ACTE CINQUIÈME i
VÉTHEUIL
Eh bien, oui, mais je n'ai pas osé. Je suis allé voir Jamine, j'ai appris qu'elle demeurait maintenant ici, qu'elle avait acheté votre hôtel. Vous pensez si ça m'a donné un coup. J'ai cru qu'il était arrivé un malheur. J'ai couru chez Jamine qui m'a bredouillé un tas de choses auxquelles je n'ai d'ailleurs rien compris, si ce n'est qu'elle pendait la crémaillère aujourd'hui, qu'il y avait une grande fête chez elle à laquelle vous étiez naturellement invitée, et que ce serait un excellent terrain pour vous rencontrer.
CLAUDINE
Tiens, tiens ! Elle ne m'avait rien dit de tout cela.
VÉTHEUIL
Elle craignait j>eut-être que, si vous étiez avertie, vous ne vinssiez pas.
CLAUDINE
Pourquoi ça?
VÉTHEUIL
Je ne sais pas.
CLAUDINE, Icxaminant.
Vous avez un peu vieiUi... Dites donc, il y a pas mal de cheveux blancs dans tout ça...
C'est que j'ai souiïert beaucoup et de toutes façons... C'est la suite des fatigues, des privations de toutes sortes... dont la plus douloureuse était de vous!
CLAUDINE
C'est vrai ?
VÉTHEUIL
Ah! oui! vous étiez bien entrée dans mon cœur... C'a été dur d'être séparé de vous...
CLAUDINE
Alors, vous pensiez à moi ?
VÉTHEUIL
Profondément! Mais, vous, vous n'avez pas changé.
CLAUDINE
Vous êtes trop aimable. Si, j'ai changé, j'ai quelques cheveux blancs, moi aussi; seulement, je me teins un peu; j'aime mieux vous le dire, sans ça vous croiriez que je n'ai pas eu de chagrin, et j'en ai eu, pourtant!
VÉTHEUIL
Oh ! ma chère Claudine !
Un silence.
CLAUDINE
Vous VOUS rappelez, il y a trois ans, c'est ici que vous êtes venu, c'est dans ce même coin que nous avons causé pour la première fois, et j'avais si peur de l'aventure... Hein?... Gomme tout ce que j'avais prédit est arrivé, pourtant! Enfin! nous l'avons bien voulu.
Certainement, nous l'avons bien voulu, mais il y a eu autre chose qui nous a poussés l'un vers l'autre, et nous pourrions dire comme les enfants que l'on gronde : « Ce n'est pas ma faute. » La plupart du temps, ils ont raison, ce n'est pas leur faute s'ils sont nés malfaisants, gourmands, paresseux, et ce n'est pas la nôtre non plus, puisque nous étions nés amants... Amants! Il y a des forces fatales qui accrochent les êtres l'un à l'autre, et la fatalité est la vieille loi du monde; seulement, les moralistes ne peuvent pas le dire, parce qu'alors l'humanité s'effarerait.
CLAUDINE
Oui, c'est comme lorsqu'il y a une épidémie dans une ville, les médecins cachent la vérité. Ah! oui, nous sommes tous bien faibles, et insuffisamment armés pour la vie.
VÉTHEUIL
Sans doute, on a beau n'être pas méchant et avoir