNAY.
Le poney?
MADAME EGRETH.
Non, mon mari.
ANTONIA
- Au fait, c'est vrai, vous êtes allé dans vos terres, cet été. Vous avez tâté le pouls à vos électeurs.
DAMORNAY.
Oui, un peu.
ANTONIA
Eh bien, qu'est-ce qu'ils disent ?
DAMORNAY.
. Ne m'en parlez pas, c'est épouvantable. Je ne sais pas où nous allons : le socialisme fait des progrès ter-
ribles, les paysans que Ton rencontre ne vous donnent plus le coup de chapeau, ils ne vous souhaitent même pas le bonjour.
LISTEL
C'est effrayant ! Il y a un aussi mauvais esprit dans les campagnes que dans les villes.
DAMORNAY.
Mais, mon cher monsieur, c'est à ce point que les gens que j'emploie dans mes fermes, sur mes terres, ne parlent plus à la troisième personne ; ils me diront très bien : Monsieur, vous vous trompez, ou : Monsieur, donnez-moi mon argent.
CHERANGE.
Ce que vous dites là donne à réfléchir. On se prend à regretter l'ancien régime.
DAMORNAY.
Pourtant, je suis un vieux républicain, n'en doutez pas.
CHERANGE.
A Dieu ne plaise, cela se lit sur votre figure.
DAMORNAY.
Et d'ailleurs, j'ai fait mes preuves, coups de fusil, barricades ; mais la familiarité de ces gens-là me déplaît, je l'avoue.
CHERANGE.
Mais si les paysans ont désappris de parler à la troisième personne, c'est qu'ils se sont aperçus, enfin! que cette troisième personne n'était jamais là.
DAMORNAY.
Que voulez- vous dire?
CHERANGE.
Il faut entendre cette troisième personne dans un sens symbolique : elle est non pas l'homme que vous êtes, vous, monsieur Damornay, mais quelque chose au-