‹ ThéatreChapitre 13 sur 40 · SUITE · texte numérisé non relu

SUITE

Le douar d'Arlaxa.

(On voit paraître les rois de Couco et d'Alabez, don Fernando vêtu en Maure, Ali-Muzel, Arlaxa et Margarita.)

LE ROI DE COUCO. Relie Arlaxa, tu peux changer en mansuétude la fureur d'une armée et donner des lois au monde.

LE ROI d'alabez. Tu peux, par ta grâce accomplie, calmer les soucis de l'amour dans un cœur qu'il captive et le faire vivre dans une gloire paisible.

LE ROI DE couco. Tu pcux augmenter la lumière du soleil en lui prêtant l'éclat de tes beaux yeux.

LE ROI d'alabez. Tq peux apaiser la colère et les ennuis d'un amant oublié et jaloux, et arrêter enfin le cours volage de la fortune.

ARLAXA. Je dois ces louanges à votre rare courtoisie; le peu que je vaux n'en mérite pas la moindre part. Je me souviendrai de ce jour avec bonheur, puisqu'il fortifie en moi l'espérance de voir mes douars respectés et ceux qui les ont pillés punis par vos mains. Je vous prie d'accepter cent corbeilles de pain blanc, trente vases de miel et un troupeau de menu et gros bétail, du doux léhéni enfermé dans des outres, de l'aigre yoghourt; et tout cela n'est rien si vous ne tenez compte de mon intention, qui augmente la valeur du présent.

LE ROI DE couGo. Nous acceiitous tes dons et nous promettons de te venger de celui qui t'a offensée. Le plaisir que nous a causé ta vue doublera notre ardeur.

LE ROI d'alabez. Adiou, Arlaxa, notre temps est compté et il est court.

ARLAXA. Rois invaincus de Couco et d'Alabez, vivez des

siècles infinis ! (Les rois sortent ; Arlaxa poursuit, en s'adressant à Margarila ')

Continue, chrétienne, ton histoire commencée, sans rien omettre de ta mauvaise ou de ta bonne fortune.

MARGARiTA. La boucho ne répugne pas à raconter les peines passées quand on est heureux; mais dans le malheur elle se tait. Si je me souviens bien, j'en suis restée à la malheureuse réponse que fit mon frère à un cavalier distingué qui le blessa en duel pour se venger. Ce cavalier s'enfuit en Italie, ainsi que je l'ai su depuis. Mon frère mit beaucoup de temps à se rétablir et ne se souvint pas plus de sa sœur que si elle eût été morte. Je vis .que le temps se passait et que les grilles d'un couvent enferment le corps mais non le désir. Je vis que mon avare frère voulait, pour

s*emparer de mon bien, me laisser entre ces murailles, moitié vivante et moitié morte. Je résolus de me marier moimême; mais j'ignorais comment et à qui. Mon père m'avait laissé pour conseil un vieil hidalgo très-dévoué; je lui communiquai mon projet. Il me répondit qu'il désirait que j'épousasse le cavalier qui avait eu la querelle avec mon frère, parce qu'il possédait de grandes qualités. Il me le peignait si galant, si brave, que je vis en lui un Adonis et un autre Mars sur la terre. Il ma dit que. sa discrétion égalait sa bravoure, quoique ces deux qualités soient rarement d'accord. J'écoulais si bien les louanges qu'il lui donnait, que l'amour entra dans mon âme, et que j'adorai bientôt un homme que je n'ai jamais vu et que je n'ai pas l'espérance de voir... Je pris des habits d'homme et je changeai de pays. J'ai contraint mon sage conseiller de venir avec moi; un cœur déterminé ne connaît rien d'impossible.

ARLAXA. Poursuis ton récit; tout en lui nous charme et ne saurait nous donner aucun regret.

DON FERNANDO, à lui-même. A mesurc qu'ellc parle, mon âme est suspendue à ses lèvres.

MARGARiTA. Amourcuse d'un homme que je ne connaissais pas, je sortis donc du couvent et je m'habillai en homme. Je laissai là mon frère et ma patrie, et moitié contente, moitié triste, avec mon vieux conseiller je me rendis dans la belle Italie. Là, je sus que celui que je cherchais avait eu trois duels dont il était sorti sain et sauf, et qu'il était allé s'enfermer dans Oran où l'on attend un siège terrible. Sur les ailes de mon désir je partis de Naples et j'arrivai à Oran, surmontant tous les obstacles. A peine eus-je foulé la plage africaine, que j'appris, sans la demander, la funeste nouvelle qui me rend si triste. Je sus, et plût au ciel, consolateur des affligés, que je ne l'eusse jamais su...

DON FERNANDO, Hâte-toi de dire ce que l'on t'apprit.

MARGARiTA. Je SUS quMl s'était fait Maure (chose impossible à croire), qu'il avait quitté Oran, et qu'il habitait votre pays. Moi, pour ne pas vivre en mourant au milieu de si tristes soupçons, je résolus de connaître la vérité, dussé-je rester captive; je vins avec les chrétiens que guidaitNacor. Me voici, je suis votre esclave et je vous supplie de me dire si vous avez vu ce chrétien que je cherche, ou ce Maure que vous avez accueilli. Il se nommait don Fernando de Saavedra. Pour son rachat et pour le mien, si vous savez quelque chose de lui, j'offre tout l'or qu'on demandera. Telle est ma triste histoire. Si je vous ai causé de l'ennui en vous la racontant, je n'ai fait qu'obéir à vos ordres.

ARLAXA. Chrétienne, je partage ta douleur. Quelquefois la curiosité est indiscrète comme l'amour. Quant à celui que tu aimes, nous ne le connaissons que par sa renommée.

ALi-MuzEL. Sous quelle étoile est donc né ce chrétien qui offense même ceux qu'il ne connaît pas? Celui que tu pleures et en qui tu as placé ton bonheur ôte chez nous la vie aux hommes et l'âme aux pauvres femmes.

DON FERNANDO. Il ne s'est pas fait Maure, c'est vrai, mais un homme bien né ne change pas, surtout quand on offense sa religion. Peut-être cet Espagnol si difficile à rencontrer est-il caché par une cause extérieure, comme le soleil l'est quelquefois par un nuage. Mais, dis-moi, qui t'assure qu'après l'avoir vu tu l'aimeras encore, car c'est la beauté qui engendre l'amour? S'il n'est pas beau, ainsi qu'on l'assure, et comme je le crois, la cause faisant défaut, la passion s'éteindra.

margârita. C'est de sa renommée que je me suis éprise, et non de sa beauté, don passager que le temps détruit; fleur de janvier qui se fane à l'ombre. Quand son visage n'aurait pas répondu à l'image que je m'étais faite, je l'eusse toujours aimé.

DON FERNANDO. PuiscjuG c'est là ta peiîsée, je veux te donner les moyens d'assurer ton bonheur et ta liberté. Quitte ce déguisement et prends un vêtement de femme maure. En compagnie d'Arlaxa et de Muzel nous irons à Oran, où nous trouverons sans doute celui que tu cherches. Il est impossible que nous ne le rencontrions pas à ce siège, si la terre ou la mer ne l'ont pas englouti. Ali-Muzel, ne tarde pas dans un pareil moment il faut le montrer.

ALi-MUZEL. Je suis prêt.

ARLAXA. Rien ne me retient.

MARGARiTA. Je suis prête à vous suivre.

DON FERNANDO. Dcmeurous ici aujourd'hui, et demain, au premier chant des oiseaux, mettons-nous en chemin pour Oran. Le voulez-vons ?

ALI-MUZEL. Sans doute.

ARLAXA, à Margarita. Commcut VOUS appellc-t-on, madame ?

MARGARiTA. Margarita.

ARLAXA. Venez ! L'amour favorise toujours les pensées honnêtes.

DON FERNANDO. QucUe joic soudainc le sort m'offre ici !

Le théâtre représente une plage près d'Oran. — Au fond les remparts

de la ville.

BUYTRAGo, sur le rempart. Aux armes ! Vite aux armes 1 J'aperçois dans l'azur de la mer une grosse flotte qui s'avance en demi-cercle. Le vent pousse les rames et tend les voiles. Aux armes 1 Ils vont débarquer sur la plage.

(Le comte paraît sur la muraille avec le capitaine Guzman.)

LE GÉNÉRAL. Lcs Turcs couvrcut la mer et les Maures la terre. Que don Fernando de Carcamo aille défendre le fort de Saint-Michel et qu'on se batte avec fureur. Mon frère en-

fermé dans Almarza montrera de quel coté est la bravoure; car ce chien qui n'aboiera plus est celui qui à Mostaganem mordit son père.

GUZMAN. 11 est difficile de défendre la plage.

LE GÉNÉRAL. Sans doutc, si les soldats de Couco et d'Alabez couvrent la campagne. Ceux qui ont envahi la colline qui regarde nos plaines desséchées sont les Maures de Fez et de Maroc. Que nos murailles se garnissent de soldais, et criez partout : Aux armes! Que les artilleurs soient prêts et qu'ils montrent leur savoir et leur art. Que chacun soit à son poste et fasse des efforts surhumains !

(Le comte et Guzman passent.)

BUYTRAGO. 0 mcs âmcs ! si vous voulez que je puisse dire mon rosaire, priez que le ciel m'accorde la grâce de ne pas me priver de l'ordinaire ! Quoique le dur travail de mars demande de l'extraordinaire au fond de mon estomac, qu'il comprenne que les dix pains de deux livres qu'il m'a envoyés doivent alimenter six braves soldats.

(On entend sonner les chirimias et battre les tambours. — On voit paraître sur la plage, devant les remparts, Hassan-Pacha et Vayran avec les rois de Couco et d'Alabsz.)

VAYRAN. Don Francisco, le frère du vaillant don Juan qui fit naufrage dans la Herradura, se dispose, avec une grosse troupe, à secourir la ville. Don Alonzo Bazan, autre chef distingué, tente de s'opposer à ton dessein avec quatre galères.

HASSAN. Je foule déjà le sol d'Oran, et je ne crains qu'une chose, c'est de n'y pas trouver de résistance.

LE ROI d'alabez. Cclui qui vainquit le père vaincra bien

1. La chirimia était une espèce de clarinette, instrument en bois à dix trous.

le fils. Ne perds pas de temps, Hassan, attaque la ville. Tout le temps qui s'écoule est pris sur tes victoires.

(A ce moment entrent Arlaxa et Margarita en costume maure, ainsi que don Fernando et Ali-Muzel.)

LE ROI DE couco. 0 roi Hassan, je te présente la gloire de l'Afrique, la fleur du pays barbaresque ! C'est une ange qui t'annonce ta victoire.

HASSAN. Je garderai toujours le souvenir de cette faveur, o belle et sans pareille Arlaxa î Mais que viens-tu chercher au milieu de cet âpre bruit des arquebusades ?

ARLAXA. Je viens être témoin de tes hauts faits et l'amener, pour te servir, deux braves compagnons.

HASSAN. Je te remercierai plus tard de ta courtoisie, dans de meilleurs temps. Une paix heureuse est le fruit de la guerre.

(Entre Roama, Maure, conduisant un jeune chrétien les mains attachées.)

ROAMA. Tes vaisseaux ont pris cette nuit im brigantin sur lequel se trouvait cet homme, qui est un don Juan de Valderraraa.

HASSAN. Détache-lui les mains.

(Au moment où est entré le prisonnier, Margarita a ramené son voile sur son visage.)

JUAN, regardant don Fernando. QUO VOIS-JO? GiCUX SOUVeralnS !

HASSAN. De quel pays es-tu, chrétien ?

JUAN. De Xérès de la Frontera.

HASSAN. Es-tu gentilhomme?

JUAN. Je suis gentilhomme.

HASSAN. Et riche?

JUAN. Non, puisque je suis soldat, signe de pauvreté.

HASSAN. Et tu venais ?...

JUAN. Pour me battre.

HASSAN. J'hORore tes sentiments.

m THÉÂTRE DE MICHEL CERVANTES.

MARGABiTA;, bas à Ariaxa. G'est mon ffère, madame !

ARLAXA. Tais-toi et voile bien ton visage.

HASSAN. Je te donne ce chrétien, Ariaxa, comme un témoignage de ce que je le dois. Accepte le premier présent que tu reçois de ma riiain. Je t'en destine d'autres pour réparer les dommages de ton douar saccagé.

ARLAXA. Que Dieu augmente ta puissance, magnanime Hassan !

HASSAN. Allons, le combat nous appelle !

ARLAXA. Que Mahomet te favorise!

(Tous sortent, excepté don Juan et don Fernando.)

JUAN, à part. Veuillo Ic cicl quc cet homme ne soit pas celui qui me fit un sanglant affront!

DON FERNANDO. Arrête, chrétien, et écoute.

JUAN, à part. J'écoiito ct je vois ce que je n'aurais jamais voulu voir, si ce n'est pas une vision.

DON FERNANDO. Quo murmurcs-tu entre tes dents? Dismoi qui tu es?

JUAN. Que t'importe?

DON FERNANDO. Je puis diminuer ta disgrâce.

JUAN. Peut-être l'augraenteras-tu? (a part.) Il me semble bien que je vois le visage de don Fernando, que je reconnais sa taille, le son de sa voix et son air audacieux; mais cet habit me dit que je' me trompe.

DON FERNANDO. Quo murmurcs-tu encore, chrétien?

JUAN. Pardonne, Maure; le malheur me fait oublier ce que je te dois. Tu ressemble tant à un chrétien, qu'en te regardant il me semble que je le vois lui-même.

DON FERNANDO. On m'a dit que dans Oran il y a un chrétien qui me ressemble comme cette main ressemble à mon autre main, ot que si par hasard il revêtait un habit afri-

cain, tout Maure qui le verrait le prendait pour moi. Je ne l'ai jamais vu; mais je voudrais le voir soit en paix, soit en combattant.

JUAN. Comment se nomme-t-il?

DON FERNANDO. Jo crois Qu'il se nomme don Fernando, et qu'il a pour sornom Saavedra.

JUAN. C'est un nom qui me rappelle tous mes malheurs.

DON FERNANDO. Je no m'étonuB pas alors si ma présence t'émeut.

ROAMA, entrant. Captif, Adaxa et Fatima t'attendent !

DON FERNANDO, à Juan. Calmo-tol ; quaud Oran sera rendu, si cet autre moi-même est demeuré vivant, ton tourment finira.

JUAN. Je te remercie de ta bonne intention; mais non, je ne crois rien; c'est une folie de croire ce que je vois.

(Il sort avec Roama.)

DON FERNANDO, resté seul. Entre le soupçou ct lo désir, et dans une grande confusion, don Juan s'en va plein d'ennuis, car ce vêtement l'empôclie d'en croire ses yeux. Il ne peut pas se persuader que j'aie pu me faire Maure et renégat, et il se laisse tromper par ma ruse. Son aveu est clair, et le sera davantage s'il voit et reconnaît sa sœur. A quoi servira mon mensonge et mon travestissement, et comment garderai-je mon honneur?

(Il s'éloigne. — Bruit d'armes au dehors. — Le comte d'Alcaudète et le capitaine Guzman paraissent sur le rempart, et Hassan et les siens sur le devant de la scène.) «

LE GÉNÉRAL. Je crois qu'ils ont donné vingt assauts à Saint-Michel; ce dernier sera peut-être sa perte. Don Fernando de Carcamo ne pourra le sauver.

GUZMAN. Non, sans doute; mais si on ne le secourt pas, il y périra.

i36 THEATRE DE MICHEL CERVANTES.

HASSAN. Saint-Michel est emporté ! les Maures l'envahissent 1

(Grand bruit de tambours.) ROAMA, rentrant, et parlant à Hassan-Pacha. On eSt entré danS Saint"

Michel, et les croissants flottent sur le rempart espagnol comme le plus beau soleil que fit AUali! L'ennemi s'est replié sur Mazalquivir. Quelques-uns des siens se sont enfuis.

HASSAN. Ces chiens n'ont gagné que quelques jours de vie.

(Ils passent, et l'on voit revenir Arlaxa et Margarita, le visage voilé. Elles sont suivies de don Juan.)

JUAN. Tout à l'heure le sort inhumain , que je maudis mille fois, me faisait voir mon ennemi; aujourd'hui il me faut entendre ma sœur. Senora, quittez ce voile et ôtez-moi d'un doute qui me tue.

MARGARITA. Jc ne le puis.

JUAN. C'est bien la voix de celle que je cherche. Ne me laissez pas davantage dans le doute. Découvrez-vous et mettez fin à mon tourment.

ARLAXA. Fatima, par ma vie ! découvre-toi, nous verrons pourquoi ce chrétien s'est si fort ému.

MARGARITA. Je le ferai; mais j'ai des raisons pour garder mon voile.

JUAN. Cette voix me fait mourir.

ARLAXA. Ote ton voile; tu ne peux pas ignorer que pour nous autres Maures, les chrétiens ne sont pas des hommes. (Bas à Margarita.) Qu'lmportc qu'il te recounalsse, puisquc tu nieras. Prends courage.

MARGARITA, ôtant son voile. Regardc-moi donc, chrétien.

JUAN. C'est bien son visage! 0 femme la plus inconstante que vit jamais le soleil 1 ô sœur de Satan et non ma sœur!

c'est la seconde fois qu'en perdant le respect du monde, tu as perdu le respect de Dieu.

ARLAXA. Qu'as-tu dit, chien?

JUAN. Que cette femme est ma sœur.

ARLAXA. Fatima?

JUAN. Oui.

ARLAXA. Ma sœur serait la tienne? Tu es foui Regarde-la bien.

JUAN. Je la regarde.

ARLAXA. Que dis-tu?

JUAN. Que je perds le sens. Mahomet ferait-il des miracles ?

ARLAXA. Quand cela lui plaît.

JUAN. Et il peut changer en Maure une chrétienne?

ARLAXA. Sans doute.

JUAN. Alors voici ma sœur, et la tienne est à Xérès.

ARLAXA. A moi, Roama !

ROAMA. Qu'ordonnez-vous, sefiora ?

ARLAXA. Emmène cet homme.

JUAN. Je jure Dieu que tu es ma sœur, et c'est le diable qui parle par ta bouche.

(Ils sortent. — Viennent sur le rempart don Martin, le capitaine Guzman et Buytrago avec un havresac sur les épaules et une outre de vin; il mange un morceau de pain.)

DON MARTIN, aux assaillants. Le sort cst pour VOUS; mais ne pensez pas avoir affaire ici au fort de Saint-Michel. Brave Guzman, Buytrago, voici votre jour!

BUYTRAGO, buvant. Laisscz-mol reprendre des forces en buvant un coup ! Puis qu'arrivent ces dogues deux à deux, ils verront si j'ai des mains!

(Sur le devant do la scène accourent Hassan, les rois de Couco et d'Alabez, don Fernando et une troupe de Maures portant des échelles d'escalade.)

HASSAN. Attaquez sans retard. Je veux être présent pour récompenser le courage et punir la couardise. Ali, prends une échelle. Attaquons, amis ! Mazalquivir sera aujourd'hui le tombeau de nos ennemis.

(Les Maures donnent l'assaut. Ali-Muzel saisit une échelle et monte au rempart. Un autre Maure qui montait à l'escalade est renversé par Buytrago. Don Fernando saisit Ali-Muzel et cherche à le précipiter en bas de son échelle. Il tire son épée contre les autres Maures et les tue. D'une éminence, Hassan-Pacha et les rois de Couco et d'Alabez regardent ce qui se passe.)

DON FERNANDO. Ce n'est plus le moment d'avoir d'autres pensées, puisque ceux que je dois secourir sont en péril. Descends, Ali!

ALI-MUZEL. Veux-tu m'ôter la gloire d'une victoire assurée ?

DON FERNANDO. Oui.

ALI-MUZEL. Pourquoi cherches-tu à me renverser? Attends, je descends pour te châtier! (ris se baitent.) Pourquoi, Lozano, diriges-tu ton épée contre moi ?

DON FERNANDO. Parcc quo jc suis chrétien.

DON MARTIN, sur le rempart. L'artillerie tirc. Ici, Guzman et Buytrago. Robledo, faites-nous apporter de la résine, et qu'on la jette sur les assaillants.

HASSAN. Quel est cet homme qui renverse tous ceux qui veulent monter au rempart?

LE ROI DE couco. C'cst uu renégat. Je vais à lui et je le punirai.

HASSAN. Un roi ne peut se commettre ainsi.

(Le roi de Couco va combattre don Fernando et se joint à Ali-Muzel.)

GUZMAN. Buytrago, ceU:i qui nous défend ainsi est don Fernando.

BUYTRAGO. Je le pensais en le voyant de la sorte charger les Maures.

LE ROI DE couco. Prends garde, chien de renégat!

DON FERNANDO. Roi de Couco, prends garde! Ali-Muzel, reçois ce coup! et que ton roi prenne celui-là. La fête est déjà finie.

LE ROI DE couco. Tu Hi'as blessé en traître.

ALI-MUZEL. Tu m'as frappé, faux Maure et faux chrétien !

(Us vont tomber dans le fossé qui borde les murs.) GUZMAN, sur le rempart, à don Martin. ScigUeur, C'CSt dOU FemaudO

qui vient de racheter sa faute. Il a blessé dix Maures et il en a tué cinq. C'est le roi de Gouco que vous voyez là expirant. DON MARTIN. Sccourous dou Fcmando. Descendez par la casemate dans le fossé et amenez-les tous les deux.

BUYTRAGO. NoUS V COUrOUS.

HASSAN. La partie n'est pas égale, puisqu'elle me coûte un roi et tant de morts perdus dans vingt assauts. Je suis inquiet. Et dans le port, que sera-t-il arrivé ? (on entend des sons de cloches.) Lcs clochcs sonueut dans la ville, c'est un signal de joie. Allons voir ce que c'est, et battez le rappel.

(Ils sortent. — Guzman et Buytrago paraissent venant de la casemate.)

GuzMAN. Retirez-vous, don Fernando, vous êtes dans un grand danger.

DON FERNANDO. Je ne puis me retirer maintenant.

GUZMAN. Et quand donc?

DON FERNANDO. Je l'iguore. Je dois mourir au pied de ces murailles. J'ai commis une grande faute et je dois l'expier.

BUYTRAGO. Le déscspoir n'est pas du courage.

GUZMAN. Tu risques moins en te confiant à la générosité du comte qu'en t'abandonnant à une témérité qui te perdra. Viens avec moi, il n'y a pas de pbis grand mal que de mourir. S'il le faut, nous t'enlèverons par la force.

DON FERNANDO. Retirez du fossé ces deux hommes, ce sont deux chefs.

UN MAURE, à Hassan-Pacha. Comment cs-tu si calme, valcureux

et puissant Hassan? Si Vi lardes un moment de plus, il ne restera ni une galère ni un bateau qui ne soit pris par l'Espagnol, qui vient t'attaquer de toutes parts. Qu'atlends-tu?

HASSAN. Que les Maures prennent la fuite. Mes navires ne recevront que les Turcs. Allons, mes amis.

(Us sortent. — Don Francisco de Mendoza débarque avec ses soldats. Le comte et don Martin viennent le recevoir.)

LE GÉNÉRAL. Quo Votre Seigneurie soit la bienvenue. Nous avons tenu jusqu'<à son arrivée.

DON FRANCISCO. Le cicl a retardé mon arrivée afin que je visse dans ces murailles en ruines la force et le courage de leurs défenseurs.

LE GÉNÉRAL. Les Turcs ont donné cinquante-sept assauts à ces remparts détruits.

(Guzman entre et remet un billet à don Francisco, lequel dit après l'avoir lu:)

DON FRANCISCO. Ce que demande don Fernando sera fait. Il peut venir en toute sûreté.

GUZMAN. Votre magnanimité surpasse tout.

(Il se retire.)

DON FRANCISCO. Scigueur comte, en l'honneur de ce bon succès, je vous ferai une étrange demande, mais pourtant facile à satisfaire.

LE GÉNÉRAL. Votro Scigueurie ne peut rien demander que je ne le fasse aussitôt par devoir ou comme hommage.

DON FRANCISCO. Je demande la grâce de don Fernando Saavedra, qui a racheté sa faute par son courage, et qui se disculpera.

LE GÉNÉRA.L. Il uc le pourra jamais. Cependant, seigneur, il sera fait comme vous le désirez.

(Entrent don Fernando, suivi d'Ali-Muzel, blessé; viennent aussi Arlaxa, Margarita, don Juan et Vozmediano.)

DON FERNANDO. Si coufcsscr son délit avec un sincère re-

pentir peut apaiser la colère d'un juge sage et droit, je me repens, quoique tard; je confesse le mal que j'ai fait, sans lui donner d'autre excuse qu'une honnête intention. Je courus en aveugle à la voix de ce Maure qui me provoquait, sans respecter les ordres qui auraient dû m'arrêter. . LE GÉNÉRAL. Rendez grâce à celui qui vous a. protégé. Mais quelles sont ces femmes maures, et quels sont ces captifs?

DON FERNANDO. Je prie Votre Seigneurie de me laisser dire (juelques mots qui accommoderont beaucoup de choses et dont elle verra les effets.

LE GÉNÉRAL. Parlez.

DON FERNANDO. Arlaxa, jcsuis douFemando de Saavedra,le chrétien que tu voulais voir. Je te prie de tenir à Ali-Muzel la parole qu'il a reçue de toi. Et vous, valeureux don Juan, pardonnez à votre sœur de s'être enfuie de son couvent. Cette faute sera réparée si vous y consentez; car je lui ofTre ma main et ne vous demande pas de dot.

DON JUAN. Grâce à Dieu, à travers tant de nuages, je vois enfin la clarté du ciel. Ce jour n'est pas un jour de vengeance, et j'accueille votre prière. Je pardonne à Margarita, et je vous la donne pour femme.

ARLAXA. J'accorde ma main à Muzel, pour tenir la parole que je lui ai donnée.

LE GÉNÉRAL. Eutrous dans la ville, seigneur don Francisco.

DON FRANCISCO. Eutrous ; caries vents favorables vont hâter mon départ. Vous me direz vos exploits, et je suis heureux que don Fernando y ait pris part.

BUYTRAGO. Sonucz, trompcttcs , la fête nous comblera de joie si nous y mangeons bien.

GUZMAN. Et sinon...

BUYTRAGO. Nous nous ferons renégats.

UN SOLDAT. Buylrago, et les âmes?...

BUYTRAGO. Fils de coquine! n'en avons-nous pas assez donné aujourd'hui? Par san Pedro, que je t'attrappe, tu sauras si j'e;) ai une.

GuzMAN. N'en fais rien, Buytrago, le moment est venu de mettre (in à cette comédie dont le principal but a été de mêler les vérités de Thistoire à la fable.

GHRISTOVAL DE LUGO

Personnages :

CHRISTOVAL DE LUGO, étudiant.

LOBILLO et GANCHOSO, ses compagnons.

UN ALGUAZIL et deux agents de police.

LAGARTIJA, ami de Ghristoval.

UNE DAME et son mari.

TELLO DE SANDOVAL, inquisiteur.

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