ACTE PREMIER
LACOUDERli;.
On peut voir dans ce fait une certaine considération pour la fortune; mais, à ce moment-là, les parents ne pouvaient pas encore avoir de projets.
LE BARON
Obscurément, si... ça germait déjà en eux. Mais suivez-moi : le jeune homme a la fièvre, le délire, bon; mais, dès qu'il reprend connaissance, on envoie Juliette auprès de lui. Il a soif : — « Donne-lui tout de même à boire », — dit son père, tandis que, sous prétexte qu'une femme peut être appelée à rendre des services dans une ambulance, en cas de guerre, la mère trouve utile, oui, utile, que la fille aide la garde à faire les pansements.
LACOUDERIE.
Dites-moi : heureusement encore qu'il était blessé à la tête.
LE BARON
Oui, heureusement... Bientôt le malade entre en convalescence... les heures sont lentes, il faut le distraire. C'est encore Juliette qui lui fait la lecture, la conversation et, penchées ainsi sur la faiblesse du jeune hormne, de quelle force ne ^ont pas les grâces delajeunefilleîEtpuis, onale cœur sensible quand on vient d'échapper à la mort. Les Marges exploitent admirablement un état comateux. Et, pour la jeune fdle, de quel tendre intérêt n'est-il pas, ce jeune homme qu'elle a vu, quelques jours auparavant, tout couvert du sang qui coulait d'une horrible blessure? C'est-à-dire qu'elle I vit continuellement en émotion, en émotion, com- I prenez-vous? Et maintenant, elle le voit renaître; elle a peut-être contribué à le sauver: elle lui en est reconnaissante; elle l'aime.
LACOUDERIE.
Mais, pour vous, la sincérité de Juliette dans tout cela ne ferait pas de doute, l V. 17
LE BARON
Oh! la pauvre petite, pas le moindre... Elle est sans arrière-pensée; d'ailleurs, vous la connaissez, c'est une nature droite, fiôre, et si même elle se doutait que ses parents!... Mais ceux-ci, qui la connaissent, se garderaient bien de l'avertir... on n'en parle à personne, pas même à moi qui suis un ami de la famille... un vieil ami, leur meilleur ami... Enfm!
LACOUDERIE.
Cette préméditation des parents serait assez hasardeuse, si le jeune homme n'a vu dans cette aventure qu'un flirt de convalescence. Aime-t-il Juliette au degré de l'épouser? Il n'en a pas manifesté l'intention?
LE BARON
Pas que je sache. Une seule chose me réjouirait si ce mariage avait lieu... c'est que Mme Deguingois en ferait une maladie. Oui, si Juliette se trouvait tout à coup transportée dans une situation tellement supérieure à celle de sa fille, Mme Deguingois en ferait une maladie. Ça, j'avoue que ça me ferait plaisir. Oh ! c'est qu'elle n'est pas bonne!
LACOUDERIE.
Mais pourquoi semblez-vous prévoir, Baron, que Juliette, si elle épousait Jean, ne serait pas heureuse?
LE BARON
Parce que ce charmant neurasthénique, ce Werther de l'extra-dry, cet Hamlet carte noire n'est pas fait pour le mariage... Non, ce millionnaire qui craint de ne pas être aimé pour lui-même, cet artiste honteux qui ne montre pas sa musique... c'est un pierrot qui est dominé en tout par le désir d'approbation, ce qui le met dans l'avenir, comme par le passé, à la merci de
toutes les femmes. (Jlais ll aperçoit dans le j.irdin Julieltc et Jean qui se dirib'ent du leur côté.) Chut ! jC VOUS dirai Ça tOUt fi
l'heure.