‹ Théâtre (volume 4)Chapitre 48 sur 237 · ACTE DEUXIEME · texte numérisé non relu

ACTE DEUXIEME

un pauvre diable de musicien qui marchait avec sa boite à violon sous le bras... il avait Tair d'être le croquemort de son propre enfant. Cet homme noir dans la neige, c'était sinistre.

CLAUDINE

Pauvre homme ! Tu lui as donné quelque chose ?

VÉTHEUIL

Non, il ne me demandait rien, je n'ai pas osé.

CLAUDINE

C'est vrai, ça m'arrive aussi quelquefois... on n'ose pas, on est des riches honteux... mais on n'a pas le droit.

VÉTHEUIL

Ah! Claudine, tu es exquise! Tu as le cœur le plus charmant que je connaisse.

CLAUDINE

C'est vrai ?

Oh! oui, tu dis des choses parfois qui m'émotionnent jusqu'aux larmes, presque.

CLAUDINE

Alors, tu m'aimes?

VÉTHEUIL

Infiniment.

CLAUDINE

Je ne te dem.ande pas d'adverbe. . . Tu m'aimes ?

VÉTHEUIL

Oui.

CLAUDINE

Eh bien, pour la peine, je vais t'annoncer une bonne nouvelle.

VÉTHEUIL

Dis vite.

CLAUDINE

Huyseux part demain on voyage. 11 vaàNaples ; il sera absent une semaine. Alors si tu veux, et si Denise II. 7

n'est pas malade, nous irons passer deux ou trois jours dans la forêt de Fontainebleau; nous irons à Gray où nous sommes allés cet automne, dans la petite auberge si propre de la mère Piérard ; avec ce temps-là ça sera merveilleux. J'ai toujours rêvé de voir la forêt en plein hiver, et quand on se réveille le matin, on ouvre les rideaux, on voit les arbres tout noirs, les routes toutes blanches, le ciel d'un bleu si pâle, et l'on a bien chaud dans son lit, et l'on se dit que de l'autre côté de la fenêtre, il fait bien froid... Voilà.

VÉTHEUIL

Oui, c'est une excellente idée.

CLAUDINE

Je vais écrire à une vieille amie que j'ai à Senlis, M^^ de Liancourt, que je vais passer deux ou troisjours chez elle, tu comprends?

VÉTHEUIL

; Pour avoir un alibi.

CLAUDINE

Mais oui... j'emmènerai Clara.

VÉTHEUIL

'; Il n'y a pas de danger?

CLAUDINE

"" Avec Clara? C'est une fille qui m'est absolument dévouée, je l'ai depuis si longtemps; elle a vu naître Denise et puis je l'ai soignée quand elle a eu la fièvre typhoïde; Clara, mais elle se jetterait dans le feu pour moi.

VÉTHEUIL

Alors quel train prendrons-nous ?

CLAUDINE

Attends, j'ai consulté l'indicateur tout à l'heure; il y a un train à dix heures cinquante-sept qui nous amène à* Gray, juste pour déjeuner.

VÉTHEUIL

Ce convoi me paraît fort indiqué ; mais dix heures cinquante-sept, c'est de bien bonne heure. Est-ce que tu seras prête?

CLAUDINE

Pour aller avec toi, je partirais à cinq heures du matin, s'il le fallait. Et toi?

VÉTHEUIL

Oh! moi, je n'ai qu'à m'habiller : j'ai ma valise toute prête.

CLAUDINE

Ah! oui, la fameuse valise... les chasseurs de Pont-à- Mousson... gros mahn, va ! je te vois encore, le jour où tu m'as dit ça, dans le hall, en bas; c'était la première fois que tu venais à la maison; je parie que tu ne te rappelles pas seulement quel jour c'était?

VÉTHEUIL

Oh si !... c'était le sept juin, un jeudi.

CLAUDINE

Et le jour où...

VÉTHEUIL

Vingt et un septembre, un vendredi.

CLAUDINE

.Juin, juillet, août... décembre, janvier, cela fait déjà huit mois. C'est long, par le temps qui court, des gens qui s'aiment depuis huit mois.

Et ça n'est pas fini.

CLAUDINE

Ah! si l'on m'avait dit ce jour-là quelle place tu prendrais dans ma vie, on m'aurait singulièrement étonnée, et pourtant tu me plaisais beaucoup. Oh! ne prends pas cet air fat... Tu m'intriguais beaucoup; oui, c'est ça, tu m'intriguais... j'avais de la curiosité.

VÉTHEUIL

Ah ! voilà !

CLAUDINE

Et puis tu cherchais à me troubler, tu faisais une jolie voix, de jolis yeux. Tenez, monsieur Vétheuil, vous n'êtes qu'une vieille cocotte.

Elle le prend par le nez qu'elle secoue rudement et tendrement. VÉTHEUIL.

Tu me fais mal !

CLAUDINE

Henri! vous me faites mal. '^ Vous Taimez votre femme ?

VÉTHEUIL

Plus que tout...

CLAUDINE

Alors il faut la laisser se coucher. j

VÉTHEUIL

Je ne demande que ça.

Ah! oui, mais non... il faut vous'en'aller, parce que demain on se lève de bonne heure.

VÉTHEUIL

Quoi, tu vas me laisser partir ainsi?

CLAUDINE

Tu as bien dit ça... non, sérieusement, va-t'en, il le faut.

VÉTHEUIL

Le faut-il?

CLAUDINE

Oui, je suis éreintée, brisée, je n'en^'peux plus, respecte-moi ce soir : je t'en serai reconnaissante.

VÉTHEUIL

Tu m'en seras amèrement reconnaissante. \

CLAUDINE

Non, je t'assure. ., >

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