‹ ThéatreChapitre 14 sur 40 · TROIS AMES DU PURGATOIRE · texte numérisé non relu

TROIS AMES DU PURGATOIRE

GHRISTOVAL DE LUGO

PREMIÈRE JOURNÉE

Une place de Séville.

« 'Lugo Christoval remettant sa dague au fourreau entre, suivi de Lobillo et de Ganehoso. Lugo porte le costume d'étudiant avec une demi-soutane et un bouclier pendu ;\ la ceinture.)

LOBILLO. D'où est venue la querelle ?

LUGO. De rien. N'insistez pas si vous voulez que nous restions amis.

r,ANCH0S0. Lugo a voulu nous monter sur les épaules, et n'étant encore qu'un écolier, faire le professeur avec nous.

LUGO. Messieurs, doucement, je suis jeune, mais j "ai du cœur et du poignet, et, dans la vie de la hampe -, je rendrais des points au plus huppé de cette école, qui donne des grades non à l'ancienneté de service, mais aux actions d'éclat. Ne savez-vous pas qu'il y a dans la compagnie des frères de lumière et des frères de sang?

1. Le, titre espagnol est El llufian dic/ioso [leHufian heurpux).

'i. La hampa était une association de mauvais garnements vivant d'industries suspectes et parlant un argot particulier. C'était une espè(^p de bnlif'uic.

LOBiLLO. Du sang, c'est ce que je demande !

GANCHOso. Holà ! seigneur Lobo, vous avez la langue trop longue; si c'est là ce que vous demandez, allez le demander ailleurs; ici on n'en donne pas, sinon...

LOBILLO. Il suffit, seigneur Ganchoso; tenez-vous-le pour dit, je suis tout miel ou tout vinaigre.

GANCHOSO. Nous sommcs nés en Guinée, seigneur Lobo.

LOBILLO. Je l'ignore.

GANCHOSO. Apprenez-le avec cette leçon.

LUGO. Allons-nous-en, Lobillo.

GANCHOSO. Vous ôtes deux moutons fanfarons, deux poules mouillées, deux lapins.

LOBILLO. Moins de langue, plus de main, fils de coquine!

(Entrent un alguazil et deux agents. — Ganchoso et Lobillo s'enfuient. — Lugo reste seul et rengaine sa dague.)

l'agent de police. Rendez-vous à la justice!

LUGO. ArrAte, coquin! me connais-tu?

l'agent. Le seigneur Lugo!

DEUXIÈME AGENT. Notrc maître sait-il ce qu'il nous ordonne? Ignore-t-il que le délinquant est le seigneur Christoval?

l'alguazil. Je le trouve toujours dans de pareilles danses. Pardieu! c'est un peu fort; le diable y userait ses souliers.

lugo. Qu'il en use cent paires. Il sait où il en rachètera.

l'alguazil. C'est la faute du seigneur Sandoval.

DEUXIÈME AGENT. Tcllo dc Saudoval est le maître de ce garnement ?

PREMIER AGENT. Et Saudoval gouvemc la ville; il n'y a pas de justice qui ose le toucher, par respect pour son maître.

LUGO. Monsieur ralguazll, faites voire devoir et laissez là les préambules.

CHRISTOVâL de LUGO. 147

l'alguazil. Ne seriez-vous pas mieux à voire collège que sur ce champ de bataille, un livre à la main que le bouclier pendu à la ceinture?

Luoo. Croyez-moi, monsieur l'alguazil, le prèclie ne vous va pas ; laissez cet office à qui il appartient. A liez -vous- en, et piquez des deux.

l'alguazil. Nous nous en irons sans rien piquer, et rendez-en grâce à votre maître. Foi de gentilhomme, j'ignore comment il arrangera cette affaire.

LUGO. En me laissant tranquille.

PREMIER AGENT. Je Ic crois, parcc que ce Ghristoval est un Barrabas.

DEUXIÈME AGENT. Il n'y a pas de daim qui l'égale à la course.

PREMIER AGENT. Il jouc micux la blauchc 1 que la noire, et, entre les deux, il vole comme un aigle.

l'alguazil. Amendez-vous et tachez de ne plus me rencontrer, ce sera plus sain.

LUGO. Le malade fera néanmoins à son goût.

l'alguazil. Venez, vous autres.

(L'alguazil sort.)

PREMIER AGENT, à Lugo. Scigneur Christoval, agissez à votre guise, je jure de ne pas vous connaître.

DEUXIÈME AGENT. Je mc recommande. Vous n'avez rien à craindre de moi;, je suis aveugle et muet. Ni mes yeux, ni ma langue ne compromettront en quoi que ce soit la colonne du monde hampesque.

LUGO, à l'agent. OÙ vas-tu, Calaliorra ?

l'agent. Je ne sais, que dieu et la nuit me protègent!

(Les agents s'éloignent.)

LUGO. Qu'ils m'épargnent pour mon maître et non pour

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