‹ Théâtre (volume 5)Chapitre 117 sur 227 · ACTE l'REMIER 20i · texte numérisé non relu

ACTE l'REMIER 20i

votre femme, et dont j'ai honte? Je ne connais pas beaucoup le monde, mais je le connais assez pour savoir les suppositions qu'il est capable de mettre dans ma corbeille de mariage. Ces suppositions-là, on ne les expose pas avec les cadeaux, mais une âme un peu fière les devine, elle les sent autour d'elle... elle en est éclaboussée.

JEAN

Ah ! si vous vous inquiétez de l'opinion du monde... Dites-vous bien qu'il n'y a que les vilaines gens qui vous prêtent de vilaines pensées... il faut leur pardonner, c'est leur seule générosité.

JULIETTE

Et dans votre famille, même, quel accueil suis-je exposée à subir?

JEAN

En fait de famille, vous le savez bien, je n'ai que mon frère Eugène, l'excellent garçon que vous connaissez, dont la devise est : Liberté! Libertas!... et qui sera trop heureux de mon bonheur. Et puis, voyons, Juliette, Juliette, vous saviez bien que je vous aimais... si innocente que soit une jeune fille, elle sent ces choses-là et, par votre façon d'être, vous avez permis qu'une certaine intimité s'établît entre nous... vous^ m'avez encouragé... Alors, qu'est-ce que vous pensiez?

JULIETTE

Je ne sais pas... je ne voyais pas si loin, vous comprenez; j'étais heureuse d'être auprès de vous, je ne croyais pas que vous m'écririez cette lettre. Je pensai» que vous partiriez, que vous m'oublieriez, que je souffrirais... et voilà tout. Mais, depuis que vous m'avez demandé d'être votre femme, je suis bouleversée. Pardonnez-moi de vous parler encore de votre fortune... je ne m'en fais qu'une idée très vague... vous-même n'en connaissez peut-être pas l'étendue !

JEAN

\'ous en parlez comme d'un désastre !

Elle me cause de l'effroi... oui, c'est ça, de l'elTroi... de l'effroi... il n'y a pos d'autre mot... C'est que, voyez-vous, je ne suis pas comme tant d'autres jeunes fdles... je n'ai jamais fait de grands rêves ambitieux. Vous avez connu ici, disiez-vous, une existence simple, discrète; vous en avez compris tout le charme... C'est donc cette existence-là que je quitterais pour une autre, agitée, tumultueuse, à laquelle je n'ai jamais songé, pour laquelle je ne suis pas faite et qui m'épouvante! Je ne vous ferais pas honneur. Je suis un tout petit tableau d'intérieur, une toile grande comme ça et qui ne remplirait pas la centième partie du cadremagnifique que vous lui destinez!

JEAN

Mais c'est de l'enfantillage. Vous ne vous doutez pas de votre grâce et votre cœur est charmant. Juliette, vous êtes une petite princesse qui s'ignore; et puis vous aurez une existence aussi simple que vous voudrez. Il ne faut pas vous effrayer. Et moi-même, j'ai entrevu auprès de vous, grâce à vous, une vie bien ditïérente de celle que j'ai menée jusqu'à présent, si vide et si inutile. Ah ! ne me renvoyez pas à la neurasthénie, à l'ennui, à des choses pires peut-être et dont vous auriez la responsabilité.

JULIETTE

Ah ! ne me parlez pas ainsi !

JEAN

C'est la vérité, pourtant. Écoutez, Juliette, ma chère Juliette, ma chère petite Jiiliette, faites taire A'osscinipules, votre fierté, vos craintes... Je vous adore et vous m'aimez, il n'y a que cela qui compte... ou bien voulez-vous donc que je ne \ous revoie plus jamais?...

Page 1