‹ ThéâtreChapitre 114 sur 115 · PERSONNAGES · texte numérisé non relu

PERSONNAGES

Le Prêtre. ^/^ V/tU^^

Trois Aveugles-nés.

Le plus vieil Aveugle.

Le cinquième Aveugle.

Le sixième Aveugle.

Trois vieilles Aveuglés en prière.

La plus vieille Aveugle.

Une jeune Aveugle.

Une Aveugle folle.

Une très ancienne forêt septentrionale, d'aspect éternel sous un cier profondément étoile. — Au milieu, et vers le fond de la nuit, est assis un. très vieux prôtre enveloppé d'un large manteau noir. Le buste et la tête, légèrement renversés et mortellement immobiles, s appuient contre le tronc d'un chêne énorme et caverneux. La face est-d'une immuable lividité de cire où s'entr'ouvrent les lèvres violettes. Les yeux muets et fixes ne regardent plus du côté visible de l'éternité, et semblent ensanglantés sous un grand nombre de douleurs immémoriales et de larmes. Les cheveux, d'une blancheur très grave, retombent en mèches roides et rares, sur le visage plus éclairé et plus las que tout ce qui l'entoure dans le silence attentif de la morne forêt. Les mains amaigries sont rigidement jointes sur les cuisses. — Â droite, six vieillards aveugles sont assis sur des pierres, des souches et des feuilles mortes. — A gauche, et séparées d'eux par un arbre déraciné et des quartiers de roc, six femmes, également aveugles, sont assises en face des vieillards. Trois d'entre elles prient et se lamentent d'une voix sourde et sans interrup^on. Une autre est très vieille. La cmquiéme, en une attitude de muette démence, porte, sur les genoux, un petit enfant endormi. La sixième est d'une jeunesse éclatante et sa chevelure inonde tout son être. Elles ont, ainsi que les vieillards» d'amples vêtements, sombres et tmifbrmes. La plupart attendent, les coudes sur les genoux et le visage entre les mains ; et tous semblent avoir perdu l'habitude du geste inutile et ne détournent plus la tête aux rumeurs étouffées et inquiètes de l'Ile. De grands arbres funéraires, des ifs, des saules pleureurs, des cyprès, les couvrent de leurs ombres fidèles. Une touffe de longs asphodèles maladifs fleurit, non loin du prêtre, dans la nuit. Il fait extraordinairement sombre, malgré te clair de lune qui, çà et là, s'efforce d'écarter un moment les ténèbres des feuillages.

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Il ne revient pas encore ?

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

Vous m'avez éveillé !

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ

Je dormais aussi.

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Il ne revient pas encore ?

Je n'entends rien venir.

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ

Il est temps de rentrer à Thospice.

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Il faudrait savoir où nous sommes.

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

Il fait froid depuis son départ.

LE PLUS VIEIL AVEUGLE

Quelqu'un sait-il où nous sommes ?

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE

Nous avons marché très longtemps; nous devons être très loin de l'hospice.

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Ah ! les femmes sont en face de nous ?

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE

Nous sommes assises en face de vous.

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Attendez^ je viens près de vous, ii Miére et tâtonne. — Où êtes-vous? — Parlez! que j'entende où vous êtes !

Ici ; nous sommes assises sur des pierres.

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Il s'avance et se heurte contre le tronc d'arbre et les quartiers de roc.

Il y a quelque chose entre nous...

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

Il vaut mieux rester à sa place !

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ

Où êtes-vous assises? — Voulez-vous venir près de nous ?

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE

Nous n'osons pas nous lever!

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ

Pourquoi nous a-t-il séparés ?

PREMIER AVEUGLE-NÉ

J'entends prier du côté des femmes.

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

Oui ; ce sont les trois vieilles qui prient.

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Ce n'est pas le moment de prier !

Vous prierez tout à Theure^ au dortoir !

Les trois vieilles continuent leurs prières^ TROISIÈME AVEUGLE-NÉ.

Je voudrais savoir à côté de qui je suis assis ?

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

Je crois que je suis près de vous.

Ils tâtonnent autour d'eux..

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ

Nous ne pouvons pas nous toucher !

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Cependant, nous ne sommes pas loin Pun de

Tautre. Il tâtonne autour de lui, et heurte de son bâton le cinquième

aveugle, qui gémit sourdement. Celui qui n'entend pas est à côté de nous.

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

Je n'entends pas tout le monde ; nous étions six tout à l'heure.

PREMIER AVEUGLE-NE

Je commence à me rendre compte.Interrogeons aussi les femmes ; il faut savoir à quoi s'en tenir. Pentends toujours prier les trois vieilles ; est-ce qu'elles sont ensemble ?

Elles sont assises à côté de moi; sur un rocher,

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Je suis assis sur des feuilles mortes !

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ

Et la belle aveugle^ où est-elle ?

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE

Elles est près de celles qui prient.

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

Où est la folle et son enfant ?

LA JEUNE AVEUGLE

Il dort ; ne l'éveillez pas !

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Oh ! comme vous êtes loin de nous I Je vous croyais en face de moi !

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ

Nous savons, à peuprès, tout ce qu'il faut savoir ; causons un peu, en attendant le retour du prêtre.

254 LES AVEUGLUS

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE

Il nous a dit de l'attendre en silence.

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ

Nous ne sommes pas dans une église.

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE

Vous ne savez pas où nous sommes.

TROISIÈME AVEUGLE

J'ai peur quand je ne parle pas.

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

Savez-vous où est allé le prêtre ?

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ

Il me semble qu'il nous abandonne trop longtemps.

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Il devient trop vieux. Il paraît que lui-même n'y voit plus depuis quelque temps. Il ne veut ^"^ pas l'avouer^ de peur qu'un autre ne vienne prendre sa place parmi nous ; mais je soupçonne qu'il n'y voit presque plus. Il nous faudrait un autre guide; il ne nous écoute plus^ et nous sommes trop nombreux. Il n'y a que les trois religieuses et lui qui voient dans la maison; et ils sont tous plus vieux que nous! — Je suis sûr qu'il nous a égarés et qu'il cherche le chemin. Où estil allé ? — Il n'a pas le droit de nous laisser ici...

LE PLUS VIEIL AVEUGLE

Il est allé très loin ; je crois qu'il a parlé sérieusement aux femmes.

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Il ne parle plus qu'aux femmes ? — Est-ce que; nous n'existons plus ? — Il faudra bien s'en plaindre à la fin !

LE PLUS VIEIL AVEUGLE

A qui vous plaindrez-vous ?

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Je ne sais pas encore ; nous verrons ; nous^ f f verrons. — Mais où donc est- il allé? — Je le: ^ demande aux femmes.

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE

Il était fatigué d'avoir marché si longtemps. Je* crois qu'il s'est assis un moment au milieu de nous. Il est très triste et très faible depuis quelques jours. Il a peur depuis que le médecin est mort. Il est seul. Il ne parle presque plus. Je ne sais ce qui est arrivé. Il voulait absolument sortir aujourd'hui. Il disait qu'il voulait voir l'Ile,, une dernière fois^ sous le soleil, avant l'hiver. IL paraît que l'hiver sera très long et très froid et que les glaces viennent déjà du Nord. Il était très inquiet ; on dit que les grands orages de ces jours passés ont gonflé le fleuve et que toutes les. digues sont ébranlées. Il disait aussi que la mer l'effrayait; il paraît qu'elle s'agite sans raison, et que les falaises de l'Ile ne sont plus assez hautes.. Il voulait voir; mais il ne nous a pas dit ce qu'il j' — a vu. — Maintenant, je crois qu'il est allé chercher^ du pain et de l'eau pour la folle. Il a dit qu'il lui faudrait aller très loin... Il faut attendre.

LA JEUNE AVEUGLE

Il m'a pris les mains en partant ; et ses mains tremblaient comme s'il avait eu peur.

Puis il m'a embrassée...

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Oh! oh!

LA JEUNE AVEUGLE

Je lui ai demandé ce qui était arrivé. Il m'a dit qu'il ne savait pas. Il m'a dit que le règne des "^vieillards allait finir^ peut-être...

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Que voulait-il dire^ en disant cela ?

LA JEUNE AVEUGLE

Je ne l'ai pas compris. Il m'a dit qu'il allait du côté du phare.

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Y a-t-il un phare ?

LA JEUNE AVEUGLE

Oui^ au Nord de l'Ile. Je crois que nous n'en sommes pas éloignés. Il disait qu'il voyait la clarté du fanal jusqu'ici; dansles feuilles. Il ne m'a jamais semblé plus triste qu'aujourd'hui^ et je crois qu'il pleurait depuis quelques jours. Je ne sais pas pourquoi je pleurais aussi sans le voir. Je ne l'ai pas entendu s'en aller. Je ne l'ai plus interrogé. J'entendais qu'il souriait trop gravement; j'entendais qu'il fermait les yeux et qu'il voulait se taire. . .

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Il ne nous a rien dit de tout celai '

LA JEUNE AVEUGLE

Vous ne Técoutez pas quand il parle l \

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE. J

Vous murmurez tous quand il parle ! \\

DEUXIÈME AVEUGLE. V

Il nous a dit simplement « Bonne nuit » en s'en allant.

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ

Il faut qu'il soit bien tard.

PREMIER AVEUGLE-NÉ

U a dit deux ou trois fois « Bonne nuit » en s'en allant comme s'il allait dormir. J'entendais qu'il me regardait en disant « Bonne nuit ; bonne nuit!» — La voix change quand on regarde quelqu'un fixement.

LE CINQUIÈME AVEUGLE

Ayez pitié de ceux qui ne voient pas I

PREMIER AVEUGLE-NÉ

■Qui est-ce qui parle ainsi sans raison ?

Je crois que c'est celui qui n'entend pas.

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Taisez-vous! — ce n'est plus le moment demendier!

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ

Où allait-il chercher du pain et de Peau ?

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE

Il est allé du côté de la mer.

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ

On ne va pas ainsi vers la mer à son âge !

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

Sommes-nous près de la mer ?

LA VIEILLE AVEUGLE

Oui ; taisez-vous un instant ; vous l'entendrez..

Munnure d'une mer voisine et très calme contre le»" falaises.

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

Je n'entends que les trois vieilles qui prient.

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE

Ecoutez bien^ vous l'entendrez à travers leursprières.

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

Oui ; j'entends quelque chose qui n'est pas loin de nous.

LE PLUS VIEIL AVEUGLE

Elle était endormie ; on dirait qu'elle s'éveille.

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Il a eu tort de nous mener ici ; je n'aime pas à entendre ce bruit.

LE PLUS VIEIL AVEUGLE

Vous savez bien que File n'est pas grande^ et qu'on l'entend dès qu'on sort de l'enclos de l'hospice.

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

Je ne l'ai jamais écoutée.

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ

Il me semble qu'elle est à côté de nous aujourd'hui ; je n'aime pas à l'entendre de près.

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

Moi non plus ; d'ailleurs, nous ne demandons pas à sortir de l'hospice.

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ

Nous ne sommes jamais venus jusqu'ici; il était inutile de nous mener si loin.

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE

Il faisait très beau ce matin ; il a voulu nous faire jouir des derniers jours de soleil, avant de nous enfermer tout l'hiver dans l'hospice.

26o LES AVEUGLES

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Maisj*aime mieux rester dans l'hospice!

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE

Il disait aussi qu'il nous fallait connaître un peu la petite Ile où nous sommes. Lui-même ne Fa jamais entièrement parcourue; il y a une montagne où personne n'a monté, des vallées où l'on n'aime pas à descendre et des grottes où nul n'a pénétré jusqu'ici. Il disait enfin qu'il ne fallait pas toujours attendre le soleil sous les voûtes du dortoir; il voulait nous mener jusqu'au bord de la mer. Il y est allé seul.

LE PLUS VIEIL AVEUGLE

^ " Il a raison ; il faut songer à vivre.

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Mais il n'y a rien à voir au dehors !

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

Sommes-nous au soleil, maintenant ?

LE SIXIÈME AVEUGLE

Je ne crois pas ; il me semble qu'il est très tard.

Quelle heure est-il ?

Je ne sais pas. — Personne ne le sait.

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

Est-ce qu41 fait clair encore ? Au sixième aveugle. —

Où êtes-vous ? — Voyons ; vous qui voyez un peu^ voyons !

LE SIXIÈME AVEUGLE

Je crois qu'il fait très noir; quand il fait du soleil^ je vois une ligne bleue sous mes paupières ; j'en ai vu une^ il y a bien longtemps ; mais à présent; je n'aperçois plus rien.

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Moi; je sais qu'il est tard quand j'ai faim^ et j'ai faim.

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ

Mais regardez le ciel ; vous y verrez peut-être quelque chose !

Tous lérent la tête vers le ciel, à l'exception des trois aveugles-nés qui continuent de regarder la terre.

LE SIXIÈME AVEUGLE

Je ne sais si nous sommes sous le ciel.

PREMIER AVEtJGLE-NÉ.

La voix résonne comme si nous étions dans une grotte.

LE PLUS VIEIL AVEUGLE

Je crois plutôt qu'elle résonne ainsi parce que c'est le soir.

LA JEUNE AVEUGLE

Il me semble que je sens le clair de lune sur mes mains.

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE

Je crois qu'il y a des étoiles ; je les entends.

LA JEUNE AVEUGLE

Moi aussi.

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Je n'entends aucun bruit»

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

Je n'entends que le bruit de nos souffles !

LE PLUS VIEIL AVEUGLE

Je crois que les femmes ont raison.

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Je n'ai jamais entendu les étoiles.

LES DEUX AUTRES AVEUGLES-NÉS

Nous non plus.

Un Tol d'oiseaux nocturnes s'abat subitement dans les feuillages.

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

Ecoutez ! écoutez 1 — Qu'y a-t-il au-dessus de nous ? — Entendez-vous ?

LE PLUS VIEIL AVEUGLE

Quelque chose a passé entre le ciel et nous !

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Je ne connais pas la nature de ce bruit. — Je voudrais rentrer à Thospice.

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

Il faudrait savoir où nous sommes !

LE SIXIÈME AVEUGLE

J'ai essayé de me lever ; il n'y a que des épines autour de moi; je n'ose plus étendre les mains^

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ

Il faudrait savoir où nous sommes !

LE PLUS VIEIL AVEUGLE

Nous ne pouvons pas le savoir !

LE SIXIÈME AVEUGLE

Il faut que nous soyons très loin de la maison ; je ne comprends plus aucun bruit. :r^'

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ. ^ -

Depuis longtemps, je sens Fodeur des feuilles ^5; mortes !

LE SIXIÈME AVEUGLE

Quelqu'un a-t-il vu l'Ile autrefois et peut-il nous dire où nous sommes ?

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE

Nous étions tous aveugles en arrivant ici.

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Nous n'avons jamais vu.

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

Ne nous inquiétons pas inutilement ; il reviendra bientôt ; attendons encore ; mais à Tavenir^ nous ne sortirons plus avec lui.

LE PLUS VIEIL AVEUGLE

«Nous né pouvons pas sortir seuls.

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Nous ne sortirons plus^ j'aime mieux ne pas sortir.

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

Nous n'avions pas envie de sortir^ personne ne l'avait demandé.

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE

C'était jour de fête dans l'Ile ; nous sortons toujours aux grandes fêtes.

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ

Il est venu me frapper sur l'épaule pendant que je dormais encore^ en me disant: Levez-vous, levez-vous, il est temps, le soleil est très haut ! — Etait-ce vrai? Je ne m'en suis pas aperçu. Je n'ai jamais vu le soleil.

LE PLUS VIEIL AVEUGLE

Moi, j'ai vu le soleil lorsque j'étais très jeune.

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE

Moi aussi ; il y a des années \ lorsque j'étaisenfant ; mais je ne m'en souviens presque plus.

TROISIÈME AVEUOLE-NÉ.

Pourquoi veut-il que nous sortions chaque fois que le soleil se montre ? Qui est-ce qui s'en aperçoit ? Je ne sais jamais si je me promène à midi ou à minuit.

LE SIXIÈME AVEUGLE

Paime mieux sortir à midi ; je soupçonne alors» de grandes clartés ; et mes yeux font de grand» efforts pour s'ouvrir.

TROISIÈME AVEUGLB-NÉ.

Je préfère rester au réfectoire, près du bon feu de houille ; il y avait un grand feu ce matin...

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

Il pouvait nous mener au soleil dans la cour ;: on est à l'abri des murailles ; on ne peut pas sortir, il n'y a rien à craindre quand la porte est fermée; — je la ferme toujours. — Pourquoi me touchez- vous le coude gauche ?

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Je ne VOUS ai pas touché; je ne peux pas vous atteindre.

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

Je vous dis que quelqu'un m^a touché le coude!

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Ce n'est pas un de nous.

Mon Dieu! mon Dieu! dites-nous donc où nous sommes !

/ PREMIER AVEUGLE-NÉ

Nous ne pouvons pas attendre éternellement !

Une horloge très lointaine sonne douxe coupi tréa lents.

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE

Oh ! comme nous sommes loin de Fhospice !

LE PLUS VIEIL AVEUGLE

Il est minuit !

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

Il est midi ! — Quelqu'un le sait-il ? — Parlez !

LE SIXIÈME AVEUGLE

Je ne sais pas ; mais je crois que nous sommes à Fombre.

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Je ne m'y reconnais plus ; nous avons dormi trop longtemps !

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

Pai faim !

Nous avons faim et soif!

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

Y a- t-il longtemps que nous sommes ici?

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE

Il me semble que je suis ici depuis des siècles !

LE SIXIÈME AVEUGLE

Je commence à comprendre où nous sommes...

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ

Il faudrait aller du côté où minuit est sonné...

Tous les oiseaux nocturnes exultent subitement dans les ténèbres.

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Entendez-vous ? — Entendez-vous ?

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

Nous ne sommes pas seuls ici ?

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ

Il y a longtemps que je me doute de quelque chose ; on nous écoute. — Est-il revenu ?

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Je ne sais pas ce que c'est ; c'est au-dessus de nous.

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

Les autres n'ont-ils rien entendu ? —Vous vous taisez toujours !

268 LKS AVEUGLES

LE PLUS VIEIL AVEUGLE

Nous écoutons encore.

LA JEUNE AVEUGLE

Pentends des ailes autour de moi !

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE

Mon Dieu! mon Dieu ! dites-nous donc où nous sommes !

LE SIXIÈME AVEUGLE

Je commence à comprendre où nous sommes..»

Uhospice est de Pautre côté du grand fleuve; nous avons passé le vieux pont. Il nous a conduits au nord de File. Nous ne sommes pas loin du fleuve^ et peut-être Tentendrions-nous si nous écoutions un moment... Il faudrait aller jusqu'au borddeFeaU; s*il ne revenait pas... Il y passe^ jour et nuit^ de grands navires et les matelots nous apercevront sur les rives. Il se peut que nous soyons dans la forêt qui entoure le phare ; mais je n'en connais pas Fissue... Quelqu'un veut-il me suivre ?

PRExMIER AVEUGLE-NÉ.

Restons assis! — Attendons, attendons; — on ne connaît pas la direction du grand fleuve, et il y a des marais tout autour de l'hospice ; attendons,, attendons... Il reviendra; il faut qu'il revienne!

LE SIXIÈME AVEUGLE

Quelqu'un sait-il par où nous sommes venus ?

Il nous Fa expliqué en marchant,

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Je n'y ai pas fait attention.

LE SIXIÈME AVEUGLE

Quelqu'un Fa-t-il écouté ?

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ

Il faut l'écouter à l'avenir.

LE SIXIÈME AVEUGLE

Quelqu'un de nous est-il né dans l'Ile ?

LE PLUS VIEIL AVEUGLE

Vous savez bien que nous venons d'ailleurs.

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE

Nous venons de l'autre côté de la mer.

PREMIER AVEUGLE-NÉ

J'ai cru mourir pendant la traversée.

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

Moi aussi ; — nous sommes venus ensemble.

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ

Nous sommes tous les trois de la même paroisse.

PJÎEMIEH AVEUGLE-NÉ.

On dit qu'on peut la voir d'îcij par un temps clair ; — vers le Nord. — Elle n^a pas de clocher.

TROISIEME AVEUGLE-NÉ

Nous avons abordé par hasard,

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE

Je viens d^un autre côté...

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

D'où venez-vous ?

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE

Je n'ose plus y songer.,. Je ne m'en souviens presque plus quand j'en parle... Il y a trop longtemps*,* Il y faisait plus froid qu^ici...

LA JEUME AVEUGLE.

Moi^ je viens de très loin...

PREMIER AVEUGLE-NÉ

D'où venez- vous donc ?

LA JEUNE AVEUGLE

Je ne saurais le dire. Comment voulez-vous que je vous l'explique? — Cest trop loin d'ici; c^est au delà, des mers* Je viens d'un grand pays** Je ne pourrais le montrer que par signes ; mais nous n^ voyons plus.,* J'ai erré trop longtemps... Mais j'ai vu le soleil et F eau et le feUj des montagneSj des visages et d'étranges fleurs.** Il

LES AVLUGLES

n^y en a pas de pareilles dans cette Ile ; il y fait trop sombre et trop froid.. Je n^en ai plus reconnu^ le parfum depuis que je n*y vois plus,, .Mais j'ai vu mes parents et mes sœurs,,. Pétais trop jeune alorspour savoir OLij*étais,.. Je jouais encore au bord de la mer.,. Mais comme je me souviens d'avoir vu !,.. Un jour^ je regardais la neige du. haut d'une montagne,,. Je commençais à distinguer ceux qui seront malheureux,.*

PREMrER AVEUGLE-NÉ,

Que voulez- vous dire ?

LA JEUNE AVEUGLE

Je les distingue encore à leur voix par moments,,* Pai des souvenirs qui sont plus clairs, quand je n'y pense pas...

PREMIER AVEUGLE-NÉ-

Aïoïj je n'ai pas de souvenirs,,*

Un vol de grandacifeaiixiiii^atrurfl passe avec ûet^ clumeun au-de$»u» deAlcuillages,

LE PLUS VIEIL AVEUGLE

Quelque chose passe encore bous le ciel î

Pourquoi êtes-vous venue ici ?

LE PLUS VIEIL AVEUGLE-

A qui demandez-vous cela ?

rES AVEUGLES

DEUXIÈME AVEUGLE'NÊ-

-A notre jeune sœur.

LA JEUNE AVEUGLE

On m'avait dit qu^il pouvait me guérir, 11 m*a dit queje verrai un jour; alors je pourrai quitter l'Ile...

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Nous voudrions tous quitter Pile î

DEUXIÈME AVEUGLE-xNÉ.

Nous resterons toujours ici !

TROISIÈME AVEUGLE~NÉ

Il est trop vieux; il n'aura pas le temps de nous guérir 1

LA JEUNE AVEUGLE

Mes paupières sont fermées^ mais je sens que ^nes yeux sont en vie

PREMIER A\''EUGLË-Né,

Les miennes sont ouvertes,

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

Je dors les yeux ouverts*

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ

Ne parlons pas de nos yeux !

DEUXIÈME AVEUGLE -NÉ

Jl n'y a pas longtemps que vous êtes ici ?

LE PLUS VIEIL AVEUGLE

J^ai entendu un solr^ pendant la prière^ du côté ■des femmes^ une voix que je ne connaissais pas ; et j'entendais à votre voix que vous étiez très jeune, , ♦ P aurais voulu vous voir^ à vous entendre, , .

PREMlEtî AVEUGLE-NÉ,

Je ne ni*en suis pas aperçu.

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

Il ne nous avertit jamais 1

LE SIXIÈME AVEUGLE

On dit que vous êtes belle comme une femme qui vient de très loin ?

Je ne me suis jamais vue«

LE PLUS vmiL AVEUGLE.

Nous ne nous sommes jamais vus les uns les autres. Nous nous interrogeons et nous nous répondons ; nous vivons ensemble^ nous sommes toujours ensemble^ mais nous ne savons pas ce que nous sommes!... Nous avons beau nous toucher des deux mains; les yeux en savent plus ■que les mains...

LE SIXIÈME AVEUGLE

Je vois parfois vos ombres quand vous êtes au soleil.

LEÎ? AVEUGLES

LE PLUS VIEIL AVEUGLE

Nous n^avons jamais vu h maison où nous vivons; nous avons beau tàter les murs et lesfenêtres; nous ne savons pas o£i nous vivons 1,..

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE

On dit que c'est un vieux château très sombreet très misérable^ on n^y voit jamais de lumière, si ce n'est dans la tour où se trouve la chambre du prêtre*

D ne faut pas de lumière à ceux qui ne voient pas,

LE SIXIÈME AVEUGLE

Quand je garde le troupe au ^ aux environs d& F hospice, les brebis rentrent d'elles-mêmes, en apercevant, le soir, cette lumière de ta tour,.. - — Elles ne m.'ont jamais égaré,

LE PLUS VIEIL AVEUGLE

Voilà des années et des années que noussommes ensemble, et nous ne nous sommes jamais aperçus! On dirait que nous sommes^ toujours seuls!.,. Il faut voir pour aimer...

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE

Je rêve parfois que je vois,..

LE PLUS VIEIL AVEUGLEp

Moi, je ne vois que quand je rêve...

LES A%^EUGLES

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Je ne rêve^ d^ ordinaire, qu^à minuit.

Une rafale ébtAtile la forât, et Ua feuil]« tombent en m^Mcm aombiTfl-

LE CIJV^QUIÈME AVEUGLE,

Qui est-ce qui m'a touché les mains ?

PEEMmR AVEUGLE-NÉ.

Quelque chose tombe autour de nous !

LE PLUS VIEIL AVEUGLE

Cela vient d^en haut; je ne sais ce que c'est.,.

LE CINQUIÈME AVEUGLE

Qui est'Ce qui m'a touché les mains? — Je m'étais endormi; laissez-moi dormir!

LE PLUS VIEIL AVEUGLE

Personne n'a touché vos mains.

LE CINQUIÈME AVEUGLE

Qui est-ce qui m'a pris les mains ? Répondez à haute voîxj j-ai l'oreille un peu dure*.-

LE PLUS VIEIL AVEUGLE

Nous ne le savons pas nous-mêmes,

LE CINQUIÈME AVEUGLE

Est- on venu nous avertir ?

PREAIIER AVEUGLE-NÉ.

Il est inutile de répondre ; il n*entend rien.

TROISIÈME AVEUGLE-XÉ.

Il faut avouer que les sourds sont bien malheureux !

LE PLUS VIEIL AVEUGLE

Je suis las d'être assis î

LE SIXIÈME AVEUGLE

Je suis las d'être ici !

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

Il me semble que nous sommes si loin les uns des autres. . . Essayons de nous rapprocher un peu ; — il commence à faire froid...

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ

Je n'ose pas me lever ! il vaut mieux rester à sa place.

LE PLUS VIEIL AVEUGLE

On ne sait pas ce qu'il peut y avoir entre nous.

LE SIXIÈME AVEUGLE

Je crois que mes deux mains sont en sang ; j'ai voulu me mettre debout.

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ

J'entends que vous vous penchez vers moi.

L'aveugle folle se frotte violemment les yeux en gémissant et en se tournant obstinément vers le prâtre immobile.

PREMIER AVEUGLE-NÉ

J'entends encore un autre bruit...

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE

Je crois que c'est notre pauvre sœur qui se frotte les yeux.

DEUXIÈME AVEUGLE-NÉ

Elle ne fait jamais autre chose ; je l'entends toutes les nuits.

TROISIÈME AVEUGLE-NÉ

Elle est folle; elle ne dit jamais rien.

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE

Elle ne parle plus depuis qu'elle a eu son enfant... Elle semble toujours avoir peur...

LE PLUS VIEIL AVEUGLE

Vous n'avez donc pas peur ici ?

PREMIER AVEUGLE-NÉ

Qui donc ?

LE PLUS VIEIL AVEUGLE

Vous autres tous !

LA PLUS VIEILLE AVEUGLE

Oui^ oui^ nous avons peur !

LA JEUNE AVEUGLE

Nous avons peur depuis longtemps !

Pourquoi demandez- vous cela ?

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