ACTE PREMIER
SOINDRES.
Entre confrères, mon cher ami, il n'y a i)as d'indisorétion, et je suis très heureux de vous être agréahle.
BOISDUGAND.
Vous êtes tout à fait aimable ; vous m'avez écrit une lettre charmante; je l'ai montrée à ma sœur qui a été fort touchée; mais je sais que vous n'aimez pas introduire ici des profanes, et surtout des profanes femmes. Que voulez-vous? C'est votre faute : vous avez piqué au plus haut point la curiosité des femmes.
SOINDRES.
Moi ? en quoi faisant ?
BOISDUGAND.
En écrivant votre beau livre : Prophylaxie et Thérapeutique des passions. Ma sœur l'a lu; je n'affirmerais pas qu'elle l'ait parfaitement compris, bien qu'elle soit fort intelligente... enfin, ça l'a vivement intéressée. Elle a désiré vous connaître et voir votre laboratoire.
SOINDRES.
Elle ne verra pas grand'chose... ce n'est pas d'un intérêt...
BOISDUGAND.
Je le lui ai dit, mais le moyen de résister aux femmes quajid elles désirent quelque chose? Elle sait que nous sommes en excellentes relations; bref, elle m'a pressé au point qu'il m'a fallu vous écrire devant elle.
SOINDRES.
Ne vous excusez pas tant, cher ami; encore une fois, je suis très heureux de pouvoir être agréable à vous... et à Mme votre sœur. Je m'étonne seulement que mon livre ait pu l'intéresser.
BOISDUGAND.
Votre livre! Mais il fait, dans le monde, un bruit considérable... vous ne vous en doutez pas.
Je vais peu dans le monde.
BOISDUGAND.
Et puis, mon cher ami, vous y traitez une question qui est, pour tous ces gens-là, la grande, l'unique question. Vous étudiez l'amour! Vous avez écrit sur la joie et la tristesse, la jalousie, la fureur amoureuse, des pages singulièrement attachantes. Vous avez donné de l'amour une définition définitive. Depuis Schopenhauer, on n'avait rien écrit d'aussi profond sur ce sujet. Encore, Schopenhauer n'avait fait que développer avec beaucoup d'ingéniosité quelques lignes de Chamfort. Tandis que votre théorie à vous est puissamment originale. Avoirfait entrerlesphénomènes si complexes de la passion dans une voie purement scientifique... les avoir dégagés du mystère qui les entourait, avoir indiqué les méthodes rationnelles pour éviter la passion ou pour s'en guérir si l'on n'a pu l'éviter, voilà ce qui vous appartient en propre. C'est un événement considérable pour la science et, pour vous, c'est une chaire au Collège de France, l'Institut, tout ce que vous voudrez.
SOINDRES.
Oh ! ne parlons pas de ça !
BOISDUGAND.
Mais si, parlons-en... Je sais bien que vous ne travaillez pas dans ce but-là; vous êtes un modeste, comme tous les grands laborieux, mais vous ne savez pas comment on parle de vous.
SOINDRES.
L'essentiel, c'est de faire le mieux possible ce que