‹ ThéâtreChapitre 31 sur 185 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

élevé, dont je serais sûr qu'il est intelligent et joli, comme votre fille par exemple.

CLAUDINE

Vous n'êtes pas dégoûté. Enfin vous ne voulez pas bâtir vous-même; vous êtes comme ces gens qui achètent des propriétés tout installées, qui attendent une occasion.

VÉTHEUIL Ça s'appelle profiter de la bêtise des autres.

CLAUDINE C'est gracieux pour le père de Denise ce que vous dites là.

VÉTHEUIL

Je ne le connais pas. (Se levant.) Il faut tout de même que je m'en aille.

CLAUDINE Mais non.

VÉTHEUIL J'ai peur de vous ennuyer.

CLAUDINE

Pas du tout. Je vous assure que je n'ai absolument rien à faire... non, sérieusement, je vous le dirais.

VÉTHEUIL

Alors je reste. A vrai dire, je suis très bien près de vous... vous êtes si jolie, si fine et vous paraissez surtout si bonne.

CLAUDINE Je ne suis pas méchante.

VÉTHEUIL

Enfin, il faudra bien, tout de même, vous quitter tout à l'heure... H me semble que je vais rentrer dans la nuit.

CLAUDINE Mais non, vous exagérez.

VÉTHEUIL

J'ai passé une heure exquise dans votre atmosphère, dans le charme qui est épars autour de vous, et je voudrais pouvoir prolonger cette heure-là.

CLAUDINE

Vous pouvez la prolonger par le souvenir... Et puis, vous pouvez revenir... on ne vous voit jamais.

VÉTHEUIL

Je suis déjà enveloppé par votre charme: si je reviens, j'en serai bien vite pénétré, possédé, si vous aimez mieux.

CLAUDINE

Je ne le crois pas.

VÉTHEUIL

Qu'est-ce que vous croyez?

CLAUDINE

Je crois que vous avez le désir de me plaire et vous faites tout ce qu'il faut pour ça, mais c'est dans votre nature; vous seriez auprès d'une autre femme, ça serait absolument la même chose. Vous voyez, moi, je ne suis pas coquette avec vous, et la plus femme de nous deux..., c'est vous.

VÉTHEUIL

Vous me croyez incapable d'un sentiment véritable et profond, parce que j'ai toujours l'air de me moquer de moi-même... mais ce n'est pas une raison.

CLAUDINE

Oh! je sais bien... je suis persuadée qu'avec vos airs de bon blagueiu" vous devez parfois être très tendre, très petite fleur bleue. N'est-ce pas, vous êtes très sentimental?

VÉTHEUIL

Comme les étoiles.

CLAUDINE

Et avec tout votre scepticisme, vous devez être très jaloux ?

VÉTHEUIL

C'est-à-dire que d'instinct, je suis jaloux; mais je me corrige par le raisonnement... c'est-à-dire que je peux être très jaloux, sans raison, et m'en rendre compte, mais alors je ne le fais pas voir.

CLAUDINE Et quand vous avez des raisons de l'être ?

VÉTHEUIL

Alors, je suis insupportable, je prends en grippe le genre humain et, si je me trouve dans une partie joyeuse, je suis celui dont les femmes disent: «Tu n'inviteras plus ton ami.»

CLAUDINE, riant.

Je ris parce que je me reconnais, je suis aussi ridiculement sentimentale et jalouse. D'ailleurs, vous m'avez

dit tout à l'heure des choses que je pense souvent... C'est étonnant ce que nous nous ressemblons.

VÉTHEUIL Vous connaissez le proverbe: Qui se ressemble...

CLAUDINE Ah! oui... mais non, non... ça jamais. (Petit silence.) Êtes-vous fidèle?

VÉTHEUIL Fidèle... mon Dieu! ça dépend.

CLAUDINE

Comme chausson.

VÉTHEUIL, riant.

C'est drôle! ah! nous ne nous ennuierions toujours pas.

CLAUDINE Oh! ça, j'en suis sûre.

VÉTHEUIL

Et puis, je vous serais fidèle, à vous, parce que vous avez tout ce qu'il faut pour rendre un homme absurdement fidèle.

CLAUDINE

Absurdement, mais pas éternellement.

VÉTHEUIL Vous n'avez pas assez d'illusions.

CLAUDINE C'est pour cela que si j'aimais encore, je serais bien coupable, car je saurais à quoi je m'expose!

Vous ne seriez pas coupable, mais renseignée, et alors ça serait très amusant.

CLAUDINE

Ça serait très grave! Et puis c'est inutile d'en parler, puisque ça ne se fera pas.,, c'est fini, je suis une bonne bourgeoise très pot-au-feu.

VÉTHEUIL

Allons donc! Vous êtes une amoureuse et vous aimerez encore. Je ne dis pas, notez bien, que ça sera moi, je ne suis pas assez fat... mais vous aimerez.

CLAUDINE

Dieu m'en préserve! Je ne voudrais pas repasser par où j'ai passé! Ah! les trahisons, les larmes, les nuits sans sommeil et les désirs de vengeance! Ahl que c'est vilain tout ça et que c'est bête, oui... oui, bête! Et vous voudriez que je recommence ça? Et puis à quoi bon? Pour aboutir à la rupture, c'est-à-dire la mort et l'agonie après la mort!... La rupture!... Vous envisagez ça avec sérénité, vous?

VÉTHEUIL

Je ne l'envisage pas, je m'éloigne, parce qu'en amour «la seule victoire, c'est la fuite». C'est pourquoi je tiens toujours toute prête ma valise, une merveilleuse valise en vache, avec une demi-douzaine de chemises, deux habillements complets dont un pour le soir, de l'eau de Cologne et dentifrice dans les flacons, enfin toute prête, comme les chasseurs de Pont-à-Mousson qui ont leur paquetage tout prêt sur les planches et qui, un quart d'heure après le boute-selle, peuvent être à la frontière;

car j'ai remarqué que dans ces circonstances et lorsqu'on voulait partir, c'est toujours le temps que l'on passait à faire sa valise qui vous était funeste: pendant ce temps-là, les amis interviennent, la maîtresse revient et pleure... on est perdu!

CLAUDINE Et vous avez déjà eu à vous servir de cette valise ? Entrée du comte du Ruyseux.

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