ACTE DEUXIEME
un pauvre diable de musicien qui marchait avec sa boite à violon sous le bras... il avait Tair d'être le croquemort de son propre enfant. Cet homme noir dans la neige, c'était sinistre.
CLAUDINE
Pauvre homme ! Tu lui as donné quelque chose ?
VÉTHEUIL
Non, il ne me demandait rien, je n'ai pas osé.
CLAUDINE
C'est vrai, ça m'arrive aussi quelquefois... on n'ose pas, on est des riches honteux... mais on n'a pas le droit.
VÉTHEUIL
Ah! Claudine, tu es exquise! Tu as le cœur le plus charmant que je connaisse.
CLAUDINE
C'est vrai ?
Oh! oui, tu dis des choses parfois qui m'émotionnent jusqu'aux larmes, presque.
CLAUDINE
Alors, tu m'aimes?
VÉTHEUIL
Infiniment.
CLAUDINE
Je ne te dem.ande pas d'adverbe. . . Tu m'aimes ?
VÉTHEUIL
Oui.
CLAUDINE
Eh bien, pour la peine, je vais t'annoncer une bonne nouvelle.
VÉTHEUIL
Dis vite.
CLAUDINE
Huyseux part demain on voyage. 11 vaàNaples ; il sera absent une semaine. Alors si tu veux, et si Denise II. 7
n'est pas malade, nous irons passer deux ou trois jours dans la forêt de Fontainebleau; nous irons à Gray où nous sommes allés cet automne, dans la petite auberge si propre de la mère Piérard ; avec ce temps-là ça sera merveilleux. J'ai toujours rêvé de voir la forêt en plein hiver, et quand on se réveille le matin, on ouvre les rideaux, on voit les arbres tout noirs, les routes toutes blanches, le ciel d'un bleu si pâle, et l'on a bien chaud dans son lit, et l'on se dit que de l'autre côté de la fenêtre, il fait bien froid... Voilà.
VÉTHEUIL
Oui, c'est une excellente idée.
CLAUDINE
Je vais écrire à une vieille amie que j'ai à Senlis, M^^ de Liancourt, que je vais passer deux ou troisjours chez elle, tu comprends?
VÉTHEUIL
; Pour avoir un alibi.
CLAUDINE
Mais oui... j'emmènerai Clara.
VÉTHEUIL
'; Il n'y a pas de danger?
CLAUDINE
"" Avec Clara? C'est une fille qui m'est absolument dévouée, je l'ai depuis si longtemps; elle a vu naître Denise et puis je l'ai soignée quand elle a eu la fièvre typhoïde; Clara, mais elle se jetterait dans le feu pour moi.
VÉTHEUIL
Alors quel train prendrons-nous ?
CLAUDINE
Attends, j'ai consulté l'indicateur tout à l'heure; il y a un train à dix heures cinquante-sept qui nous amène à* Gray, juste pour déjeuner.
VÉTHEUIL
Ce convoi me paraît fort indiqué ; mais dix heures cinquante-sept, c'est de bien bonne heure. Est-ce que tu seras prête?
CLAUDINE
Pour aller avec toi, je partirais à cinq heures du matin, s'il le fallait. Et toi?
VÉTHEUIL
Oh! moi, je n'ai qu'à m'habiller : j'ai ma valise toute prête.
CLAUDINE
Ah! oui, la fameuse valise... les chasseurs de Pont-à- Mousson... gros mahn, va ! je te vois encore, le jour où tu m'as dit ça, dans le hall, en bas; c'était la première fois que tu venais à la maison; je parie que tu ne te rappelles pas seulement quel jour c'était?
VÉTHEUIL
Oh si !... c'était le sept juin, un jeudi.
CLAUDINE
Et le jour où...
VÉTHEUIL
Vingt et un septembre, un vendredi.
CLAUDINE
.Juin, juillet, août... décembre, janvier, cela fait déjà huit mois. C'est long, par le temps qui court, des gens qui s'aiment depuis huit mois.
Et ça n'est pas fini.
CLAUDINE
Ah! si l'on m'avait dit ce jour-là quelle place tu prendrais dans ma vie, on m'aurait singulièrement étonnée, et pourtant tu me plaisais beaucoup. Oh! ne prends pas cet air fat... Tu m'intriguais beaucoup; oui, c'est ça, tu m'intriguais... j'avais de la curiosité.
VÉTHEUIL
Ah ! voilà !
CLAUDINE
Et puis tu cherchais à me troubler, tu faisais une jolie voix, de jolis yeux. Tenez, monsieur Vétheuil, vous n'êtes qu'une vieille cocotte.
Elle le prend par le nez qu'elle secoue rudement et tendrement. VÉTHEUIL.
Tu me fais mal !
CLAUDINE
Henri! vous me faites mal. '^ Vous Taimez votre femme ?
VÉTHEUIL
Plus que tout...
CLAUDINE
Alors il faut la laisser se coucher. j
VÉTHEUIL
Je ne demande que ça.
Ah! oui, mais non... il faut vous'en'aller, parce que demain on se lève de bonne heure.
VÉTHEUIL
Quoi, tu vas me laisser partir ainsi?
CLAUDINE
Tu as bien dit ça... non, sérieusement, va-t'en, il le faut.
VÉTHEUIL
Le faut-il?
CLAUDINE
Oui, je suis éreintée, brisée, je n'en^'peux plus, respecte-moi ce soir : je t'en serai reconnaissante.
VÉTHEUIL
Tu m'en seras amèrement reconnaissante. \
CLAUDINE
Non, je t'assure. ., >