‹ Théâtre (volume 5)Chapitre 10 sur 227 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

SOINDRES.

Elles voulaient se noyer.

BOISDUGAND.

Vraiment ? Pauvres petites !

SOINDRES.

J'ai assisté à ce fait-divers. Oui, l'autre soir, j'avais dîné de l'autre côté de l'eau et je rentrais chez moi, à pied. Il était environ onze heures... En passant sur le pont des Arts, je m'étais accoudé un instant, pour regarder la Seine, si tragique la nuit, avec les lumières qui s'y reflètent... lorsque, tout à coup, j'entends un bruit, vous savez ce bruit mou des corps qui tombent dans l'eau, et je distingue bientôt deux êtres qui se débattaient. J'appelle, je crie... des hommes sautent dans une barque et parviennent à sauver ces deux malheureuses, car c'étaient elles, Louise et Charlotte. Je descends sur la berge... naturellement, je leur donne les premiers soins; bien que l'heure fût tardive, quelques personnes s'étaient déjà rassemblées... On conduit les jeunes filles au commissariat de police... je les suis... je voulais savoir ce qui les avait déterminées à prendre cette résolution désolée; on les interroge et j'apprends que celle qu'on appelle Louise, quittée par son amant, avait décidé de mourir, et l'autre, Charlotte, son amie, avait voulu mourir avec elle, sans autre raison que son amitié pour Louise.

BOISDUGAND.

C'est extraordinaire!

SOINDRES.

Oui. Ce double suicide, l'un par amour malheureux, l'autre par pure amitié, c'est assez curieux, n'est-ce pas? J'ai vu là un cas de « contagion à deux », intéressant à étudier. J'ai voulu vérifier si, comme on l'a observé dans la plupart des cas semblables, c'était

l'individu le moins intelligent qui s'était laissé imposer une forme de délire. C'est évidemment Louise qui a imposé le suicide à Charlotte.

ROISDUGAND.

Ça ne me paraît pas douteux.

SOINDRES.

Je me suis donc occupé de ces jeunes filles... j'ai causé avec elles, et j'ai obtenu qu'elles vinssent au laboratoire pour qu'on prît des expériences sur elles. Je ne sais pas si ces expériences confirmeront mon premier jugement, mais jusqu'ici il m'apparait bien, en effet, que c'est Louise la plus intelligente. L'autre, Charlotte, semble plus vive, plus éveillée, mais elle ne pense à rien. Certainement, c'est Louise qui a été le meneur.

Un pelit silence.

BOISDUGAND.

Je ne connaissais pas ce grand jeune homme blond... C'est un nouvel élève?

SOINDRES.

Un élève, non... C'est un jeune docteur norvégien qui est venu étudier au laboratoire nos procédés et nos méthodes. C'est un garçon très timide, mais remarquablement intelligent... très travailleur et de merveilleuses dispositions à l'analyse.

ROISDUGAND.

Comme tous ces gens du Nord... (Tirant s., montre.) Je pense que ma sœur va bientôt venir. Oh ! elle n'est pas en retard... C'est moi qui suis en avance; mais je voulais, avant l'arrivée de Mme do Gerberoy, m'excuser de l'indiscrétion que j'ai commise en vous demandant l'autorisation d'amener des dames, — elle doit venir avec une de ses amies, — d'amener des dames dans votre laboratoire.

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