V -V, LE PLUS VIEIL AVEUGLE
■f'-" \y, Je ne sais pas pourquoi je le demande!... Il me 'jf semble que j'entends pleurer tout à coup parmi 2 'S nous!...
PREMIER AVEUGLE-NE
Il ne faut pas avoir peur ; je crois que c'est la folle...
LE PLUS VIEIL AVEUGLE
Il y a encore autre chose... Je suis sûr qu'il y a encore autre chose... Ce n'est pas de cela seul que j'ai peur...
LA PLUS VIEILLE AVEUGLE
Elle pleure toujours lorsqu'elle va allaiter son enfant.
PREMIER AVEUGLE-NÉ
Il n'y a qu'elle qui pleure ainsi !
LA PLUS VIEILLE AVEUGLE
On dit qu'elle y voit encore par moments...
PREMIER AVEUGLE-NÉ
On n'entend pas pleurer les autres...
LE PLUS VIEIL AVEUGLE
Il faut voir pour pleurer...
LA JEUNE AVEUGLE
Je sens une odeur de fleurs autour de nous...
PREMIER AVEUGLE-NK.
Je ne sens que Todeur de la terre 1
LA JEUNE AVEUGLE
Il y a des fleurs, il y a des fleurs autour de nous!
DEUXIÈME AVEUGLH-NÉ,
Je ne sens que Todeur de la terre î
LA PLUS VIEILLE AVEUGLE
Pai senti des fleurs dans le vent...
TROISIÈME AVEUGLE-NÉ
Je ne sens que Todeur de la terre !
LE PLUS VIEIL AVEUGLE
Je crois qu^elles ont raison.
LE SIXIÈME AVEUGLE
Où sont-elles ? — Jlrai les cueillir.
LA JEUNE AVEUGLE
A votre droite^ levez-vous.
Le ajxiénie ■vfUgli? ae Iwe lentement et «avance i tâigiii,en«c Heurtant ttux buiuons et mx arbrett v«rs les aapliadt^leA qu'H renverM «i écnue fliu
LA JEUNE AVEUGLE
Pentends que vous brisez des tiges vertes!
Arrêtez-vous ! arrêtez-vous I
28o LES AVEUGLES
PREMIER AVEUGLE-NE
Ne VOUS occupez pas des fleurs, mais songez au retour !
LE SIXIÈME AVEUGLE
Je n^ose plus revenir sur mes pas !
LA JEUNE AVEUGLE
Il ne faut pas revenir ! — Attendez.— Eiie se lève. — Oh ! comme la terre est froide ! Il va geler. —
Elle s'avance sans hésitation vers les étranges et pâles asphodèles, mais elle est arrêtée par l'arbre renversé et les quartiers de roc, aux environs
des fleurs. — Elles sont ici ! — Je ne puis les atteindre ; elles sont de votre côté.
LE SIXIÈME AVEUGLE
Je croîs que je les cueille.
Il cueille, à tâtons, les fleurs épargnées, et les lui o£fre ; les oiseaux nocturnes s'envolent.
LA JEUNE AVEUGLE
Il me semble que j^ai vu ces fleurs autrefois... Je ne sais plus leur nom... Mais comme elles sont malades, et comme leur tige est molle ! Je ne les reconnais presque pas... Je crois que c^est la fleur des morts...
Elle tresse des asphodèles dans sa chevelure. LE PLUS VIEIL AVEUGLE.
J'entends le bruit de vos cheveux.
LA JEUNE AVEUGLE
Ce sont les fleurs.
2St^
LE PLUS VIEIL AVEUGLE
Nous ne VOUS verrons pas..*
LA JKUNE AVEUGLE.
Je ne me verrai pas non plus.*. J'ai froidp
En ce îQozneiLti le veat n'élèvs dama U farét, ti La ni£T mugît, tomà coup et violeranieat, contre ica-
Il toime i
DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ. ^
Je crois que c'est une teinpête qui s'élève. ^
LA PLUS VIEILLE AVEUGLE
Je crois que c'est la mer,
TROISIÈME AVEUGLE-NÉ
La mer? — Est-ce que c^est la mer? — Mais elle est à deux pas de nous I ^ Elle est à côté de nous 1 Je l'entends tout autour de moi l — Il faut que ce soit autre chose !
LA JEUNE AVEUGLE
J'entends le bruit des vagues à mes pieds.
PREMIER AVEUGLE-NÉ
Je croîs que c'est le vent dans les feuilles mortes*
LE PLUS VIEIL AVEUGLE
Je crois que les femmes ont raisoa.
TROISIÈME AVEUGLE-NÉ
Elle va venir ici !
PREMIER AVEUGLE-NÉ
D'où vient le vent ?
Il vient du côté de la mer.
LE PLUS VIEIL AVEUGLE
11 vient toujours du côté de la mer ; elle nous entoure de tous côtés. Il ne peut pas venir d'autre part...
PREMIER AVEUGLE-NÉ
Ne songeons plus à la mer!
DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ
Mais il faut y songer puisqu'elle va nous atteindre!
PREMIER AVEUGLE-NÉ
Vous ne savez pas si c'est elle...
DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ
J'entends ses vagues comme si j'allais y tremper les deux mains ! Nous ne pouvons pas rester ici ! Elles sont peut-être autour de nous !
LE PLUS VIEIL AVEUGLE
Où voulez-vous aller ?
2Si
DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ
N^importe où ! n'importe où ï Je ne veux plus entendre le bruit de ces eaux ! Allons- nous- en ! Allons-nous-en !
TROISIÈME AVEUGLE*Né.
Il me semble que j ^entends encore autre chose. — Ecoutez !
Oa entend un bruit de pSLW prtfcipitéi et loiatsiru^ daDa les feuilléa morlea.
PREMIER AVEUGLE-NÉ
Quelque chose s'approche !
DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ
Il vient î II vient ! Il revient !
I TROISIÈME AVEUGLE*NÉ
II vient à petits pas, comme un petit enfant I...
DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ-
Ne lui faisons pas de reproches aujourd'hui t
LA PLUS VIEILLE AVEUGLE
Je crois que ce n*est pas le pas d'un homme !
Un graniJ chiea vntre dada la for^t, etpAtae d«7ant I les aveuglas, ^- Silence,
I PREMIER AVEUGLE-NÉ
Qui est -là ? — Qui êtes- vous ? — Ayez pitié de nous^ nous attendons depuis si longtemps!.»*
L« cbim l'arrête et rietit po^t lei ^tt«fl de détint aur \&t genoux de
r aveugle. Ah ! ah ! qu* avez- vous mis sur mes
o genoux? Qu'est-ce que c'est? Est-ce une bête?
'^^ ' — Je crois que c'est un chien ?... Oh ! oh ! c'est le
^* chien! c'est le chien^ de l'hospice ! Viens ici!
viens iciVlHtént nous délîvférî Viens ici ! viens
ici !
Viens ici ! viens ici !
PREMIER AVEUGLE-NÉ
Il vient nous délivrer! Il a suivi nos traces jusqu'ici. Il me lèche les mains comme s'il me retrouvait après des siècles !
Viens ici ! viens ici !
LE PLUS VIEIL AVEUGLE
Il précède peut-être quelqu'un ?...
PREMIER AVEUGLE-NÉ
NoU; nou; il est seul. — Je n'entends rien venir. — Il ne nous faut pas d'autre guide ; il n'y en a pas de meilleur. II nous conduira partout où nous voulons aller ; il nous obéira...
LA PLUS VIEILLE AVEUGLE
Je n'ose pas le suivre.
Moi non plus.
PRECHER AVEUGLE-NÉ
Pourquoi pas ? Il y voit mieux que nous*
DEUXIÈME AVHUGLE-NK.
N'écoutons pas les femmes !
TROISIÈME AVEUGLE-PfÉ*
Quelque chose est changé dans le ciel; je respire librement] Tair est pur maintenant,.,
LA PLUS VIEILLE A\*EUGLE
C'est le vent de la mer qui passe autour de nous.
LE SIXIÈME AVEUGLE
Il me semble quMl va faire clair ; je crois que le soleil se lève,..
LA PLUS VIEILLE AVEUGLE
Je crois qu'il va faire froid»,,
PREM I ER A V EUGLE'N É .
Nous allonà retrouver notre route. H m'entraîne I,,, il m'entraîne. Il est ivre de joie! — Je ne peux plus le retenir!... Suivez-moi! suivez* moil Nous retournons à la maison !,*,
U «e lèvé, entTAÎtié pAt I? diïen qui le mène ven 1« {^râtre iniTnobile, ci s'arrâts.
Où êtes- vous ? Oîi êtes- vous ? — Où allez-vous ?
— Prenez garde i
PREMIER AVEUGLE-HÉ
Attendez! attendez ! Ne me suivez pas encore ; je reviendrai... Il s'arrête. — Qn^-^-t-il? — Ah 1 ah ! J'ai touché quelque chose de très froid i
DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ
Que dites-vous? On n'entend presque plus votre voix-
PREMIER AVEUGLE-NÉ
Pai touché !,., Je crois que Je touche un visage!
TROlSlâWir AVEUGLE-NÉ,
Que dites-vous? — On ne vous comprend presque plus. Qu'avez- vous ? — Où êtes- vous ? — Etes-vous déjà si loin de nous ?
Ohî oh! ohl ^ Je ne sais pas encore ce que c'est.,, — Il y a un mort aumiheu de nous !
Un mort au milieu de nous ? — Oii êtes-vous ? où êtes-vous ?
PREMIER AVEUGLE-NÉ
Il y a un mort parmi nous^ vous dis-jeî Ohî oh ! j*ai touché le visage d'un mort ! — Vous êtes assis à côté d'un mort ! Il faut que Tun de nous soit mort subitement! Mais parlez donc^ enfin^ que je sache ceux qui vivent ! Oti ètes-vous ? — Répondez ! répond e2 tous ensemble l
Les aveugles répondent successivement, à l'exception de l'aveugle folle et de l'aveugle sourd; les. trois vieilles ont cessé leurs prières.
PREMIER AVEUGLE-NÉ
Je ne distingue plus vos voix!... Vous parlez tous de même!... Elles tremblent toutes !
TROISIÈME AVEUGLE-NÉ
Il y en a deux qui n'ont pas répondu... Où sont-ils ?
Il touche de son bâton le cinquième aveugle. . LE CINQUIÈME AVEUGLE.
Oh ! oh ! J'étais endormi ; laissez-moi dormir !*
LE SDCIÈME AVEUGLE.
Ce n'est pas lui. — Est-ce la folle ?
Elle est.assise à côté de moi ; je l'entends vivre..
PREMIER AVEUGLE-NÉ
Je crois... Je crois que c'est le prêtre ! — E est. debout ! Venez ! venez ! venez !
DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ
Il n'est pas mort^ alors !
LE PLUS VIEIL AVEUGLE
Où est-il?
LE SIXIÈME AVEUGLE
.Allons voir!...
Ils se lèvent tous, à l'exception de la folle et du cinquième aveugle, et s'avancent, à tâtons, vers le mort.
DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ
.Est-ir ici ? — Est-ce lui ?
TROISIÈME AVEUGLE-NÉ
Oui ! oui ! je le reconnais 1
PREMIER AVEUGLE-NÉ
Mon Dieu! mon Dieu! Qu'allons-nous deveniir.
Mon père ! mon père ! — Est-ce vous ? mon père^ qu'est-il donc arrivé ? — Qu'avez-vous ? — ;Iiépondez-nous ! — Nous sommes tous autour de irons...
LE PLUS VIEIL AVEUGLE
Apportez de l'eau ; il vit peut-être encore...
DEUXIÈME AVEUGLE
Essayons.. -Il pourra peut-être nous reconduire -à rhospice.
TROISIÈME AVEUGLE-NÉ
Cest inutile.; je n'entends plus son cœur. — Il •est froid,..
fi
PREMIER AVEUGLE-NÉ
Il est mort sans rien dire.
TROISIEME AVEUGLE-NÉ
Il aurait du nous prévenir,
DEUXrèME AVEUGLE-NÉ. "H
Oh ! comme il était vieux î..* Cest !a première fois que je touche son visage...
TROISIÈME AVEUGLE-NÉj ïâtsnUs euUTrt.
Il est plus grand que nous !„.
DEUXIEME AVEUGLE-NÉ
Ses yeux sont grands ouverts ; il est mort les mains joint es...
PREMIER AVEUGLE-NK.
Il est mort^ ainsi sans raison*..
DEUXIÈME AVEUGLK-NÉ.
Il n^est pas debout^ il est assis sur une pierre,..
LA PLUS VIEILLE AVKtJGLE.
Mon Dieu ! mon Dieu î Je ne savais pas tout cela!,., tout cela!,., 11 était malade depuis si longtemps... lia dû souffrir aujourd'hui!... — Il ne se plaignait pas*.. Il ne se plaignait qu^en nous serrant les mains.*. On ne comprend pas toujours.,. On ne comprend jamais!.,. Allons prier autour de lui; mettez-vous à genoux.,.
PREMIER AVEUGLE-NE
Je n'ose pas me mettre à genoux...
DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ
On ne sait pas sur quoi Ton s'agenouille...
TROISIÈME AVEUGLE-NÉ
Etait-il malade ?... E ne nous Fa pas dit...
DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ
Pai entendu qu'il parlait à voix basse en s'en allant... Je crois qu'il parlait à notre jeune sœur ; qu'a-t-ildit?
PREMIER AVEUGLE-NÉ
Elle ne veut pas répondre.
DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ
Vous ne voulez plus nous répondre? — Où donc êtes-vous ? — Parlez !
LA PLUS VIEILLE AVEUGLE
Vous l'avez trop fait souffrir ; vous l'avez fait mourir... vous ne vouliez plus avancer; vous vouliez vous asseoir sur les pierres de la route^ pour manger; vous avez murmuré tout le jour..» Je l'entendais soupirer... Il a perdu courage...
PREMIER AVEUGLE-NÉ
Etait-il malade ? le saviez-vous ?
LH PLUS VIEIL AVEUGLE
Nous ne savions rien... Nous ne I^ avons jamais vu„. Quand donc avons-nous su quelque chose sous nos pauvres yeux morts?.,. Il ne se plaignait pas,,. Maintenant c^est trop tard... J'en ai vu mourir trois,,, mais jamais ainsi!». Maintenant c'est à notre tour,*.
PREMIER AVEUGLE-NÉ
Ce n'est pas moi qui l'ai fait souffrir, — Je n'ai rien dit*..
DEUXIÈME AVE0GLE-NE-
Moi non plus; nous l'avons suivi sans rien dire...
TROISIÈME AVHUGLE-NK-
II est mort en allant chercher de l'eau pour la folle,..
PREMIER AVEUGLE- Né.
Qu ^allons-nous faire ? Où irons- nous ?
TROISIÈME AVEUGLE-NÉ
Où est le chien ?
PREMIER AVEUGLE-NÉ
Ici; il ne veut pas s'éloigner du mort.
THOISIÈME AVEUGLE-NÉ.
Entraînez-le ! Ecartez-le ! écartez-le ! ^
PREMIER AVEUGLE-NÉ
Il ne veut pas quitter le mort !
DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ
Nous ne pouvons pas attendre à côté d'un mort!... Nous ne pouvons pas mourir ici dans les ténèbres !
TROISIÈME AVEUGLE-NÉ
Restons ensemble; ne nous écartons pas les uns des autres; tenons-nous par la main; asseyons- nous tous sur cette pierre... Où sont les autres?... Venez ici! venez! venez!
LE PLUS VIEIL AVEUGLE
Où êtes-vous ?
TROISIÈME AVEUGLE-NÉ
Ici ; je suis ici. Sommes-nous tous réunis ? — Venez plus près de moi. — Où sont vos mains ? — Il fait très froid.
LA JEUNE AVEUGLE
Oh ! comme vos mains sont froides !
TROISIÈME AVEUGLE-NÉ
Que faites- Vous ?
LA JEUNE AVEUGLE
Je mettais les mains sur mes yeux ; je croyais que j'allais y voir tout à coup...
A«4«Sf- — ^^^^••«^
LKS AVEUGLÉ
PREMIER AVEUGLE-NÉ
Qui est*ce qui pleure ainsi?
LA PLUS VIEILLE AVEUGLE
C'est la folle qui sanglote.
PREMIER AVEUGLE-NÉ
Elle ne sait pas la vérité ?
LE PLUS VIEIL AVEUGLE
Je crois que nous allons mourir ici. ••
LA PLUS VIEILLE AVHUGLK-
Quelqu'un viendra peut-être...
PHEMIER AVEUGLE-NK.
Je pense que les religieuses sortiront de Thospice-*,
LA PLUS VIEILLE AVEUGLE
Elles ne sortent pas le soir,
LA JEUN'E AVEirGLE.
Elles ne sortent jamais.
DEUXIÈME AVKUGLE-NÉ»
Je pense que les hommes du grand phare noua apercevront.**
LE PLUS VIEIL AVEUGLE
Ils ne descendent pas de leur tour.
TROISIÈME AVKUGLE-NÉ.
Ds nous verront peut-être...
LA PLUS VIEILLE AVEUGLE
Ils regardent toujours du côté de la mer.
TROISIÈME AVEUGLE-NÉ
Il fait froid!
LE PLUS VIEIL AVEUGLE
Ecoutez les feuilles mortes ; je crois qu^il gèle.
LA JEUNE AVEUGLE
Oh ! comme la terre est dure !
TROISIÈME AVEUGLE-NÉ
J'entends, à ma gauche^ un bruit que je ne comprends pas...
LE PLUS VIEIL AVEUGLE
C'est la mer qui gémit contre les rochers.
TROISIÈME AVEUGLE-NÉ
Je croyais que c'étaient les femmes.
J'entends les glaçons se briser sous les vagues...
PREMIER AVEUGLE-NÉ
Qui est-ce qui grelotte ainsi? Il nous fait trembler tous sur la pierre !
DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ
Je ne puis plus ouvrir les mains.
LE PLUS VIEIL AVEUGLE
Pentends encore un bruit que je ne comprends pas...
PREMIER AVEUGLE-NÉ
Qui est-ce qui grelotte ainsi parmi nous? Il fait trembler la pierre !
LE PLUS VIEIL AVEUGLE
Je crois que c'est une femme.
LA PLUS VIEILLE AVEUGLE
Je crois que c'est la folle qui grelotte le plus fort.
TROISIÈME AVEUGLE-NÉ
On n'entend pas son enfant.
Je crois qu'il tette encore.
LE PLUS VIEIL AVEUGLE
Il est le seul qui puisse voir où nous sommes !
PREMIER AVEUGLE-NÉ
J'entends le vent du Nord.
LE SIXIÈME AVEUGLE
Je crois qu'il n'y a plus d'étoiles ; il va neiger.
TROISIÈME AVEUGLE-NÉ
Si l'un de nous s'endort, il faut qu'on le réveille.
LE PLUS VIEIL AVEUGLE
Jai sommeil cependant!
Une rafale fait tourbillonner les feuilles mortes. LA JEUNE AVEUGLE.
Entendez-vous les feuilles mortes ? — Je crois que quelqu^un vient vers nous...
DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ
C^est le vent ; écoutez !
TROISIÈME AVEUGLE-NÉ
D ne viendra plus personne !
LE PLUS VIEIL AVEUGLE
Les grands froids vont venir...
LA JEUNE AVEUGLE
J'entends marcher dans le lointain.
PREMIER AVEUGLE-NÉ
Je n'entends que les feuilles mortes !
LA JEUNE AVEUGLE
J'entends marcher très loin de nous!
DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ
Je n'entends que le vent du Nord !
LA JEUNE AVEUGLE
Je vous dis que quelqu'un vient vers nous !
LA PLUS VIEILLE AVEUGLE
Pentends un bruit de pas très lents...
LE PLUS VIEIL AVEUGLE
Je crois que les femmes ont raison !
Il commence à neigera gros flocons.
PREMIER AVEUGLE-NÉ
Oh 1 oh ! qu'est-ce qui tombe de si froid sur mes mains ?
SIXIÈME AVEUGLE
Il neige !
PREMIER AVEUGLE-NÉ
Serrons-nous les uns contre les autres!
LA JEUNE AVEUGLE
Ecoutez-donc le bruit des pas!
LA PLUS VIEILLE AVEUGLE
Pour Dieu ! faites silence un instant!
LA JEUNE AVEUGLE
Ils se rapprochent! ils se rapprochent! écoutezdonc!
Ici l'enfant de l'aveugle folle se met à vagir subitement dans les ténèbres.
LE PLUS VIEIL AVEUGLE
L'enfant pleure ?
LA JEUXE AVEXSGLK.
Il voit! il voit ! Il faut qu'il voie qudque chose
puisqu'il pleure. EUe aaîst resCut dam ses Iikm ctiTavance dans la directû» d'où fcmble Tcmr le bmit des p«s; les antres Cemnes la •uJTe&t aaxietsaexotnt et l'entourent. Je Vaîs à Sa renOOntre !
LE PLUS VIEIL AVEUGLE
Prenez garde!
Oh ! comme il pleure! — Qu'y a-t-il ? — Ne pleure pas. — N'aie pas peur ; il n'y a rien à craindre^ nous sommes ici ; nous sommes autour de toi. — Que vob-tu ? — Ne crains rien. — Ne pleure pas ainsi ! Que vois-tu ? — Dis^ que voistu?
LA PLUS VIEILLE AVEUGLE
Le bruit des pas se rapproche par ici ; écoutez donc î écoutez donc !
LE PLUS VIEIL AVEUGLE
Pentends le frôlement d'une robe contre les feuilles mortes.
LE SIXIÈME AVEUGLE
Est-ce une femme ?
LE PLUS VIEIL AVEUGLE
Est-ce que c'est un bruit de pas ?
PREMIER AVEUGLE-NÉ
C'est peut-être la mer dans les feuilles mortes?
LA JEUNE AVEU&LE
Non, non ! ce sont des pas ï ce sont des pas ! ce sont des pas !
Nous allons le savoir ; écoutez donc les feuilles mortes 1
LA JEUNE AVEUGLE
Je les entends, je les entends presque à côté de nous! écouter î écoutez! — Que vois-tu? Que vois- tu ?
LA PLUS VIEILLE AVEUGLE
De quel côté regarde-t-il ?
LA JEUNE AVEUGLE
Il suit toujours le bniît des pas ! — Regardez ! regardez! Quand je le tourne il se retourne pour voir..* Il voit! il voit! il voit! — Il faut qu'il voie quelque chose d'étrange !...
LA PLUS VIEILLE AVEUGLE^ elle s'avance.
Elevez-le au-dessus de nous^ afin qu'il puisse voir,
LA JEUNE AVEUGLE-
Ecartez-vous ! écartez-vous ! m\e #iève i cafant au «jtsaui {lu çraupç d'aveufiefl. - — Les pas se sont arrctés parmi nous!-**
LA PLUS VIEILLE AVEUGLE
Ils sont ici l Ils sont au milieu de nous L,.
Quiêtes-vous?
Silence.
LA PLUS VIEILLE AVEUGLE
Ayez pitié de nous !
Silence. — L'enfant pleure plos désespérément.
FIN