ACTE PREMIER
SOINDRES.
Mais vous Otes tout excusée, madame, et il suffit que
votre frère...
CÉCILE
D'ailleurs, rassurez-vous, monsieur, nous ne resterons pas longtemps; nous savons que vos instants sont précieux. C'est une petite visite que je viens vous faire.
SOINDRES, offrant des chaises.
Mais vous demeurerez tout le temps que vous voudrez... Prenez donc la peine de vous asseoir, madame... (a Suzanne.) Mademoiselle.
SUZANNE
Merci, monsieur.
On s'installe. Petit silence.
CÉCILE
Mon frère a dû vous dire, monsieur, que j'avais lu votre Essai sur une prophylaxie et une thérapeutique des passions, et combien j'avais admiré ce livre. D'ailleurs, si toutes les femmes que vous avez intéressées désirent vous connaître, ce sera ici un véritable défilé.
SOINDRES.
J'ai fait une exception en faveur de la sœur de mon ami de Boisdugand.
CÉCILE
Je le sais et je vous en suis infiniment reconnaissante. Mais vous allez vous faire bien des ennemis et surtout bien des ennemies, en démontrant que la passion est une névrose, une maladie, une intoxication. Que dévier drons-nous, si vous détournez les hommes d'êt. amoureux de nous?
SOINDRES.
Il y a l'amour sain, normal, celui qui fait que deux
êtres se choisissent, unissent leurs existences, ont des enfants, fondent une famille.
CÉCILE
Oh! ce n'est pas l'amour; d'abord, il paraît qu'un homme et une femme très amoureux n'ont pas d'enfants, ensemble, du moins.
SOINDRES.
C'est une de ces erreurs qui ont pris naissance, on ne sait trop comment.
CÉCILE
Enfin, cet amour sain, normal, n'a aucun rapport avec l'amour; c'est une association amicale, tendre, fidèle, dévouée, tout ce que vous voudrez... au fond, c'est l'amitié avec couchage. Ce n'est pas intéressant et même c'est un peu répugnant. L'amour sain, normal, c'est l'amour parce que; le véritable amour, c'est quoique... Je m'explique. Un homme préfère les blondes; le jour oii il aime une brune, c'est terrible; ce jour-là il aime quoique... Mais j'ai des tas de choses à vous dire là-dessus. Et puis, c'est la première fois que je vous vois... je n'ose pas... D'ailleurs, j'espère que je vous reverrai. Vous ne faites pas de visites, naturellement; mais vous me ferez bien le plaisir de venir dîner un de ces soirs à la maison.
Oh! madame, je vous remercie... je ne dîne pas en ville, demandez à votre frère, je suis ce qu'on appelle un rat de laboratoire.
CÉCILE
Mais le rat de laboratoire peut dîner en ville, comme le rat des champs.
SOINDRES.
Aussi, voyez ce qui lui arrive, au rat des champs...