‹ Théâtre (volume 4)Chapitre 205 sur 237 · ACTE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

ACTE DEUXIÈME

MADAME DANGLEJAIS.

Le principe de la séparation de biens est déjà admis et mis en pratique dans un grand nombre de pays, et notamment en Turquie. C'est vraiment une honte que la Turquie nous ait précédés dans ces réformes-là.

MADAME SINNGLOTT.

En somme, à l'heure présente, la femme turque n'est pas plus esclave que la femme française : en France, par le mariage, la femme a livré au mari toute sa personne physique, elle lui doit le decubitum conjugalem à l'instant même où il l'exige. Ah! c'est bien le Gode Napoléon, s'il faut en croire Stendhal !

MADAME ROLLEBOISE

C'est le code Pandour.

MADAME SI>'NGLOTT.

C'est le pire esclavage, la servitude la plus abjecte; encore, en Turquie, les femmes sont plusieurs pour se partager la corvée conjugale.

LISTEL

Sans doute, et puis, à côté de ça, vous entendrez des femmes se plaindre que leurs maris ne remplissent pas assez leurs devoirs conjugaux. Il est vrai qu'avec certaines femmes, ce serait les devoirs des Danaïdes.

DAMORNAY.

Qu'est-ce que vous demandez encore?

MADAME SINNGLOTT.

Nous demandons l'accès aux carrières^ libérale* et les mêmes droits civils que les hommes.

DAMORXAY, riant.

Vous voudriez voter ?

MADAME ROLLEBOISE

Pourquoi pas? Puisque nous payons les impôts, n'est-il pas juste que nous nommions ceux qui les

votent, et aussi que nous les votions nous-mêmes, en un mot que nous soyons électrices et éligibles ?

DAMORNAY.

Ça n'est pas possible, ça n'est pas possible.

MADAME SINNGLOTT.

N'est-il pas monstrueux, par exemple, que mon domestique vote alors que je ne vote pas, et nomme des députés qui édicteront ou maintiendront des lois, contre moi, femme?

MADAME ROLLEBOISE

G*est révoltant !

CHERANGE.

Mais vous avez absolument raison, mesdames.

DAMORNAY.

C'est insensé, tout simplement.

CHERANGE.

Et il n'y a pas de quoi rire, monsieur; vous êtes un vieux républicain, vous n'admettez pas le progrès : vous avez le fâcheux esprit jacobin et vous en êtes resté aux « Droits de l'homme ». Pourtant, le suffrage universel étant l'institution la plus illogique, et donnant les résultats les plus faux, les femmes n'y ontelles pas leur place toute marquée?... Il faut être juste avant tout.

DAMORNAY.

Et elles siégeront aussi à la Chambre, au Sénat?

CHERANGE.

Pourquoi pas? Et qu'elles soient aussi avocats, ingénieurs, juges, médecins. Seulement, dans leur intérêt même, je leur conseillerai de n'en rien faire, car si elles prétendent à nos emplois, ce sera le krach de la galanterie; lorsqu'elles auront notre force, il ne faudra plus qu'elles comptent sur leur faiblesse.

LISTEL

Parce qu'alors ce serait du cumul.

CHERANGE.

Absolument, et elles perdront sexuellement ce qu'elles gagneront socialement. Déjà ce que nos pères appelaient « la bagatelle » et qui fut pour eux la chose principale, n'est vraiment plus pour nous que la bagatelle; déjà l'importance de leurs petites infamies, de leurs trahisons, de leurs faveurs ou de leurs refus abeaucoup diminué. Si nous avions à refaire Antony, nous dirions : « Elle me résistait, je n'ai pas insisté. » Et si nous surprenions notre pire maîtresse avec notre meilleur ami, nous ne rugirions pas : «Tue-les ! », nous murmurerions : « Je le suis! » Permettez-moi, madame, de vous présenter tous mes hommages.

ANTONIA

Ça n'a pas d'importance ? C'est vous qui le dites : c'est une pure hypothèse.

CHERANGE.

Qu'importe, si avec cette hypothèse j'arrive à une solution élégante d'un cas fréquent.

DAMORNAY.

D'ailleurs, vous avez émis là des opinions toutes personnelles.

CHERANGE.

Ne croyez pas ça, il y a beaucoup de jeunes gens qui pensent comme moi.

DAMORNAY.

Vous êtes le représentant de la jeunesse française?

CHERANGE.

De toute la jeunesse française, non, mais de la jeunesse intellectuelle, sûrement.

Et quand il est parti :

ANTONIA

Il est extraordinaire, ce petit.

LISTEL

Extrêmement intelligent.

MADAME ROLLEBOISE

Et un aplomb !

MADAME SINNGLOTT.

Il est tout jeune ; quel âge a-t-il ?

ANTONIA

Il n'a pas vingt- trois ans; seulement, il a déjà tout lu, tout vu ; il est d'une érudition incroyable, et il ne s'arrête pas aux choses de l'amour.

LISTEL

Il fera son chemin.

DAMORNAY.

Oui, ils sont quelques-uns comme ça. Ils savent tout, ils tranchent de tout. Moi, il m'a estomaqué, ce gamin. Évidemment, il m'a pris pour une vieille bête. Vous avez entendu comme il m'a parlé ?

ANTONIA

Oh! avec le plus profond mépris. Et vous, monsieur Dembrun, qu'en pensez-vous?

Eh bien! je trouve que, sous une forme paradoxale, ce jeune monsieur Cherange a dit des choses très raisonnables.

DAMORNAY.

Ça, je ne sais pas, c'est une autre affaire; il y aurait eu beaucoup à lui répondre.

ANTONIA

En tout cas, vous n'avez rien trouvé.

DAMORNAY.

J'allais lui répondre, quand il est parti; il s'en est douté, il est malin.

ROGER

Il peut déplaire, à cause qu'il prend trop évidemment une attitude; mais ça, c'est son extrême jeunesse.

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