Faubourp: de Séville
LE PÈRE DE LA CROLK. Je Fedoule de te voir si abattu. Si tu aUais rompre tes vœux, ce serait pour tous deux un deuil profond.
ANTONIO. Jamais je n'en viendrai là; je me borne à exhaler mes plaintes.
LE PÈRE DE LA CROIX. Jo ferai pénitence pour toi ; sois résigné, Antonio, souviens-toi qu'il y a peu de différence entre la vie et la mort. Qui vit bien meurt mal; qui vit mal meurt bien.
(Entre un novice appelé frère Angel.)
ANGEL, au père de la Croix. Père, lo prieur demande Votre Révérence.
(Le père de la Croix sort. Antonio retient Angel.) Dis-moi ce que tu veux. (Antonio lul montre des dés qu'il tenait cachés.)
Des dés! Perdition!
ANTONIO. Ne fais pas l'étonné, petit hypocrite; le cas ne le requiert pas.
ANGEL, souriant. Qui tc les a donués, Antonio?
ANTONIO. Une dévote qui me veut du bien.
ANGEL. Une dévote? dis plutôt le démon.
ANTONIO. Je n'ai jamais été bien avec lui; tu peux le témoi* gner.
ANGEL, regardant les dés. SOUt-llS bOUS ?
ANTONIO. Je crois que ces messieurs pèchent par quelque endroit; pour compléter quarante points il leur en manque trente.
ANGEL. S'ils étaient en meilleur état, nous aurions cherché un petit coin pour nous divertir. •
ANTONIO. Nous le trouverons. L'occasion de mal faire ne manque jamais. Les brelandiers des rues en trouvent bien pour escroquer dos sous aux passants. Mais sortons d'ici;
voici le prieur qui vient avec Tancien maître de Christoval, de Lugo, grand chevalier andalous et inspecteur.
(Ils sortent. — Entrent le prieur et l'inquisiteur Tello de Sandoval.)
LE PRIEUR. C'est un ange sur la terre, et il vit parmi nous comme dans les solitudes du désert. Il ne faiblit pas dans la carrière du ciel où il marche pauvre et humble, provoquant l'admiration de ceux qui voient sa modestie. Seigneur, il mène en effet la vie d'un homme qui doit obtenir une mort heureuse; saj)riôre est continue et fervente; son jeûne inimitable et son obéissance prompte, sans affectation, humble et active. Il a fait revivre la pénitence des anciens pères, qui purifiaient leurs âmes en Egypte.
TELLO. Que le nom du Seigneur soit béni ! Il a arraché ce jeune homme à la damnation. Je retourne en Espagne avec le regret de m'éloigner de lui.
LE PRIEUR. Votre seigneurie nous laisse une couronne qui doit honorer le royaume. La foi chrétienne est encore faible parmi ces barbares , et les travailleurs nous manquent pour cultiver la vigne du Seigneur. Le médecin divin doit assainir les âmes pour que le ciel soit satisfait.
(Entrent le père de la Croix et frère Antonio.)
LE PÈRE DE LA CROIX. Gloirc à Dicul LE PRIEUR. Pour l'éternité ! Ainsi soit-il.
LE PÈRE DE LA CROIX, à l'inquisiteur. Je VOUS SUppHc dC me
pardonner, seigneur, si j'ai manqué à mon devoir envers vous.
TELLo. Mon cher frère Ghristoval, c'est à moi de me prosterner devant vous.
LE PÈRE DE LA CROIX. L'office quc je remplis peut seul m'excuser d'avoir manqué de courtoisie en ne m'humiliant pas devant un homme à qui je dois tout.
TELLO. C'est moi qui suis votre débiteur en cela. Demain
ÎO
je retourne en Espagne; si vous avez quelque commission, je la remplirai avec plaisir.
LE PÈRE DE LA CROIX. Quo votro voysge soit heureux , vent en poupe et mer calme. J'adresserai au ciel mes pauvres oraisons pour qu'il vous conduise. Arrivez sain et sauf à Cadix, selon votre désir, puis à Séville, où vous verrez mon père, que je vous prie de traiter selon ses mérites.
TELLO. Je lui accorderai tout ce qu'il me demandera, et, s'il me demande peu, je ferai davantage. Et maintenant, pour me payer des bonnes intentions que j'eus toujours pour vous, je réclame, mon père, votre bénédiction, qui me laissera riche d'espérance; elle rendra mon voyage heureux et prompt, exempt d'orages et de calmes plats.
ANTONIO. Seigneur inquisiteur, si vous rencontrez Tortillard, faites-moi la charité de le saluer en mon nom.
LE PRIEUR. Antonio, qu'est-ce que cela veut dire? Comment pouvez- vous commettre une telle inconvenance? Taisez-vous, nous nous verrons plus tard.
TELLO. Ne le punissez pas pour avoir voulu être poli.
LE PRIEUR. Que Votre Grâce ne s'inquiète pas, le bavardage de cet enfant ne peut me fâcher, cet embrasseraent vous prouvera que le lien de la charité nous unit.
(Il embrasse frère Antonio.) LE PÈRE DE LA CROIX, à l'inquisiteur. QuC DieU VOUS béuiSSC,
monseigneur, et vous accorde sa protection.
TELLO. J'ai l'espoir qu'il me la donnera par égard pour vous bien plus que pour mes mérites.
(Tello sort avec le prieur.) LE PÈRE DE LA CROIX, h Antonio. CommeUt pOUVeZ-VOUS]
tomber dans une telle faute et laisser le démon gouverner] votre langue? Des méfaits passés on doit se souvenir, non pour en plaisanter, mais pour les déplorer. Rendez grâce à
Dieu, qui, par sa sainte clémence, nous a corrigés tous deux et conduits, à travers la tempête, au port de la religion.
AiNTONio. Dorénavant je pèserai mes paroles, puisque je sais ce que je perds et ce que gagne le diable. Père, demandez au prieur de ne pas me punir de ma faute.
LE PÈRE DE LA CROIX. Allous, je VOUS cxcuscrai et je prierai pour vos fautes et pour les miennes.
(Ils sortent.)
Un riche salon à Mexico.
(On voit paraître une dame appelée doua Ana Trevino, un médecin et deux domestiques. Tout ceci est la vérité de l'histoire.)
LE MÉDECIN. Quc Votrc Seigneurie, madame, sache bien que sa maladie est des plus dangereuses. J'en parle sciemment et mon devoir m'oblige à le déclarer. D'un moment à l'autre vous pouvez mourir, je vous le dis comme médecin et comme ami, car je ne veux pas vous tromper.
DOM ANA. Il ne me semble pourtant pas que je sois si mal. Gomment pouvez-vous me prédire une fin aussi prompte ?
LE MÉDECIN. Le pouls, Ics traits du visage, les yeux me le disent assez clairement.
DO?îA ANA;, souriant. Pourtant Ics amours ont coutume de se mirer dans mes yeux.
LE MÉDECIN. Madame, confessez-vous et laissez de côté les plaisanteries.
DOSA ANA. Vous luc pardonuercz pour celte fois; mais je ne veux ni me confesser ni suivre en rien vos avis.
LE MÉDECIN. Mou dcvoir ne m'oblige pas à faire davantage. Adieu.
(Il sort.)
172 THEATRIi: DE MICHEL CERVANTES.
do5;a ana. Dieu, en effet, m'aidera. Ennuyeux et sot médecin !
PREMIER DOMESTIQUE. Dicu, madame, a créé la médecine, et l'on doit en faire cas.
DONA ANA. J'apprécie la médecine, mais non les médecins. Je suis un peu fatiguée.
DEUXIÈME DOMESTIQUE. Tâchcz dc VOUS distraire.
D05JA ANA. Je veux aller me promener aux champs aujourd'hui. J'entends quelqu'un qui accorde une guitare, là, dehors. Écoutez : on va chanter. »
(une voix qui chante au dehor?.) « La mort ct la vlc mc causcnt du chagrin. Je ne sais quel remède choisir, si la vie me fatigue, la mort ne me réjouit pas.»
DO^fA ANA. Après tout il vaut mieux vivre; dans les cas extrêmes le pire des maux c'est de mourir. Le chanteur se tait. C'est effrayant d'entendre chanter la mort. La mort et la jeunesse font triste compagnie; c'est comme la nuit et le jour, comme la santé et la maladie. Peu d'années, beaucoup de péchés et la voix de la mort qui retentit tout à coup ! Ah ! malheur à l'âme pécheresse qui l'entend sans se repentir !
PREMIER DOMESTIQUE AU DEuxiicME. Je uc suis pas contcnt de ma maîtresse. Je ne l'ai jamais vue plus mal; c'est du feu qui sort de ses yeux.
(Ils sortent emmenant dona Ana.)