SCÈNE XII JEAN, CHRISTIANE
JEAN
Il fait un temps épouvantable... des giboulées à chaque instant. Je suis allé chez Talmah-Béjard... elle viendra ce soir... elle dira les vers.
CHRISTIANE
Ah!
JEAN
Ça n'a pas l'air de vous toucher outre mesure.
CHRISTIANE
Pardonnez-moi, mon ami... j'ai d'autres préoccupations.
:^20 PAItAlTI'.E
JEAN
Lesquelles?
CHRISTIANE
Nous allons prochainement, être séparés... Paul en a déridé ain«^i,
Votre mari... se douterait-il?
CHRISTIANE
Non; mais il entre dans une ère de réformes... il juge que nous avons une vie trop mondaine, trop dispendieuse, il veut m'exiler à Pressagny; alors, il sera difficile de nous voir.
JEAN
Oh! ce n'est pas encore fait... Il changera d'avis... je m'en rapporte à vous. Bien que ce serait peut-être ce qu'il y aurait de mieux : être forcés de ne plus nous voir.
CHRISTIANE
Bien! Allons! Vous êtes dans un de vos jours de cruauté; vous avez votre mauvaise figure et vous vous apprêtez encore à me torturer,
JEAN
Ah! lequel de nous deux torture l'autre? Savezvous ce que j'ai fait hier?
CHRISTIANE
Non.
JEAN
Je suis allé villa Saïd.
CHRISTIANE
Pourquoi faire?
JEAN
Pour souffrir.
CHRISTIANE
A quoi bon. On peut souffrir partout.
JEAN
Je souffre mieux là... oui, j'y vais quelquefois... C'est comme une force qui m'y pousse et j'éprouve une sorte de volupté douloureuse à revoir cette maison que j'ai fait arranger pour vous avec tant de joie et de ferveur, ù revoir cette chambre où vous vous êtes donnée... ((-.este de ciirisliane.) oui, OÙ tu t'es donnée pendant quinze jours et où tu n'es jamais revenue! Mais quinze jours passionnés et qui m'ont trop laissé le souvenir et le désir de ton corps, de ta chair, de tes lèvres, de ton odeur; j'en suis obsédé, lanciné. Oui, hier, je suis allé là-bas et j'ai passé tout l'après-midi le front collé contre la vitre, à regarder le petit jardin sans feuilles, sans fleurs, et qui, l'été dernier, tu te rappelles, était comme un tapis vivant, éclatant dans le soleil. Ah! mes tristes réflexions, tu les devines, La concierge, très amusée sans doute de cette histoire, m'accueille maintenant avec un air de commisération ironique, de pitié plate qui m'irrite, oui, qui m'irrite. Je suis gêné, moi, un Raidzell, devant cette femme! C'est au point que, la prochaine fois, j'ai envie d'emmener avec moi une belle fdle : je lui ordonnerai de défaire le lit, de créer dans la chambre un désordre bien amoureux.
CHRISTI.VNE
C'est une idée.
JEAN
Oh! rassurez-vous... pour la concierge seulement.
CHRISTIANE
J'avais compris.
Vous mériteriez pourtant que je prenne une maîtresse.
3i2 PARAÎTRE
CHRISTIANE
Votre pèlerinage à la villa Saïd ne vous a pas inspiré
des pensées bien généreuses; mais c'est chaque fois la même chose, vous en revenez hostile, méchant.
JEAN
Dites plutôt découragé et, cette fois, plus que jamais, je vous assure. C'est votre faute... quelles preuves ai-je de votre amour?
CHRISTIANE
Oh ! Jean !
JEAN
Parce qu'il y a huit mois vous vous êtes montrée jalouse de Mme Hurtz et que vous vous êtes donnée presque tout de suite, avec emportement, je le reconnais; mais vous vous êtes reprise, et c'est après, après! que vous avez les hésitations, les défenses, les pudeurs que les autres femmes ont coutume d'avoir avant, c'est après que vous ne m'accordez plus que ce que les autres femmes accordent avant, et c'est par la possession que je suis arrivé au flirt.
CHRISTIANE
.le ne ressemble ]){is aux autres femmes.
JEAN
Ah ! non, vous ne leur ressemblez pas, et j'ai la prétention de les connaître... Enfin, c'est sans doute pour cela que je vous aime. On dirait, ma parole, que vous avez fait une gageure, et vous m'avez fait prendre tant de détours pour que je devienne amoureux que, si je ne voulais plus l'être, je ne retrouverais plus mon chemin... et vous le savez bien.
CHRISTIANE
Je n'ai pas fait de gageure et qu'appelez-vous des détours? J'ai vécu moi-même pendant quinze jours