ACTE PREMlEll
SUZANNE
Et tout là-haut, le portrait qui est signé avec une dédicace?
SOINDRES.
C'est M. Taine.
Vous l'avez connu?
SOINDRES.
Trop peu, hélas ! j'étais un tout jeune homme quand il est mort; mais j'avais eu l'occasion de l'approcher quelquefois et il m'avait toujours témoigné beaucoup de bienveillance.
SUZANNE
C'est un bonheur inappréciable d'avoir approché de tels hommes. Quel homme était-ce? Il devait comprendre tout.
SOINDRES.
A vrai dire... un peu dogmatique... Il supportait mal la contradiction, et qu'on discutât ses idées. Mais ça, c'est l'influence de l'École normale.
SUZANNE
Ah! c'est dommage.
SOINDRES.
Vous 'aimez M. Taine.
UZANNE
Je n'ai lu de lui que sa Philosophie de l'art, les deux volumes qui ont paru de sa correspondance. Ce qui m'a étonnée chez lui, c'est une inclination très marquée pour Alfred de Musset.
SOINDRES.
Ce n'est pas très étonnant. Cet enfant du siècle et
ce dandy malade pouvait plaire à M. Taine pour les grâces et la fantaisie que le philosophe ne possédait pas.
SUZANNE
C'est ce que vous appelez : le charme de la disparité. Peut-être eût-il voulu être Alfred de Musset?
SOINDRES.
Je ne le crois pas, mais vous connaissez la réponse de Sainte-Beuve à qui l'on demandait ce qu'il aurait voulu être. Il répondit : officier de hussards. Il avait l'air d'un prêtre, commun et gras, et il avait écrit : Volupté.
SUZANNE
Pauvre homme !
Pendant cette conversation entre Suzanne et Soindres, Cécile est lon;bée en arrêt devant les portraits d'assassins que son frère lui nomme.
CÉCILE
Suzanne, venez donc voir des assassins !
SOINDRES.
Ail ! ces messieurs vous intéressent davantage.
CÉCILE
Ce sont de vieilles connaissances : on sait ce qu'ils ont fait. Et puis, j'aime frissonner.
SOINDRES, à Boisdugand.
Vous voyez bien, cher ami, qu'il y a desloisgénérales.
CÉCILE
Pourquoi dites-vous ça?
UOISUUGAND.
Parce que tu viens de dire à peu près ce que Charlotte a dit tout à l'heure devant ces mêmes portraits.