Théatre
En Espagne comme en France et comme dans toute l'Europe lettrée, on croit généralement, depuis bientôt deux siècles et demi, sur la foi des biographes et des savants, que l'immortel auteur de Don Quichotte^ qui passa la meilleure partie de sa vie à écrire et à faire représenter des pièces de théâtre, n'a composé dans ce genre que des ouvrages tout à fait médiocres. A peine quelques critiques font-ils une réserve pour ses intermèdes {entremeses)^ et pour sa tragédie de Numance.
Cet cirrèt deux fois séculaire a tellement acquis la force de chose jugée qu'il n'est venu jusqu'à présent à personne Tidée d'examiner le fond du procès et de prononcer en connaissance de cause entre une affirmation si dédaigneuse et la défense que Cervantes présente lui-môme en faveur de son théâtre. Il y revient en effet à diverses reprises dans plusieurs de ses ouvrages et notamment dans la belle préface placée en tête de la publication qu'il fit à Madrid en 1G15, une année avant sa mort, chez te li[)raire Juan do Yilîaroel.
Cette publication est composée de deux volumes petit in-4''. Elle a pour titre : « Huit comédies et huit in- « termèdes nouveaux, n'ayant jamais été représentés, « composés par Michel Cervantes Saavedra, dédiés à « Don Fernandez de Castro, comte de Lemos, d'An- « drade et de Villalva, marquis de Sarria, gentil- « homme de la chambre de Sa Majesté, commandeur « de Pena Fiel et de la Zarza, de l'ordre d'Alcantara, 9 vice-roi gouverneur et capitaine général du royaume « de Naples, et président du suprême conseil des « Indes. »
L'auteur de la présente traduction, la première qui ait jamais été faite du théâtre de Michel Cervantes^ se dit un jour qu'il était bien extraordinaire que l'auteur de Don Quichotte, un écrivain à la fois si profond et si spirituel, un si éminent philosophe, un conteur si amusant et si intéressant quand il met en jeu les ridicules ou les passions de l'humanité, eût composé quarante ou cinquante comédies ou intermèdes sans avoir laissé nulle part l'empreinte de son génie. Il lui parut qu'un homme si plein de modestie n'aurait pas protesté avec tant d'insistance et de conviction contre les détracteurs de son théâtre, si ce théâtre eût été indigne de sa réputation et de son talent.
Le traducteur de ce volume se mit donc bravement à lire, d'abord les quelques pièces qui nous sont restées des \ingt ou trente que Cervantes dit avoir écrites dans la première période de sa vie littéraire et fait représenter avec succès par les compagnies nomades qui défrayaient alors les corrales ou théâtres en plein vent
des capi(ale? de l'Espagne. Ces pièces sont El Trato de Argel (la Vie d'Alger), la Numancia et nn intermède intitulé los Dos habladores (les Deux bavards).
J'avoue rpie la première de ces pièces ne me satisfit que mèdiocremen!, quoiqu'elle contînt quelques beaux passages. Mais la Numancia me sembla une belle et grandiose composition. Ce n'est pas si Ton veut une pièce de théâtre, c'est quelque chose comme une épopée antique qui a valu à son auteur le surnom d'Eschyle castillan. Cette tragédie, la seule qu'ait composée Cervantes, présente un elirayant tableau qu'on dirait peint avec du sang et des larmes. L'auteur y élève l'horreur tragique à sa plus haute puissance. Son style prend, dans quelques-unes de ces scènes émouvantes, une ûpreté de couleur et une simplicilé qui rappelle le Prométhée ou les Perses du père de la tragédie grecque. Du Trato de Argel k la Numancia il y a un abîme. Quant à l'intermède, il ne m'offiit rien de bien saillant, dans le fond ni dans la forme.
Encouragé par les vigoureuses conceptions de l'épopée de Numance, je passai aux deux volumes publiés en 1615 chez Villaroel. Ces volumes n'ont jamais, que je sache, été réimprimés qu'une seule fois, en 1749, à Madrid, et les exemplaires en sont aujourd'hui presque introuvables. Bien peu de personnes, même en Espagne, ont pu les lire. Les critiques allemands, anglais et français qui en ont parlé ne les ont pas lus davantage, ou du moins ils se sont bornés à parcourir trois ou quatre pièces qui ne sont pas les meilleures.
Je retrouvai là, parmi ces huit comédies et ces huit
4 ÎNTRODUCTlOiN.
intermèdes, la preuve que je cherchais, c'est que Tarrêt plus que sévère porté par quelques juges trop rares et trop peu instruits était injuste et à reviser. J'introduis donc à nouveau la cause devant le public français au moyen de ce petit volume, qui contient la traduction complète de quatre ouvrages en trois actes et de huit intermèdes en un acte, et l'analyse de toutes les autres pièces du même auteur avec des citations. De cette façon je donne un ensemble de l'œuvre dramatique de Cervantes qui ne contient pas moins de dix-neuf pièces de théâtre.
Je dois faire toutes réserves sur la facture scénique de ces ouvrages, facture qui n'a aucun rapport avec celle que nous voyons en usage aujourd'hui. Je ne prétends pas avancer que je produis ici des chefs-d'œuvre complets. Il s'en faut de beaucoup assurément. Plusieurs de ces comédies sont en effet médiocres, et à celles-là l'analyse suffit. Mais quelques-unes m'ont paru renfermer de grandes qualités, entre, autres celle que l'auteur miiiuleelRufiandichoso^et que je demande la permission de désigner par le nom du principal personnage, Cristoval deLugo. Aucun des critiques qui ont publié des livres sur le théâtre espagnol n'en fait mention avec les éloges qu'elle mérite, excepté Florian dans la préface de son imitation de la Galatée. Florian, qu'on ne s'attendait pas à voir ici plus exact et plus vrai que les graves docteurs dont je cile les noms ci-après, exprime une grande admiration pour ce sujet bizarre, traité avec une hauteur de pensée digne des plus grands poètes dramatiques. M. Ticknor, qui a publié
en anglais une très-intéressanle histoire de la littérature espagnole, parle très-légèrement de cette grande composition au chapitre XI de son second volume où il se borne à reprocher à Cervantes d'avoir adopté la poétique de Lope de Vega relativement aux unités. Sismondi devise longuement de la Niimance et s'occupe peu des autres pièces. Schlegel, qui n'a pas eu connaissance des volumes de Villaroel, se borne à porter aux nues la tragédie de Numance qui doit compter, assure-t-ii, parmi le phénomènes les plus remarquables de l'histoire dramatique, surtout parce que Fauteur, sans l'avoir voulu et sans s'en être douté, s'y est tout à fait rapproché de la grandeur et de la simplicité antiques. L'idée delà destinée y domine, dit-il; les figures allégoriques remplissent à peu près le but qu'avait le chœur, celui de diriger la pensée et de tempérer le sentiment. Une action héroïque y est accomplie. La douleur la plus horrible y est soufferte avec fermeté,
mais c'est l'action et la douleur de tout un peuple
C'est un genre de pathétique Spartiate qui est l'âme de cette pièce, et tous les sentiments isolés se perdent dans le sentiment de la patrie. Bouterveck, dans son Histoire de la littérature espagnole, cite les pièces publiées en 1615 comme un homme qui ne s'est pas môme donné 'la peine de les feuilleter. Il réserve toutes ses félicitations pour Numance, qui était un ouvrage connu et vulgarisé par plusieurs réimpressions espagnoles. Il est regrettable que les critiques français contemporains, qui ont déjà sur quelques points fouillé le sol si neuf du théâtre espagnol, n'aient pas eu le temps ou la fantaisie
(Je s'occuper de Cervantes au point de vue de l'histoire dramatique. M. Yiardot, l'élégant et savant traducteur qui nous a restitué le Don Quichotte original avec son pur et vrai langage; i\l. Damas-Hinard, qui avait commencé il y a dix ans une précieuse publication des meilleurs drames de Lope et de Calderon. malheureusement interrompue; M. Philarète Chasles, le plus érudil des hommes d'esprit^ l'auteur des belles Études sur r Espagne^ à qui les lecteurs franç-^is doivent de courtes et brillantes dissertations sur Alarcon et Tirso et sur les influences des lettres espagnoles dans notre pays, auraient accompli cette tâche mieux que je ne saurais le faire.
Les intermèdes, que je traduis au nombre de huit et qui sont complètement inconnus hors de l'Espagne, qui ne les connaît guère, suffiraient selon moi pour rendre à Cervantes la place qui lui est due parmi les pères du théâtre national. On retrouve dans ces pittoresques et très-spirituelles esquisses toute la finesse d'observation et tout le bonheur d'expression de l'auteur des Novelas ejemplares. Elles ont à mes yeux un grand mérite nonseulement comme scènes comiques, mais comme traduction des mœurs populaires d'un temps historique déjà éloigné de nous. Ces intermèdes sont écrits en prose, ce qui leur donne l'avantage du naturel sur les comedias^ qui sont toutes en vers.
On reproche aux vers de Cervantes de ne valoir pas sa prose. Le reproche est juste au fond; mais s'ils ne valent pas sa prose, ils valent du moins les vers de beaucoup d'autres que l'on veut placer au-dessus de lui.
Cette préoccupatioa- de. ctiercher à être poétique fait souvent tomber notre auteur dans le cultisme, c'est-àdire dans l'exagération de la pens'ée et de l'expression, défaut qui n'est pas dans sa nature et dont il se sert plus heureusement comme effet comique dans plusieurs de ses intermèdes en prose.
Le scénario des grandes comédies de Cervantes est peut-être plus défectueux encore que celui des drames de Lope. Je dis drame, car le mot comedia s'applique à tous les genres chez les Espagnols. Ces deux auteurs improvisent avec si peu de souci de h vraisemblance, qu'il est inconcevable que de tels esprits n'aient pas jugé à propos de se donner quelques jours de réflexion pour redresser ces plans mal combinés avant de dépenser leur verve à écrire deux mille vers sur chacun de ces sujets à peine étudiés. Ces comedias famosas, comme les auteurs les désignent eux-mêmes, sont souvent inventées et écrites en trois ou quatre jours, et Lope avoue que plus de cent parmi les siennes passèrent en vingt-quatre heures de la Muse à la scène :
Y mas de ciento en horas veinte y cuatro Pasaron de las Musas al teatro.
Le directeur du théâtre de la Cruz, à Madrid, ayant un jour besoin d'un ouvrage nouveau en trois actes et en vers, pour sa réouverture, pria le docteur Ferez de Montalban et Lope d'en chercher le sujet et de l'écrire dans un délai de trois jours. En deux jours chacun des deux poètes eut écrit son acte, et ils se divisèrent la besogne pour le troisième. Montalban se leva à deux
heures du malin pour gagner en vitesse celui qu'il ne pouvait surpasser en talent, et il fit si bien qu'à onze heures il entrait chez son collaborateur avec sa part terminée. Montalban trouva son ami Lope arrosant tranquillement les fleurs de son jardin. Lope lui conta qu'il s'était levé à cinq heures du matin, qu'il avait commencé par écrire son demi-acte, puis qu'il avait expédié une lettre importante; qu'ensuite, pour employer le temps, il avait composé cinquante tercets, et que depuis une heure il était en train d'arroser ses arbustes et ses fleurs. Puis il lut à Montalban le demiacte et les cinquante tercets.
La comédie espagnole, en général, et celle de Cervantes spécialement, ressemble plutôt à un roman dialogué qu'à ce que nous appelons un ouvrage dramatique. L'auteur, pas plus que le spectateur, ne se préoccupait alors de la vraisemblance d'une fabulation, de la façon dont les personnages entrent et sortent, dont l'action se noue, se concentre et se dénoue. On voyait défiler devant soi une suite de scènes ou de chapitres changeant à chaque instant de lieu; on entendait de beaux vers, souvent hors de propos, mais Irés-goùtés d'un peuple qui passait ses loisirs à en composer lui-même; puis, rajustant son manteau sur l'épaule quand le soleil déclinant mettait fin à cette représentation diurne et sans autre abri que le ciel, chacun s'en allait content. On pense bien que les changements de décors n'étaient pas compliqués. Les premiers plans restaient les mêmes, et l'on se bornait à changer le rideau de fond. Sliakspeare ne se jouait pas autrement en Angleterre, Il est
à supposer que les Grecs, qui n'observaient pas l'unité de lieu aussi souvent qu'on l'a cru, employaient des moyens analogues. La scène vide représente généralement le changement de lieu dans ces auteurs primitifs. Souvent on ne trouve pas d'autre indication, et les pièces imprimées sont muettes à cet égard ; il faut suppléer à leur silence.
L'improvisation règne chez Cervantes plus encore que chez Lope, Calderon, Tirso ou Alarcon. C'est un défaut auquel il faut se résigner d'avance chez tous les dramaturges de la péninsule, où l'on trouve toujours d'admirables scènes, mais peu de pièces complètes au point de vue du théâtre moderne.
Ce qui a surtout empêché les ouvrages de Cervantes de se maintenir à la scène, où ils avaient obtenu de réels succès jusqu'en l'année 1587, c'est l'apparition du grand Lope de Vega, ce prodige de nature, comme l'appelle Cervantes lui-même, qui lui rend justice malgré son dépit, et qui s'incline devant ce roi de la monarchie comique. En cette année de 1587, date donnée par le Catalogue de Moratin, Cervantes fit représenter aux applaudissements de la foule une comédie aujourd'hui perdue, intitulée : la Confusa, qu'il apprécie comme étant son meilleur ouvrage dramatique. Le jeune Lope effaça peu après le succès de la Confusa par ses premiers succès^ qui déchaînèrent au plus haut degré Ten- Ihousiasme populaire ^ C'était un délire sans fin et qui
1. On ne sait pas au juste la date des premiers succès de Lope, qui firent abandonner le théâtre pour quelque temps par Michel Cer-
ne lit que s'accroître d'année en année, de mois en mois. Dès ce moment les autres auteurs devenaient les vassaux de ce rapide et impétueux conquérant de la faveur publique. Cervantes, comme tous les autres, se trouva éclipsé dans les rayons du soleil de Lope.
Le peuple ne voulait plus que du Lope, et dans son ingratitude habituelle il tournait le dos au pauvre Cervantes et à ses vingt ou trente comédies. Il n'y avait qu'un moyen de n'être pas vaincu par son rival, c'était de se retirer de la lice, de ne plus écrire pour le théâtre, au moins jusqu'à ce que la fureur de cette vogue fût un peu apaisée : c'est ce que fit en soupirant l'auteur de la Confiisa, qui avait alors quarante ans, et qui dût se résigner à chercher d'autres moyens d'existence.
Vingt-sept ans plus tard, pendant qu'il achevait la seconde partie du Don Quichotte, W se ravisa, et les tirant de la malle où il les avait enfouies, car il avait travaillé en silence, il publia les seize pièces contenues dans les deux volumes de Villaroel. On verra plus loin dans son prologue au lecteur quelle peine il eut à trouver un libraire et quel chagrin lui causa cet oubli dans lequel on le laissait après le triomphe éclatant de la première partie de Don Quichotte.
A compter de ce moment, Lope de Yega s'empara tellement de l'esprit et du goût du peuple espagnol, qu'il suffit à lui seul à alimenter en œuvres nouvelles tous
vantés. M. Viardot croit que ce l'ut en 1388; l'Académie espagnole dit 1594, M. Damas-Hinard, 1590.
les théâtres de l'Espagne , dont le nombre augmentait sans cesse sous l'influence créatrice des innombrables enfantements de sa muse. Quand Lope commença sa carrière dramatique, il n'y avait à Madrid que deux théâtres; quand il la termina, après cinquante années de labeur, il y en avait quarante. Dans sa Famapostuma^ le docteur Juan Ferez de Montalban, le contemporain et l'ami da grand dramaturge espagnol, celui dont les renseignements doivent être les meilleurs, établit que Lope a écrit dix-huit cents comédies en trois actes, contenant chacune environ deux mille vers, et de plus quatre cents autos sacramentales ou drames religieux. Toutes ces pièces ont été représentées et la moitié a été imprimée. Don Antonio Gil de Zarate, dans son Manual de literatura^ afTirme que tous les écrits de Lope de Vega réunis, théâtre, poèmes et œuvres diverses, forment un total de cent trente-trois mille pages et de vingt et un millions de vers. Ces divers ouvrages ont rapporté à leur auteur plus de cent mille ducats, somme énorme pour le temps, sans compter les présents des rois Philippe III et Philippe IV, et de tous les grands seigneurs de la cour. Il faut ajouter que Lope fut trèslibéral de ses biens et même prodigue, et que dans sa vieillesse il en fut réduit à demander des secours au souverain pour sa fille et pour lui-même.
Cervantes, lui, ne connut jamais la richesse et fut toujours tourmenté par le besoin. Il était pourtant chargé d'une nombreuse famille, composée de cinq personnes , sa femme , sa fille naturelle dona Isabel, sa sœur dona Andréa, sa nièce, dofia Constanza, et une
religieuse de ses parentes appelée clona Magdalena de Soto Mayor. Le théâtre les faisait vivre tous, sinon somptueusement, du moins avec une espèce d'aisance, quand les triomphesdujeuneLopevinrentleurôterdela bouche le pain qui les nourrissait. Le vieux soldat estropié au combat naval de Lépante, le captif d'Alger se vit réduit à se faire commis aux vivres et il sollicita une place d'auditeur ou de corrégidor en Amérique, « ce refuge et asile des désespérés d'Espagne, comme il le dit lui-même, ce temple des banqueroutiers, saufconduit des meurtriers, abri des joueurs, appeau des femmes perdues, erreur commune de beaucoup de gens et salut de personne. » Heureusement pour la postérité il ne put obtenir de l'indifférence du gouvernement l'humble coin qu'il sollicitait dans le nouveau monde.
En 1615, à l'âge de soixante-huit ans, il publia ses seize pièces nouvelles, non encore représentées et qu'il tenait enfermées dans un coffre depuis nombre d'années. Elles furent suivies presque aussitôt de la seconde partie de Don Quichotte dont la première partie avait paru dix ans auparavant, en 1605. Il mourut un an après ces deux publications. En 1616 on l'enterrait pauvrement et solitairement dans un couvent de religieuses trinitaires, oii sa fille Isabel venait de prendre le voile. Quelques années plus tard, ces religieuses ayant changé de couvent, oublièrent l'hôte de la mort dans l'ancien édifice, si bien qu'il ne reste plus trace aujourd'hui de la misérable pierre qui a dû recouvrir ses os. En 1635, l'autre grand écrivain de l'Espagne,
Lope de Vega, rendait aussi son âme à Dieu sous l'habit du tiers ordre de Saint-François, auquel il appartenait, et tout Madrid était aux balcons pour voir passer son idole, celui que l'on montrait naguère aux étrangers dans les rues comme l'on montrerait un temple ou un palais. Le duc de Sesa, en personne, conduisait le cortège, que suivaient toutes les confréries religieuses d'hommes et de femmes, les gens de cour, titres, grands et chevaliers, les artistes, les corporations ouvrières et la foule des pauvres. Montalban, qui était présent aux obsèques, raconte qu'un grand cri s'éleva du sein de toute cette masse de peuple lorsque le corps fut descendu parles pénitentsfranciscains dans les caveaux de l'église San Sébastian.
Cervantes et Lope sonttous deux aujourd'hui devant Dieu et devant la postérité. Le théâtre si populaire de Lope a perdu presque tout son prestige en Espagne, quoiqu'il fasse encore l'admiration de ceux qui l'ont étudié; celui de Cervantes est inconnu dans sa patrie comme à l'étranger; le roman de Don Quichotte a seul survécu dans toute sa gloire et dans toute sa popularité.
Ce serait une erreur de croire, comme tant de gens l'ont fail, que le théâtre fût une manie dans l'esprit de Cervantes. Il ne s'est pab consacré à ce genre de littérature seulement pour avoir le pain quotidien de sa famille, mais parce que son instinct et sa passion l'y portaient. Malgré tous ses déboires il y revenait sans cesse, et il avait le courage de composer les seize pièces de son recueil, sachant bien que le torrent dramatique de
Lope coulait toujours et lui fermait de plus en plus le passage.
Son immense réputation comme romancier contribua aussi à faire obstacle à la représentation de ses comédies, le public, n'admettant guère dans le même homme deux supériorités à la fois.
Les pièces de Cervantes qui ont été perdues et dont il ne reste que les titres sont les suivantes : La Batalla naval, la Gran Turquesca ot Jérusalem, composées et jouées en 1584, la Amaranta o la de mayo (l'Amarante ou la fleur de mai) 1586, el Bosqiie amoroso et Arsinda^ 1587, et enfin la Confusa. Je n'inscris pas ici la liste des seize pièces du recueil publié par Villaroel. puisqu'on les retrouvera toutes dans ce volume, soit à l'état de traduction, soit à l'état d'analyse.
Le grand Cervantes, comme plus tard le grand Corneille, offre un spectacle heureusement bien rare, celui d'un homme proclamé un génie de son vivant par l'Europe entière, et dont la vie est une lutte contre la faim. Deux rois d'Espagne se succèdent sans qu'il leur vienne seulement la pensée de lui faire l'aumône d'une récompense, si ce n'est pour sa gloire d'écrivain, du moins pour ses blessures, pour ses dix ans de services militaires, pour ses cinq ans de dure captivité dans les bagnes d'Alger. On ne prétendra pas qu'on ignorait la misère du père illustre de Don Quichotte, car il se faisait dire par Apollon dans son Voyage au Parnasse. chapitre l^"" :
« 0 Adam des poètes! ô Cervantes! Quelle est cette « besace et quels sont ces vêtements, ami?...
« Moi, répondant à sa demande, je dis : Seigneur, « je vais au Parnasse; étant pauvre je suis ainsi mon « chemin.
« Et il reprit :
« Puisses-tu être comblé de biens et d'honneurs, car « enfin tu as donné caution étant vieux soldat et ayant « fait preuve de courage, ainsi que le montre ta main « estropiée. Je sais que c'est dans la grande bataille « navale que tu as perdu le mouvement de la main « gauche pour la gloire de la droite. Je sais que cette « inspiration divine qu'enserre ton âme de rare inven- « teur, ton père Apollon ne te Tapas donnée en vain. Le « monde connaît les œuvres portées sur la croupe de « Rossinante et te défend contre l'envie. »
Dans le chapitre IV du môme poëme, Apollon lui dit encore, faisant allusion à l'absurde procès où il fut tourmenté et emprisonné à propos d'une somme de 670 francs (2,640 réaux), dont il restait, sans le savoir, débiteur envers la Gontaduria :
« Si tu veux sortir de ton procès gai et consolé, plie « ton manteau et assieds-toi dessus. Parfois, quand le « sort vous la refuse, la fortune est plus honorée chez « celui qui la mérite que chez celui qui la possède. — « Il paraît, Seigneur, répondis-je, que vous ne vous « apercevez point que je ne posoède pas de manteau? « — Il me dit : « Je ne te vois pas avec moins de « plaisir. La vertu est un manteau qui cache et couvre « la pauvreté. »
Dans une note en prose qui suit le poëme dont nous j)arlons et qu'il a intitulée : Adjunta al Parnaso^ Cer-
vantés, qui se met en scène lui-môme, rencontre un poêle nomme Pancracio de Roncevaux, qui se plaint qu'on a sifflé sa pièce :
— « Croyez-moi, lui répond-il^ les comédies comme les jolies femmes, ont leurs jours, et les bons jours on les rencontre par hasard. J'ai vu lapider à Madrid une pièce qu'on avait couronnée à Tolède. Il pourra arriver qu'au moment où vous vous y attendrez le moins, lune d'elles vous rapporte honneur et argent. — L'argent, reprit-il, j'en fais peu de cas, mais j'estime la renommée par-dessus tout. C'est une chose qui flatte infiniment (le voir beaucoup de spectateurs tous contents, et d'être, vous l'auteur, à la porte du théâtre à recevoir les compliments du public. — Ces jours, repris-je, ont leurs revers ; la pièce tombe quelquefois, personne alors ne lève les yeux sur le poêle. — Et vous aussi, seigneur Cervantes, dit-il, vous avez aimé ce métier de baladin. Vous avez écrit des pièces de théâtre. — Oui, répondis-je, beaucoup, et si elles n'étaient miennes, elles me paraîtraient dignes d'éloges... — En avez-vous d'autres en ce moment? — J'en ai six et autant d'intermèdes. — Pourquoi ne les joue-t-on pas? — Parce que les directeurs ne viennent pas me chercher et que je ne cours pas après eux. — Ils ignorent peut-être que vous avez ces ouvrages ? — Ils le savent bien ; mais comme ils ont leurs poêles ils ne cherchent pas ailleurs. Pourtant je compte les donner à l'impression pour fixer ce qui passe trop vite, échappe ou n'est pas entendu à la représentation. Les pièces de théâtre ont leurs saisons et leur temps comme les chansons. »
C'est toujours sur ce ton de bonne humeur que le pauvre Cervantes parle de sa misère. Il est trop fier pour tendre la main aux grands seigneurs, même à ce comte de Lemos, à qui il dédie ses ouvrages et qui ne paraît pas s'être beaucoup préoccupé, au fond de sa vice-royauté de Naples, de la question de savoir si son protégé avait ou non du pain et un abri. C'est à lui pourtant que le bon et digne Cervantes adresse ses suprêmes adieux dans une lettre célèbnî qui commence par ces mots : « Le pied déjà dans l'étrier, avec « les angoisses de la mort, grand seigneur, je t'écris « celle-ci. »
A celte époque où l'Espagne allait perdre pour toujours, sans trop s'en inquiéter, son plus grand écrivain, qui n'attendait pour mourir que le visa de la censure en tête de la seconde partie de Don Quichotte, les jeunes gentilshommes qui avaient accompagné à Madrid l'ambassadeur de France protestaient contre l'abandon dans lequel on laissait un pareil homme. Ils sollicitaient du censeur Francisco Marqués de Torres, chapelain de l'archevêque de Tolède, l'honneur d'être présentés au père de V Ingénieux chevalier de la Manche qui les avait tant amusés avec la première partie de sa vie, et ils faisaient une tentative afin de décider le grand homme avenir se fixer à Paris pour y enseigner les lettres espagnoles.
Il est souverainement injuste de tenir aussi peu de compte de Michel Cervantes quand on écrit l'histoire du théâtre espagnol. Il faut se rappeler qu'il arrive à une époque de doute et de recherche et qu'il succède à des auteurs tout à fait primitifs.
Sans prétendre tracer ici i'iiisloire du tiiéâtre espagnol avant Cervantes, je me bornerai à rappeler les noms de ses principaux prédécesseurs. C'est d'abord Juan de la Encinn, auteur d'Autos sacramentales et d'égiogues, qui date de 1492; puis Bartolomé de Torrès Naharro, qui fit représenter ses pièces à Rome devant la cour de Léon X, concurremment avec celles de Machiavel et de l'Arétin. Vint ensuite le célèbre Lope de Rueda, le fameux batteur d'or de Séville, tant vanté par Cervantes dans son prologue, et dont il ne nous reste que quatre comédies écrites en prose et deux dialogues en forme de pastorales; Timoneda lui succède. Il laisse pour bagage littéraire deux comédies en cinq actes, quelques autos, pasos el farzas^ en tout quatorze pièces; il est suivi lui-même- par Juan de la Cueva, l'auteur de VInfamador, d'un Ajax^ d'une Virginie et de quelques ouvrages tirés de l'iiisloire d'Espagne. Passant sur des noms d'auteurs aujourd'hui inconnus, et mentionnant pour mémoire les frères Argénsola, parce que Cervantes en fait l'éloge dans le Don Quichotte, nous arrivons à la période de notre auteur.
Sans doute Lope de Vega devait l'éclipser dans la carrière dramatique par l'immensité de son œuvre et par les qualités de toute sorte qui font de l'inventeur de dix-huit cents comédies un homme tout à fait à part; mais il ne faut pas oublier que Cervantes est entré avant lui dans la voie de la création d'un théâtre national, titre de gloire qu'on réserve à tort exclusivement à Lope. Tous deux, du reste, n'ont fait en cela qu'obéir à la pression des idées populaires contre les-
quelles il n'était pas possible de lutter. La secte des érudits publiait encore des poétiques renouvelées des Grecs et prêchait dans le désert pour les trois unités. Le public fit la sourde oreille aux traductions des poétiques d'Horace et d'Aristote, publiées par Don Luis Zapata et Juan Ferez de Castro, et aux comédies de Térence, mises en vers castillans. Il exprima sa volonté bien nette et il eut ce qu'il demandait. Le drame populaire que voulaient les Espagnols catholiques et chevaleresques ne pouvait en conscience se tailler sur les modèles du théâtre païen. Et puis ces imaginations méridionales rêvaient des actions compliquées, des faits merveilleux, des passions violentes, de la galanterie à l'excès, des questions de point d'honneur et de religion. Peu leur importait qu'on les transportât d'Espagne en Allemagne ou en Italie par un simple changement de scène ou qu'il s'écoulât des journées d'un acte à l'autre. On trouvera plus loin sur ce sujet une discussion très-curieuse de Cervantes, au commencement du second acte de sa comédie intitulée : Cristoval de Liigo, ou plutôt El Rufian dichoso, pour lui rendre ï-on véritable titre.
Le théâtre espagnol a cela de particulier qu'il naît de lui-même, qu'il est le fruit de ses propres enti'ailles. Ce n'est pas tel ou tel auteur qui lui donne soii fond et sa forme, c'est le goût populaire. En France, c'est la noblesse et la haute et petite bourgeoisie qui garnit les salles de spectacle, sous la surveillance des hallebardiers et des gens de police ; en Espagne c'est le peuple, c'est la gente de bronce qui domine dans le parterre ou
patio^ c'est le peuple (jui siftle, agile des sonnettes ou des crécelles, jetledes concombres et autres projectiles auK acteurs en scène et tire des pétards, au grand effroi des spectateurs. Cette foule remuante et passionnée est debout au patio et n'a pour abri que le ciel, car à cette époque les théâtres ou plutôt les corrales étaient ainsi disposés. On jouait dans la journée quand le temps le permettait. I.e public était séparé selon les sexes. Ces hommes du parterre, l'effroi des auteurs et des farsantés, étaient surnommés mosgMe^ero5(mousquetaires), à cause du bruit qu'ils faisaient; on les appela plus tard infanteria espanola (l'infanterie espagnole). Les autres places étaient la câzuela (le paradis), la jaula de las mujeres (la cage des femmes), los aposentos (les loges), las barandillas (balcons), las gradas (gradins placés des deux côtés du théâtre). Circulant au milieu de cette foule, des colporteurs vendaient à tous venants des boissons appelées a/o/as, des gaufres, des noisettes, des pinones (graines de pin), du nougat, des poires, de Teau anisée et des dattes.
Au temps de Cervantes, il n'y avait à Madrid que deux théâtres; celui de la Cruz, construit en 1579, et celui del Principe, en 1582. Les compagnies de farsantes ambulants allaient jouer leur répertoire à Valence, à Séville, à Tolède et dans les autres capitales des provinces. Les théâtres payaient aux hospices plus de la moitié de leurs recettes ; aussi chaque fois que les gens du roi voulaient fermer ces établissements ou réduire leurs privilèges, ils se trouvaient en face de l'Église, qui réclamait pour ses pauvres.
Le théâtre espagnol était né de l'église et il conserva longtemps la trace de son origine. Les autos sacramentales et les sujets de drames fondés sur les dogmes ca- ^ tholiques forment une partie importante de ce gigantesque monument. Pourtant on publie édils sur édits et on nomme conseils sur conseils pour réprimer les excès des comédies. En 1600, un de ces conseils veut empêcher les femmes de paraîti-e sur la scène. Il prend des conclusions déclarant que c'est péché mortel d'assister au spectacle, où l'on est exposé à voir des danses lascives et déshonnêtes. Il défend aux ecclésiastiques, qui ne s'en faisaient pas faute, d'y jamais paraître. Dans les églises et dans les couvents, on ne pourra représenter que des comédies purement religieuses. Avant d'être jouées, les pièces devront être lues par des personnes instruites, parmi lesquelles il doit y avoir un théologien pour le moins. Plus tard, en 1644, un autre conseil prohibe sur la scène les guarda-infantes, qui étaient les crinolines du temps. Défense de chanter desjacaras ou des séguidillas qui fussent graveleuses, non plus que de danser des ballets peu modestes. Toutes les actrices doivent être mariées ; aucun étranger ne doit pénétrer dans leurs loges. Un alcade doit assister à chaque représentation. Don Gaspar de Villaroël, évêque du Chili, présente requête pour qu'on interdise aux religieux du couvent de Saint-Philippe, à Madrid, le droit de faire donner par des acteurs et des actrices des représentations dans leur sacristie.
Ces édits, souvent contradictoires, restèrent sans application, quoique renouvelés à diverses reprises.
Les principaux artistes de cette première époque du théâtre en Espagne étaient : Lope de Rucda, auteur, directeur et acteur; Alonzo de la Vega, auteur de trois comédies publiées à Valence; Cisneros, l'un des plus célèbres de la troupe de Lope de Rueda et qui créa à Séville le rôle de rinlamador dans la pièce de Juan de la Gueva.
Le cardinal Espinosa ayant mis en prison Cisneros un jour qu'il devait jouer au palais, le roi dit au cardinal : « Vous osez empêcher Cisneros de venir me servir? Par la vie de mon père, je vous tuerai ! Por la vida de mi padre, que os tengo de matar ! »
Les représentations, qu'on ne commença à afficher dans la ville que vers l'année iCOO, se composaient pour le fond d'une comedia en trois actes. Après chaque acte, on jouait un intermède et on finissait par un ballet. Les danses constituaient une partie très-importante des spectacles; comme on le verra elles étaient habituellement mêlées aux intermèdes. Cervantes dit quelque part, dans une de ses pièces :
No hay mujer espanola que no saïga Del Yientre de su madré baikdora.
« Il n'y a pas une femme espagnole qui ne sorte danseuse du ventre de sa mère. »
Sous Philippe IV, le duc de Lerme, premier ministre, passait pour le meilleur danseur de son temps. Beaucoup do ballets étaient entremêlés de récits. Cervantes les appelle danzas habladas (danses parlées). Telles étaient les fameuses jacaras ou romances en
dialecte bohémien, la zarabanda^ la danse lascive et déshonnete flétrie tant de fois par les arrêts du conseil. Une autre danse se nommait alemana. Son abandon fat beaucoup regretté par Lope de Vega, grand amateur de ballets. D'autres portaient des noms bizarres comme el caballero, las gambitas^ la zapatita, el canario, el zambaputo, el rey Alfonso el Bueno, etc.
Ce qu'il y a de curieux dans ce monde du théâtre en Espagne, c'est que bon nombre d'auteurs de toutes les époques, du moins les plus fameux, étaient prêtres : Terres Naharro, cfui le premier changea l'appellation des actes et les nomma journées (jornadas^); Lope de Vega, Calderon, Moreto, Tirso de Molina et Solis. Notre Cervantes lui-même, le i avril 1615, entra dans l'ordre des Franciscains, dont il avait pris l'habit trois ans auparavant à Alcala.
Les comédiens et les comédiennes suivaient l'exemple des poètes, et plusieurs terminèrent leur carrière dans un couvent. Sébastien de Prado, l'un des plus célèbres far santés de son temps, venu à Pari^ pour les fêtes qu'on y d'onna lors du mariage de l'Infante avec Louis XIV, retourna dans son pays chargé de gloire et d'argent. Tout à coup, un mercredi des Cendres, il prit l'habit dans un couvent de Madrid et se fit ordonner prêtre, renonçant à "ses triomphes et à la fortune qu'il avait acquise. Francisca Baltasara, première dame célèbre dans la compagnie de Heredia, quitta tout d'un
1. Je rappelle ici que le moi Jornada signifie une journée de marche, une étape, et non une journée de douze ou de vingt-quatre heures.
coup la scène pour aller s'enfermer dans un ermitage aux environs de Carthagène. Maria Calderon, qui occupe un rang distingué dans l'histoire du théâtre sous le règne de Philippe IV, et qui fut la mère du second don Juan d'Autriche, prend aussi soudainement l'habit de religieuse des mains du nonce apostolique, qui fut depuis Innocent X. Maria Riquelme Damiana, que ses contemporains comparent pour sa beauté aux plus purs modèles de l'art grec, et qui créa le rôle de primera dama dans la comédie de don Francisco de Quevedo intitulée : Quien mas miente medra mas (Qui ment le plus protite le plus), se fit recevoir en 1631 dans la confrérie de Nuestra Senora de la Novena et fut enterrée au couvent des pères augustins récollets, dans la chapelle des farsantes. Le fameux comédien Orliz, qui joua les pièces de Lope de Vega sous le règne de Philippe IV, prit aussi l'habit de pénitent, mais otïrit cette singularité qu'il retourna sur les planches, engagé dans la troupe de Roque de Figuerroa. Maria Romero suivit son exemple et rompit ses vœux par dégoût de la vie monastique, après une conversion qui pourtant avait été sincère. Maria Co macho fut plus ferme dans sa foi : elle se converlit en scène, en jouant un auto sacramental, et courut prendre le voile pour ne plus le quitter. Si l'on voyait les comédiens abandonner la scène pour le couvent, il n'était pas rare non plus que des moines quittassent le froc pour la capa de galan, Pellicer ^ raconte l'escapade d'un fils de grande famille
1. Don Casiano Pellicer. — Tratado historico origen y progre» SOS de la comedia // del histrionismo en Espafla.
INTRODUCTION. -iS
(iui s'engagea, sous le nom de Juan Antonio, clans une troupe de province. On apprit que ses parents le cliercliaient; la ducliesse d'Osuna lui donna un asile pour se cacher. On sut qu'il s'était enfui du couvent; deux pères vinrent le réclamer au nom du roi. On le revêtit de ses habits monastiques et on le réintégra silencieusement dans sa cellule. Cette aventure se passa sous le règne de Philippe V.
Ces détails, qui donnent le tableau exact des idées de ce temps et de ce pays, initieront le public français au rôle que joue la religion dans les pièces espagnoles, et on ne s'étonnera plus de la retrouver dans les conditions les plus bizarres et les plus inattendues, par exemple dans la comédie traduite plus loin sous le titre de Cristoval de Lugo. Ce drame mystique, entremêlé de scènes picaresques où ligure tout un monde de voleurs, de rameras et de rufians, est fondé sur le dogme catholique de la grâce et prouve, à des auditeurs convaincus d'avance, que le plus grand pécheur qui se repent au lit de mort et qui est illuminé de la grâce de Dieu est sauvé malgré ses crimes. D'autres auteurs, après Cervantes, ont traité et mis en scène le môme dogme, et entre autres Tirso deMolina dans son Condenado por desconfiado.
Ceux qui se rappellent le chapitre XLVII de Don Quichotte^ chapitre dans lequel le chanoine devise avec le curé sur la poétique de la comédie moderne, auront bien de la peine à accorder ces théories avec celles que le même auteur développe dans la scène-prologue du second acte de Cristoval de Lugo. D'un côté, il défend
la comédie régulière et taxe d'extravagance les changements de lieux et la multiplicité des incidents; de l'autre, il fait une profession de foi extra romantique, et l'action qu'il développe va aussi loin dans le surnaturel que les fables de Lope ou de Tirso. Le bon Cervantes est ici, malgré sa contradiction apparente, aussi sincère qu'il la toujours été. Son instinct le pousse à la simplicité, mais le goût du public réagit sur lui ; les lauriers de Lope le troublent, et je le vois d'ici, avec sa nature impressionnable et mobile, changeant d'avis et de système avec le vent qui souffle. Il a un cœur trop droit pour ne pas rendre justice à l'esprit créateur de son rival heureux, pour ne pas rester anéanti devant cette puissance de production, à laquelle rien n'est comparable et où s'incarne de lui-môme le génie populaire de sa nation; il sent que ce n'est pas avec des théories qu'il pourra lutter. Il cherche alors a marcher dans le môme chemin pour arriver au môme but; mais de temps à autre il s'arrête; son bon sens reprend le dessus et s'offense, et sa profonde intuition lui fait voir d'un coup d'œil ce qui manque à ce prodige de nature, et la faute qu'il a commise lui-même en voulant suivre sa voie. J'ai dit que dans ses intermèdes Cervantes, dégagé de toute idée de combinaisons scéniques et de l'entrave du vers, ne subit plus l'influence de Lope et qu'il redevient complètement l'homme du merveilleux roman et des Novelas ejemplm^es. C'est ce qu'on reconnaîtra en lisant ce volume.
Les quatre pièces en trois actes, que je traduis en entier, moins quelques discours que j'abrège un peu
dans la tragédie, sont dans les quatre genres qu'a traités Cervantes : Pedro de Urde Malas est une comédie picaresque^ c'est-à-dire reproduisant les mœurs des bohémiens, des comédiens nomades et les rapines de ces serviteurs embiisteros, rusés coquins qui rendraient des points aux Grispins et aux Frontins de notre vieille comédie. Le Vaillant Espagnol est un drame chevaleresque et galant, où Maures et chrétiens luttent de courtoisie et de bravoure. Cristoval de Lugo est un drame religieux, et Numance une tragédie épique qui a valu à son auteur le surnom d'Eschyle castillan.
Les intermèdes, écrits en prose facile et amusante, reposent des fabulations compliquées et quelque peu embrouillées parfois des comedias. Ils nous promènent dans un monde populaire et comique mêlé de bourgeois, de soldats, d'arlisans, d'étudiants, de coquines, d'alguazils, de sacristains^ de saltimbanques et de rufians.
Ces divers types reproduits par Cervantes sont fortement accentués et ont la parole assez libre. Je leur ai laissé leurs allures, me bornant de temps à autre à omettre certaines expressions qui ne sauraient aujourd'hui être tolérées par le public. Nos comédies ont du reste reçu l'approbation de la censure royale à la date du 3 juillet 1615, dans les termes suivants :
« Par mandat et commission du seigneur docteur Cerina, vicaire général dans cette cour, j'ai vu le livre des comédies et intermèdes de Michel Cervantes, et je n'y ai rien trouvé contre noti'e sainte foi catholique et les bonnes mœurs, mais au contraire beaucoup de
choses divertissantes et de bon goût. Ceci est mon opinion, sauf, etc.. A Madrid, le 3 de juillet 1015. Signé El maestro Josef de Valdivielso. »
Lorsqu'en 1749 le libraire Villaroel réimprime l'édition originale, les deux volumes reçoivent aussi l'approbation du révérendissime père Juan de la Concepcion, lecteur en théologie et prédicateur au couvent des carmes déchaussés de Saint-IIermenegilde, lequel certifie que l'ouvrage ne contient rien de contraire à la sainte foi, aux mœurs ou aux droits royaux de Sa Majesté. Suit la licence du conseil signée de Don Miguel Fernandez Manilla, secrétaire du roi, autorisant la réimpression et la certifiant conforme au manuscrit. La réimpression est ornée d'une absurde préface d'un paladin des trois unités prétendant prouver que Cervantes, qu'il admire beaucoup, à ce qu'il dit, n'a eu d'autre but, dans ses comédies, que de se moquer de Lopeen parodiant et exagérant ses défauts. Ce prétendu ami de Cervantes, nommé Blas de Nasarre, est l'ours de la fable, et son plaidoyer la pierre jetée sur l'auteur des comédies, qui est en même temps l'auteur du merveilleux roman.
En composant son roman comme en écrivant son théâtre, Cervantes a vu combattre en lui ses instincts et ses théories, et dans l'un comme dans l'autre, il a contrairement agi à ce qu'il avait d'abord résolu. Il a pris la plume dans un moment d'impatience pour faire justice par une bonne satire des ennuyeux recueils auxquels la chevalerie servait de prétexte, et laissant bientôt derrière lui cette donnée secondaire, il s'est
laissé emporter par sa chaude imagination dans un monde de sentiment et de philosophie dont la plaisanterie n'est que le vêtement. Croyez-vous que les générations qui se sont succédé depuis deux siècles et demi aient pensé un instant à admirer dans le Quichotte un parti pris de critiquer les romans de chevalerie? Pas le moins du monde; et l'auteur lui-même n'y a pas pensé davantage après la publication des 1605. Le public a vu dans le livre non pas une satire des romans de chevalerie, mais un roman de chevalerie meilleur que tous les autres. La finesse des aperçus échappe aux masses. Les passions vraiment humaines sont comprises de tous. C'est par le côté humain et intéressant que Don Quichotte a conquis sa popularité, c'est par là 'qu'il est devenu un livre universel et qu'il vivra à travers les siècles. Les malheurs du pauvre et honnête hidalgo sont de vrais ma-lheurs; sa folie elle-même ne fait qu'ajouter à l'intérêt qu'il inspire; on se prend de sympathie pour sa maigre personne, et l'on hait ses ennemis plus qu'il ne les hait lui-même. Et puis ne compare-t-on pas un peu, bien qu'involontairement, les moulins à vent que veut combattre le paladin de la Manche à ces autres moulins à vent semés dans la vie de l'honnête et pur écrivain? Leur destinée manque-t-elle absolument de points d'analogie? Des deux côtés, que de probité inutilement dépensée à travers un monde ingrat ! Quelles privalions subies! Que de larmes dévorées! Que de lances rompues contre des chevaliers discourtois et félons! Quelle douceur et quelle patience au milieu des cahots
de cette existence précaire ! Tous deux n'ont-ils pas été, malgré leur innocence, appréhendés par les archers de la sainte Hermandad el jetés derrière les barreaux d'une prison, avec cette différence que l'épreuve fut réelle pour Cervantes et qu'à trois reprises elle se renouvela? Tous deux meurent enfin chrétiennement dans leur lit, la conscience tranquille, après avoir écrit leur testament.
C'est sous la rondache de Don Quichotte que je place le théâtre de Michel Cervantes, comme sous la plus sûre des protections. Je crois qu'on y reconnaîtra facilement, en plus d*un endroit, la plume qui a retracé les aventures du chevalier manchois. Dans tous les cas, cette exhumation tardive aura le mérite de compléter pour les curieux l'œuvre de l'un des plus éminerits écrivains qui aient honoré les lettres et l'humanité.
Paris, 1er novembre 18G1.