IV
II n'est pas déraisonnable d'envisager ainsi notre existence. C'est, de compte fait, pour l'instant, et malgré tous les efforts de nos volontés, le fond de notre vérité humaine.
Longtemps encore, à moins qu'une découverte décisive de la science n'atteigne le secret de la nature, à moins qu'une révélation venue d'un autre monde, par exemple une communication a vecimeplanète plus ancienne
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et plus savaDt© que la notre, nenoos apprenne enfin l'orîginQ et le but de la vie, longtemps encore, toujours peut-être, nous ne serons que de précaires et fortuites lueurs^ abandonnées sans dessein appréciable à tous les souffles d'une nuit indifférente, A peindre cette faiblesse immense et inutile, on se rapproche le plus de la vérité dernière et radicale de notre être, et, si des personnages qu'on livre ainsi à ce néant hostile, on parvient à tirer quelques gestes de grâce et de tendresse, quelques paroles de douceur^ d'espérance fragile, de pitié et d'amour, on a fait ce qu'on peut humainement faire quand on transporte l'existence aux confins de cette grande vérité immobile qui glace Ténergie et le désir de vivre* C'est ce que j'ai tenté dans ces petits drames. Il ne m* appartient point de juger si j'y ai quelquefois réussi.
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VU
Mais aujourdliui/ cela ne me paraît plus suffisant- Je ne crois pas qu'un poème doive sacrifier sa beauté à un enseignement moral, mais si, tout en ne perdant rien de ce qui l'orne au dedans comme au dehors, il nous mène à des vérités aussi admissibles mais plus encourageantes que la vérité qui ne mène à rien, il aura Tavantage d'accomplir un double devoir incertain. Chantons durant des siècles, la vanité de vivre et la force invincible du néant et de la mort, nous ferons passer sous nos yeux des tristesses qui deviendront plus monotones à mesure qu elles se rapprocheront davantage de la dernière vérité. Essayons au contraire de varier l'apparence de l'inconnu qui nous entoure et d'y découvrir une raison nouvelle de vivre et de persévérer, nous y gagnerons du moins d'alterner nos tristesses en les mêlant d'espoirs qui s'éteignent et se rallument* Or, dans Tétat où nous sommes, il est tout aussi légitime
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d'espérer que nos efiforts ne sont pas inutiles^ que de penser quils ne produisent rien.
La vérité suprême du néant, de la mort et de rinutîHté de notre existence, où nous aboutissons dès que nous poussons notre enquête à son dernier terme, elle n'est, après tout, que le point extrême de nos connaissances actuelles. Nous ne voyons rien par delà, parce que ià s arrête notre intelligence. Elle paraît certaine, mais en définitive rien en elle n'est certain que notre ignorance.
Avant que d*être tenu de Tadmettre irrévocablement, il nous faudra longtemps encore chercher de tout notre cœur à dissiper cette ignorance et faire ce que nous pourrons pour tenter si nous ne trouverons pas de lumière Dès lors le grand cercle de tons nos devoirs antérieurs à cette cerdtudetrop hâtive et mortelle se remet en branle, et la vie humaine recommence avec ses passions qui ne semblent plus aussi vaines, avec ses joies, ses tristesses et ses devoirs qui reprennent de 1" importance puisqu'ils peuvent nous aider à sortir de r obscurité ou à la supporter sans amertume.
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Ce n'est pas à dire que nous reviendrons an point où nous nous trouvions autrefois, ni que l'amour, ]a mort, la fatalité et les autres forces mystérieuses de la vie, reprendront exactement leur place et leur rôle anciens dans notre existence réelle et dans nos oeu\nres, et notamment^ puisque c'est d'elles que nous nous occupons ici, dans nos œuvres dramatiques. U esprit humain, ai -je dit, à ce propos, dans une page à peu près inédite, l'esprit humain subit depuis trois quarts de siècle une évohitîon dont on n'a pas encore une vue bien claire, mais qui est probablement Tune des plus considérables qui aient eu Heu dans le domaine de la pensée. Cette évolution, si elle ne nous a pas donné sur la matière, la vie, la destinée de l'homme, le but, l'origine et les lois de lunivers, des certitudes définitives, nous a du moins enlevé ou rendu presque impraticables un certain Tiomhre d'mcerUiudes; et ces incerliïudes étaient
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justement celles où se complaisaient et fleurissaient librement les pensées les plus hautes. Elles étaient, par excellence, l'élément de beauté et de grandeur de toutes nos allusions, la force cachée qui élevait nos paroles audessus des paroles de la vie ordinaire, et le poète semblait grand et profond à proportion de la forme plus ou moins triomphante* de la place plus ou moins prépondérante qu'il Bavait donner à ces incertitudes belles ou effrayantes, pacifiques ou hostiles, trafiques ou consolatrices.
vu.
La haute poésie, à la regarder de près, se compose de trois éléments principaux :
D'abord la beauté verbale, ensuite la contemplation et la peinture passionnées de ce qui existe réeUement autour de nous et en nousmêmes, c'est-à-dire la nature et nos sentiments, et enfin, enveloppant Tœuvre entière et créant son atmosphère propre, l'idée que
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le poète se fait de Hnconmi dans lequel flottent les êtres ^ les choses qu'il évoque, du mystère qui les domine £t les juge ,et qui préside à leurs destinées. Il ne me paraît pas douteux que ce dernier élément est le plus important» Voyez un beau poème, si bref, si rapide quil soit. Rarement sa beauté, sa grandeur se limitent aux choses connues de notre monde. Neuf fois sur dix il les doit à uue allusion aux mystères des destinées humaines, à quelque lien nouveau du visible à Tin visible, du temporel à l' éternel. Or, si révolution peut-être sans précédent qui se produit de nos jours dans Hdée que nous nous faisons de l'inconnu ne trouble pas encore profondément le poète lyrique, et ne lui enlève qu'une partie de ses ressources^ il n'eu va pas de même du poète dramatique. U est p eut-ètre J^o i àibl £__ au poète ly riqu^dg demeurer unesorte de théoricien de l'inconnu - A la rigueur il lui est permis de se tenir aux idées générales les plus vastes et les plus imprécises. Il n'a point à se préoccuper de leurs conséquences pratiques. S'il est con-
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%-aincu que les divinités d'autrefois, que la justice et la fatalité iV interviennent plus aux actions des hommes et ne dirigent plus la marche de ce mondcj il n'a pas besoin de donner un nom aux forces incomprises qui s'y mêlent toujours et dominent toute chose.
Que ce soit Dieu ou T Univers qui lui paraisse immense et terrihle, il importe assez peu.
Xous lui demandons principalement qu'il fasse passer en nous l'impression immense ou terrible qu'il a ressentie. Mais le poète dramatique ne peut se borner à ces généralités.
Il est obligé de faire descendre dans la vie réelle, dans la vie de tous les jours, Tidée qu'il se fait de Tinconnu. Il faut qu'il nous montre de quelle façon, sous quelle forme, dans quelles conditions, d'après quelles lois, à quelle fin, agissent sur nos destinées, les puissances supérieures, les influences inintelligibles, les principes infinis^ dont, en tant que poète, il est persuadé que l'univers est plein. Et comme il est arrivé à une heure où loyalement il lui est à peu près impossible d'admettre les anciennes, et où celles qui les
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doivent remplacer ne sont pas encore déterminées, n'oat pas encore de nom, il hésite^ tâtonne, et s'il veut rester absolument sincère, il n^oseplus se risquer hors de la réalité immédiate. Il se borne à étudier les sentiments humains dans leurs effets matériels et psychologiques. Dans cette sphère il peut créer de fortes œuvres d'observation, de passion et de sagesse, maïs il est certain qu'il n'atteindra jamais à la beauté plus vaste et plus profonde des grands poèmes où quelque chose d'infini se mêlait aux actions des ' hommes ; et il se demande s'il doit décidément renoncer aux beautés de cet ordre.