‹ Théâtre (volume 5)Chapitre 191 sur 227 · SCÈNE XII JEAN, CHRISTIANE · texte numérisé non relu

SCÈNE XII JEAN, CHRISTIANE

JEAN

Il fait un temps épouvantable... des giboulées à chaque instant. Je suis allé chez Talmah-Béjard... elle viendra ce soir... elle dira les vers.

CHRISTIANE

Ah!

JEAN

Ça n'a pas l'air de vous toucher outre mesure.

CHRISTIANE

Pardonnez-moi, mon ami... j'ai d'autres préoccupations.

:^20 PAItAlTI'.E

JEAN

Lesquelles?

CHRISTIANE

Nous allons prochainement, être séparés... Paul en a déridé ain«^i,

Votre mari... se douterait-il?

CHRISTIANE

Non; mais il entre dans une ère de réformes... il juge que nous avons une vie trop mondaine, trop dispendieuse, il veut m'exiler à Pressagny; alors, il sera difficile de nous voir.

JEAN

Oh! ce n'est pas encore fait... Il changera d'avis... je m'en rapporte à vous. Bien que ce serait peut-être ce qu'il y aurait de mieux : être forcés de ne plus nous voir.

CHRISTIANE

Bien! Allons! Vous êtes dans un de vos jours de cruauté; vous avez votre mauvaise figure et vous vous apprêtez encore à me torturer,

JEAN

Ah! lequel de nous deux torture l'autre? Savezvous ce que j'ai fait hier?

CHRISTIANE

Non.

JEAN

Je suis allé villa Saïd.

CHRISTIANE

Pourquoi faire?

JEAN

Pour souffrir.

CHRISTIANE

A quoi bon. On peut souffrir partout.

JEAN

Je souffre mieux là... oui, j'y vais quelquefois... C'est comme une force qui m'y pousse et j'éprouve une sorte de volupté douloureuse à revoir cette maison que j'ai fait arranger pour vous avec tant de joie et de ferveur, ù revoir cette chambre où vous vous êtes donnée... ((-.este de ciirisliane.) oui, OÙ tu t'es donnée pendant quinze jours et où tu n'es jamais revenue! Mais quinze jours passionnés et qui m'ont trop laissé le souvenir et le désir de ton corps, de ta chair, de tes lèvres, de ton odeur; j'en suis obsédé, lanciné. Oui, hier, je suis allé là-bas et j'ai passé tout l'après-midi le front collé contre la vitre, à regarder le petit jardin sans feuilles, sans fleurs, et qui, l'été dernier, tu te rappelles, était comme un tapis vivant, éclatant dans le soleil. Ah! mes tristes réflexions, tu les devines, La concierge, très amusée sans doute de cette histoire, m'accueille maintenant avec un air de commisération ironique, de pitié plate qui m'irrite, oui, qui m'irrite. Je suis gêné, moi, un Raidzell, devant cette femme! C'est au point que, la prochaine fois, j'ai envie d'emmener avec moi une belle fdle : je lui ordonnerai de défaire le lit, de créer dans la chambre un désordre bien amoureux.

CHRISTI.VNE

C'est une idée.

JEAN

Oh! rassurez-vous... pour la concierge seulement.

CHRISTIANE

J'avais compris.

Vous mériteriez pourtant que je prenne une maîtresse.

3i2 PARAÎTRE

CHRISTIANE

Votre pèlerinage à la villa Saïd ne vous a pas inspiré

des pensées bien généreuses; mais c'est chaque fois la même chose, vous en revenez hostile, méchant.

JEAN

Dites plutôt découragé et, cette fois, plus que jamais, je vous assure. C'est votre faute... quelles preuves ai-je de votre amour?

CHRISTIANE

Oh ! Jean !

JEAN

Parce qu'il y a huit mois vous vous êtes montrée jalouse de Mme Hurtz et que vous vous êtes donnée presque tout de suite, avec emportement, je le reconnais; mais vous vous êtes reprise, et c'est après, après! que vous avez les hésitations, les défenses, les pudeurs que les autres femmes ont coutume d'avoir avant, c'est après que vous ne m'accordez plus que ce que les autres femmes accordent avant, et c'est par la possession que je suis arrivé au flirt.

CHRISTIANE

.le ne ressemble ]){is aux autres femmes.

JEAN

Ah ! non, vous ne leur ressemblez pas, et j'ai la prétention de les connaître... Enfin, c'est sans doute pour cela que je vous aime. On dirait, ma parole, que vous avez fait une gageure, et vous m'avez fait prendre tant de détours pour que je devienne amoureux que, si je ne voulais plus l'être, je ne retrouverais plus mon chemin... et vous le savez bien.

CHRISTIANE

Je n'ai pas fait de gageure et qu'appelez-vous des détours? J'ai vécu moi-même pendant quinze jours

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