‹ Théâtre (volume 4)Chapitre 71 sur 237 · ACTE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

ACTE QUATRIÈME

VÉTHEUIL

Non, j'ai dit au cocher de venir ici, en bas du jardin.

CLAUDINE

Ah! mon Dieu!

Un silence. Puis oa entend la voix d'un pêcheur sur le lac, il chante : Vorrci morire !

VÉTHEUIL

Écoute, c'est notre pêcheur. (Essayant de sourire.) Il Sait

que tu es là, il s'applique, il chante pour toi.

CLAUDINE

Ah! oui, c'est pour moi qu'il chante... moi aussi, je voudrais mourir, tandis que la nuit est belle. Ah! voistu, quand je pense que demain, demain tu ne seras plus là, il me semble que je vais devenir folle. Ah! c'est affreux! Et puis, pourquoi t'en vas-tu si loin que je ne pourrai même pas t'écrire? Pourquoi t'es-tu fait engager dans cette mission pour explorer des pays dont on ne revient jamais?

VÉTHEUIL

Non, mais dont on ne revient pas tout de suite, et c'est ce que j'ai voulu, et c'est ce que tu as voulu toi aussi, car nous en sommes convenus ensemble, il fallait que je parte, il le fallait. Est-ce vrai?

CLAUDINE

Oui, c'est vrai, mais quand nous sommes convenus de ton départ, j'avais du courage, mais tu pars ce soir et je n'en ai plus.

VÉTHEUIL

0 ma chérie, mais moi, il faut que j'en aie. Et tu ne sais pas jusqu'à quel point il faut que j'en aie pour faire ce que je fais.

CLAUDINE

Tu ne peux pas rester encore ce soir, rien que ce soir? Ah! si, je t'en prie...

VÉTHEUIL

Hélas! ma chérie, tu sais bien que je suis resté près

de toi aussi longtemps que je l'ai pu. En partant tout à rheure, c'est tout à fait le dernier train que je prends, j'arriverai à Marseille juste pour m'embarquer sur le bateau; ainsi, tu vois...

CLAUDINE

Oh! non! je ne pourrai pas, c'est au-dessus de mes forces ; reste, il faut que tu restes tout à fait.

VÉTHEUIL

Voyons, Claudine, je t'en prie, ne dis pas cela, ne me brise pas le cœur davantage. Mais, en supposant que je reste, est-ce que nous pourrions reprendre la vie de Paris ? avec les mêmes obstacles entre nous deux et les mêmes scènes qui nous aigrissent et qui nous lassent; car, demain, elles recommenceraient ces scènes-là, et nous le savons bien, elles sont la conséquence des conditions dans lesquelles nous nous sommes rencontrés. Ah! parbleu! combien de fois avons-nous essayé d'être heureux malgré tout; nous ne l'avons jamais pu... et nous ne le pourrions pas davantage, et nous finirions par nous détester, par nous trahir même.

CLAUDINE

Oh! non, oh! non!

VETHEUIL.

Est-ce que cette vie-là est possible? Ah! non, c'est l'enfer, et puis ça serait vilain, après les quelques semaines que nous avons passées ici, seuls, si complètement seuls; nous avons été trop heureux et nous ne pouvons plus concevoir autre chose; nous avons eu un mois de bonheur que rien n'est venu troubler...

CLAUDINE

Si ce n'est la pensée qu'il faudrait se séparer...

VÉTHEUIL

Oui, mais cette pensée-là empêchait notre bonheur d'être insolent, d'être éclatant, et le teintait de mélancolie... C'était comme la brume qui, ce soir, enveloppe

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