ACTE DEUXIEME 6T
CLAUDINE
Oui, tu as ri.
VÉTHEUIL
Ah ! c'est quand elle m'a raconté ses amours avec le prince de Styrie.
CLAUDINE
Elle a donc été avec le prince de Styrie? Je n'en savais rien, moi. C'est étonnant, toutes les femmes te racontent leurs histoires, à toi... moi, je suis l'amie d'Henriette, je la connais depuis dix ans... elle ne me dit jamais rien. Tu la vois pendant cinq minutes, elle te dit tout.
VÉTHEUIL
Ce n'est pas ma faute si les femmes...
CLAUDINE
Avec ça... Tu t'intéresses à leurs aventures, tu les provoques aux confidences, tu prends des airs de confesseur, de psychologue, tu regardes dans leurs yeux, tu lis dans leur cœur, tu leur fais le grand jeu... Monsieur Prudence, va! Non, c'est vrai, ça me met en colère. Je sais bien que je ne devrais pas te dire ça... c'est bête, c'est maladroit, c'est autant de terrain que je perds, mais c'est plus fort que moi... Ah! suis-je bête, mon Dieu, suis-jebête!
VÉTHEUIL
Écoute, ma petite Claudine, tu es trop injuste. Comment, je viens ici, j'attends une heure dans la rue, par le froid, par la neige, pour avoir la joie profonde de passer quelques instants avec toi, et voilà comme tu me reçois! Car ce n'est pas très drôle d'attendre que l'autre soit parti, me cède la place... Ah! je laisse rudement ma dignité à la porte pour te prouver que je t'aime.
CLAUDINE
Oh ! toi, tu n'es pas jaloux !
VÉTHEUIL
Non? mais si, je suis jaloux, seulement je reste lo*
gique. Je ne te fais pas de scènes... inutiles... et je ne vais pas chercher surtout dans le passé; il n'est pas à moi le passé, il n'est même plus à toi.
Mais Henriette Jamine, ce n'est pas le passé... c'est ce soir, ce soir... tout à l'heure. D'ailleurs, il n'y a pas que moi qui m'en sois aperçue : Ruyseux lui-même l'a remarqué, et pour qu'il le remarque, lui î
VÉTHEUIL
Il ferait bien mieux de s'occuper de ses affaires.
CLAUDINE
Comment l'entends-tu?
VÉTHEUIL
Eh bien, oui, tu as été assez coquette, ce soir, avec Ghérance, toi aussi.
CLAUDINE
J'ai été coquette, moi?
VÉTHEUIL
Certainement, je ne voulais pas te le dire, parce que je trouve ça absurde, mais puisque c'est toi qui commences, je serais bien bête de me gêner. Il est vrai que toi, tout t'est permis.
CLAUDINE
J'ai été aimable, j'étais chez moi.
On peut aller loin avec cette raison-là. On peut être aimable jusqu'au bout, du moment qu'on est chez soi.
CLAUDINE, à rai-voix.
D'abord, ne parlez pas si haut... vous allez réveiller ma fille; c'est bête ce que vous dites là, et grossier... vous savez bien que je ne suis pas une femme à... et puis, si j'ai été coquette, c'était parce que vous étiez trop aimable avec Jamine, c'était pour me venger.