Jeu (le mots par alhision à l'arme blanche
moi, je ne comprends pas celte énigme. Mais je ferai si bien qu'il s'élèvera sur mon compte un haro qui passera les murs de Séville. Que mon père pende un rameau à sa porte, qu'il se contente de son humble position, moi je serai fameux dans mon état.
(Entre un jeune homme nommé Lagartija.)
LAGARTiJA. Seigncur Christoval, qu'est cela? Vous ètesvous battu, par aventure ? Vous paraissez agité.
LUGo. Enterre ton air lugubre. Ma dague est sortie du fourreau parce qu'un gredin m'avait filouté, mais il s'est enfui comme un diable devant la croix. Que me veux-tu, Lagartija?
LAGARTIJA. La Salmcroua et la Paba, la Mendoza et la Librija, qui sont toutes de braves et bonnes tilles, te supplient de les venir voir cet après-midi, quand la chaleur du jour sera passée.
LUGo. Y a-t-il une partie?
LAGARTIJA. Il y a uu repas qui fera baisser pavillon aux plus fameux soupers; on servira comme avant-dernier plat une terrine de Verengenas; on mangera un lapin bardé et traversé de mille flèches de lard. Le pain est blanc et le vin clairet, et il y a un nougat au vin d'Alicante. Pour ce festin, chacune de ces dames a recueilli des piécettes belles et luisantes. Les cabarets leur ont donné des limons et les alcôves des oranges. Le pêcheur va leur apporter la grasse et savoureuse vandoise et l'anguille frétillante. ïu verras le savah vivant remuer la queue dans la poêle ou sauter dans le feu, mieux que je ne puis te le décrire, le crabe coloré bouillir avec des tranches de citron et du piment bien moulu. Cela te mettra en appétit, et te fera sortir de ta paresse. .
LUGO. Lagartija, tu décris bien.
LAGARTIJA. Puis vieiidiont mille autres mets variés pour satisfaire les estomacs goulus.
CH lus TGV AL DE LU OU. 149
LUGo. Et qui sera là avec elles?
LAGÂRTiJA. Qui ? Le Bancal et le Chat-Hùant et le Borgne de la mine.
LUGO. Qui doit lever le coude d'une terrible façon.
LAGARTIJA. Vicus, et tout ira bien.
LUGO. J'irai peut-être par amitié pour loi, car tu as je ne sais quoi d'amusant qui m'enchante.
LAGARTIJA. Je baiso tes pieds valeureux.
LUGO. Relève-toi, petit flatteur; cette position est indigne de toi.
LAGARTIJA. J'ospère bientôt m'élever à une autre où j'apprendrai à devenir riche.
LUGO. Laquelle?
LAGARTIJA. Celle de joueur; on y travaille, et quand on y est fort, on devient le bourreau des bourses. N'as-tu pas vu des gens avec de riches habits voler comme des faucons, et enserrer un Potose dans deux jeux de caries. Il y en a qui feignent d'être manchots pour duper le plus lin.
LUGO. Tu es très-savant ; quel est ce papier que tu as là dans ton habit?.
LAGARTIJA. On l'apercolt donc? Il contient, sans que cela me profite, tout le cerveau d'Apollon. C'est une romance Jacaresque *, ce qu'il y a de mieux dans le genre. Elle est en langue hampcsque d'un style rare ; elle contient des mots inventés, les uns fiers, les autres tendres, qui enchantent ceux qui les écoutent; tantôt elle s'élève jusqu'aux cieux, tantôt elle descend jusqu'aux enfers.
LUGO. Dis-moi cette romance.
LAGARTIJA. Je la sais par cœur.
1. La Jacava est une espèce de romance tiès-égrillarde avec musique et danse. Elle est originaire de la ville de Jaca,
LUGO. Quel en est le sujet?
LAGARTiJA. Uu Jcique ^ qui combattit un taureau.
LUGO. Va.
LAGARTIJA. C'était dans le cours de l'année 1534, le 25 mai, un mardi, jour de mallieur, il se passa un événement notable dans la cité de Séville, digne d'être chanté parles aveugles et célébré par les poètes. De la grande cour des Ormes, où se tient la bande de bohèmes, sort Reguilelo, l'un de ses enfants, vêtu à miracle. Il ne va pas au Caire, ni en Chine, ni en Flandre, ni en Allemagne, encore moins en Lombardie, il va à la place de San-Francisco, où se donne une course de taureaux pour la fête de saint Juste et de sainte Rufine. A peine est-il entré dans l'enceinte que tous les yeux se fixent sur lui pour admirer son bon air. En ce moment, paraît un taureau farouche. Que sainte Marie me protège ! Le taureau le renverse et le piétine ; il le laisse mort et baigné dans son sang. Ici Unit la romance, parce ({ue finit la vie du héros.
LUGO. Et c'est là cette belle romance que tu disais?
LAGARTIJA. J'aimo sa simplicité et son bon style, d'autant qu'elle montre de l'esprit en finissant aussi vite.
LUGO. Qui l'a composée v
LAGARTIJA. Tristau, qui gouverne, dans San Roman, la sainte sacristie, et qui égale, pour les vers, Garcilaso et Boscan.
(Entre une dame se cachant la moitié du visage avec sa mante.)
LA DAME. Un mot, seigneur cavalier.
LUGO, à Lar-aitija. Peul-ôtrc Iral-jc là-bas si lu es certain qu'on y aille.
J. Un Jaque. En langue bohème ce mot équivaut au mot espaj-nol Rufian.
CHRISTOVÂL DE LUGO. 151
LAGARTuX. On y va, je le sais, et je sais qu'on t'attendra.
(Lag'artija sort.)
LA DAME. Poussée par un désir que j'ai vainement combattu, me voici près de vous à l'insu de mon mari. Regardez le visage que couvre cette mante, et vous verrez ensuite si vous voulez faire ce qu'on vous demande. Me connaissez vous ?
LUGO, apri'S avoir regardé îous la mante. QUO trOp ;
LA DAME. Vous Comprendrez par ma démarche la force de la passion qui m'agite. Votre rare valeur et vos bonnes manières ont produit une telle impression sur mon cœur que je pense à vous nuit et jour. Sachez, Lugo, que je vous adore. Je ne suis pas laide et je suis riche; je saurai vous aimer et me montrer reconnaissante *. N'ayez nulle crainte de mon mari; il a trop de confiance en moi pour penser que je le trompe. Mais pourquoi froncez-vous le sourcil ? Qu'est-ce que cela veut dire ?
LUGO. En vérité, j'admire la franchise de cette déclaration. Voulant satisfaire votre caprice, il fallait choisir quelqu'un qui en fût plus digne. Je suis le pauvre serviteur d'un inquisiteur de Séville; je m'occupe à des œuvres si basses et j'y suis si terrible que je n'ai pas le temps d'aimer, du moins des femmes de votre rang. J'ai des ailes, mais ce sont des ailes de corbeau.
LA DAME. Ne vous calomuicz pas ainsi ; je ne vous demande qu'une chose, c'est de m'aimer comme je vous aime. Mais, hélas! ô malheureuse que je suis ! Voici mon mari : que faire ? Je tremble, quoique cette mante qui me voile me rende méconnaissable à ses yeux.
(Entre le mari.) 1, Le texte dit : No f'ea y muy rica soy, sabi'è dar sabré querer.
1S2 TIIEATHE DE MICHEL CERVAiNTES.
LU(io, bas à la dame. Soycz calme et restez: il ne s'apercevra de rien.
LA DAME. Quand je le voudrais, je ne pourrais faire un pas.
LE MARI. Seigneur Lugo , qu'y a-t-il de nouveau ?
LUGO. Certaine affaire que je vais vous conter et pour laquelle j'allais me mettre enquête de vous.
LA DAME, à part. Je voudrals fuir et je n'ose bouger.
LE MARI. Pendant que vous me tenez, contez-moi votre histoire.
LA DAME, à part. Il auraît mieux valu m'échapper.
LUGO. Avancez ici et écoutez : la beauté que le ciel voulut départir à votre femme et qui lui fait de la terre un paradis, a incendié le cœur d'un jeune homme de façon à le réduire à l'état de charbon de la fournaise amoureuse. Il est riche, il est puissant et si entreprenant qu'il brise tous les obstacles; il n'offre pas, il ne supphe pas, il use de moyens plus expéditifs. Il dit que la vertu de votre femme est si grande qu'elle l'étonné autant que sa beauté. Il ne lui a jamais découvert ses pensées coupables, car il a manqué d'audace avant de manquer d'honnêteté...
LE MARI. Cet homme vient-il chez moi.?
LUGO. Il rôde autour de votre maison, mais il n'y entre pas.
LE MARI. Qui épouse une belle femme divorce avec l'honneur si le ciel n'y porte remède!
LA DAME, à part. Quc discut-ils là tous deux? S'ils parlent de moi, que Dieu écarte tous les malheurs que je redoute !
LUGO. Je dis enfin que tel est le feu dont brûle cet amant qu'il prétend user de la force au lieu de supplications. Il veut vous voler votre femme avec l'aide de quelques gar-
CHHISTUVÂL DE LUGO. 133
nements de ma trempe, courageux, pleins d'nudace et capables de tout. Il m'a conté son aftaire, me supposant le chef de cette affreuse canaille, la crème des bandits. Moi, bien que je sois un garçon très-aventureux, de ceux qui prennent volontiers les chemins de traverse, je ne tue pas par intérêt, et je ne me complais pas dans le malheur des autres. Je lui ai promis de l'aider, me réservant de vous aviser, de façon qu'ainsi prévenu, vous puissiez vous garder.
LE MARI. Je suis homme à me défendre; j'ai du courage et je porte une épée.
LUGO. Le courage ne peut rien contre la perfidie.
LE MARI. Enfin, ma femme ignore toute cette histoire?
LUGO. Elle pense à vous offenser tout autant que cette brave dame qui est la voilée de sa mante. Je vous jure par le ciel qu'elle ne sait pas un mot de ce (lue je vous raconte là.
LE MARI. Je suis résolu à l'éloigner.
LUGO. C'est ce que je vous conseille.
LE MARI. Je la cacherai dans un lieu où le vent pourra à peine la toucher.
LUGO. Éloignez-la; le temps et l'absence rafraîchissent les cœurs que la présence embrase. L'amour d'un jour ne prend pas racine, et un garçon amoureux redoute la difficulté.
LE MARI. Je vous remerciB de votre avis, seigneur Lugo; quelque jour je vous prouverai que je mérite voire amitié. Je voudrais savoir le nom de ce galant qui m'offense.
LUGO. C'est me demander un aveu qu'on ne doit pas attendre d'un homme comme moi. Il suffit que je vous aie prévenu. Votre femme est innocente de tout cela, vous devez être satisfait. Agissez en homme prudent.
LE MARI. J'ai une maison solide à la campagne et des
('lefs qui déjoueront les mauvaises intentions de cet audacieux jeune homme.
(Le mari sort d'un côté et la dame de l'autre.)
LUGO. Je prierai Dieu de me délivrer de cette femme.
(Il s'éloigne.)
Une salle chez l'inquisiteur Sandoval.
Entre le licencié ïello de Sandoval, maître de Christoval, accompagné de l'alguazil de la première scène.)
TELLO DE SANDOVAL. Cela passe-t-il les bornes d'une folie de jeunesse?
l'alguazil. Si vous n'y portez remède, c'est à scandaliser toute la ville. Comme chrétien, je jure à Votre Grâce (lu'il commet de telles escapades que personne n'est en sûreté avec lui.
TELLO. Est-ce un voleur?
l'alguazil. Non, certes.
TELLO. Dévalise-t-il la nuit les passants?
l'alguazil. Pas davantage.
TELLO. Que fait-il donc?
l'alguazil. Cent mille autres diableries. La manie des bravades le rend fou; tantôt il se bat, tantôt il assomme les gens; c'est le roi des disputes. Avec une dague et un bouclier qu'il porte pendus à la ceinture, il se mesure contre qui veut ou avec qui il veut. Il est respecté des garnements ; il est juge des querelles et il cherche querelle à tous; il est le seigneur des lieux de débauche; parmi ses pareils, il fait la pluie et le beau temps. La Cour des Ormes lui est soumise, et il se plaît à donner des sénérades. J'ai trois mandats que je n'exécute pas, pour coups et blessures à diverses personnes; l'alguazil Pedro Arias en a deux autres. Souvent il m'a pris envie de le saisir ou de vive force ou par la ruse;
CHRISÏOVÂL DE LUGO. 155
mais voyant que vous le protégez tant, je n'ai pas osé le toucher.
TELLO. C'est une dette que je vous payerai quelque jour. Lugo redeviendra un galant homme, ou, par mon âme 1 je le châtierai. Mais ce qui convient le mieux, c'est de l'éloigner de ce pays et de l'emmener avec moi au Mexique. Allez en paix; je vous remercie de m'avoir avisé. Dès aujourd'hui, je suis tout à vous.
l'alguazil. Il s'amendera loin de Séville, où la semence de la fainéantise étouffe toute autre plante.
(Il sort.)
TELLO. Pourquoi souffrirai-je que ce jeune homme me trompe davantage et qu'il compromette l'honneur de ma maison et le sien? S'il ne se corrige pas, je lui ôterai ma protection. Se voyant sans appui, il reviendra peut-être de ses erreurs. Le vice s'accroît à l'ombre de l'indulgence.
(Tello sort.)
Le théâtre change et représente une ruelle de Séville. — 11 fait nuit. Sur l'un des côtés une maison borgne.
(Entrent deux musiciens avec des guitares et Christoval avec son bouclier
et sa dague.)
LUGO, aux musiciens. Joucz do VOS iustrumouts ; volcl la maison. Que le son des guitares frappe les oreilles de la nymphe que je vous ai nommée, la Sarrazine que je vais chante»' dans mes vers. Jouez la Jacara; je commence. Écoutez: « Toi qui vins de la terre sarrazine pour faire la guerre à Séville, sans un vêtement comme une vaillante, écoute, parente du grand Miramolin, loi qui te vantes d'une vilaine action comme un autre d'une généreuse, toi qui tiens pour grand honneur d'être la maîtresse d'un laquais, toi qui possèdes un perroquet qui t'appelle impure tout le jour, toi qui
en astuce damerais le pion à Célestine, toi qui, pareille a l'hirondelle, changes de pays et de climat, loi qui ne refuses pas le plus léger présent, toi qui n'as jamais tenu ta parole ni gardé ta foi, toi qui dépasses en talents les plus habiles coquines, toi qui pour cinq maravédis te donnerais toute entière... »
(Un homme en costume de nuit paraît à la fenêtre de la maison borgne avec un chandelier à la main.)
l'homme. Êtes-vous fous? Sachez qu'il n'y a personne dans la maison pour vous écouter !
UN MUSICIEN. Comment cela se fait-il, l'homme à la chandelle ?
l'homme. Il y a quatre jours que le maître est à l'ombre.
LE MUSICIEN. Comment I à l'ombre?
l'homme. En prison! Comprenez- vous?
LUGO. En prison 1 et pourquoi ?
l'homme. Pour une amie de ce Pierre Papin, le joueur aux dés. '
le musicien. Ce bossu français ?
l'homme. Lui-même, celui qui tient boutique dans la rue du Serpent.
LUGO. Rentre donc, tavernier empesé I le musicien. Noyé ! spectre !
iJEUxiÈMi'. musicien. Cacho-toi, chien!
l'homme. Je m'en vais, bande de filous ! je me noie, reptiles î je disparais , agents de police sans courage !
(Il se retire.)
LUGO. Vive Dieu î ce fils de coquine se fâche!
le musicien. Que ferons-nous ?
LUGO. Allons piller la boutique du pâtissier que voici.
(Il indique une maison dont la porte est close.)
LE MUSICIEN. Allons, cet aveugle qui s'avance nous avertit que le jour va bientôt paraître.
(Entre un aveugle.)
l'aveugle. Je me suis levé tard, puisque j'entends déjà un bruit de gens dans la rue.
LUGO. Holà ! brave homme. Prends ce réal et tu diras dix^ sept oraisons do suite pour les âmes du purgatoire.
l'aveugle. Je les dirai clairement et avec dévotion.
LUGO. Que Dieu te guide !
(L'aveugle passe.)
LE MUSICIEN, ùLugo. Tu m'étonucs bcaucoup, jo t'ai souvent vu faire l'aumône, même dans les temps où la langue se colle au palais et cela sans garder un sou pour toi.
LUGO. Je donne tout pour les âmes du purgatoire, mais j'espère qu'un jour elles me le rendront avec usure.
LB MUSICIEN. Tu t'y prends d'avance.
LUGO. Pas assez tôt. La charité trouve toujours sa récompense.
(On entend chanter dans la boutique du pâtissier.)
LE MUSICIEN. Hé ! Voici le pâtissier qui chante. As-tu des gâteaux, dis ? Tu ne réponds pas ?
LE PATissiEii. J'en ai, mauvais garnements, mais ils ne sont pas pour vous.
LUGO. Ouvre-nous, et donne-nous de ta marchandise.
LE PATISSIER. Frappcz à une autre porte. Pour le moment celle-ci est fermée.
LUGO. Pour Dieu I je vais la jeter par terre.
LE MUSICIEN. Lugo, conticus-toi !
(Lugo frappe violemment. Le pâtissier sort avec ses garçons, armés de pelles, de balais et de broches.)
LE PATISSIER, avec terreur. JUSte Clol 1 C'CSt ChriStOVal!
LUGO. Lui-même.
LE PATISSIER. Je suis votre ami et fort votre serviteur ; pour quatre ou six gâteaux, il ne faut pas briser portes et fenêtres. Entrez Christoval, ainsi que vos amis.
LUGO , lui frappant sur répauie. Vive Dieu ! tu es un prince entre les princes, et cette soumission te sauve de ma rigueur. Rengainez la pelle et les balais, et soyons amis usque ad mortem.
LE PATISSIER. Par san Pito! vous allez étrenner le jour qui se lève et même que j'ai une outre de vin aussi réjouissante à l'œil qu'au palais.
PREMIER MUSICIEN, bas à son camarade. ÏOUt CC qu'il fait il IC
fait par peur.
DEUXIÈME MUSICIEN. Qu'importc, saisissons l'occasion par les cheveux comme on dit, qu'elle vienne de la peur ou de la courtoisie.
(Ils entrent tous dans la boutique.)
Une salle dans la maison de l'inquisiteur Tello de Sandoval. y commence à faire jour.
(Entre dona Antonia enveloppée dans sa mante.)
ANTONiA. Si je le rencontrais dans sa chambre, j'en serais heureuse. Seule avec lui, peut-être trouverais-je des paroles qui l'attendriraient. Quelle hardiesse est la mienne ! C'est bien la maison , sa porte est enîr'ouverte. A peine je puis me mouvoir. Allons, du courage, puisqu'au point où j'en suis, j*ai tout à gagner ou à perdre.
(L'inquisiteur Tello de Sandoval sort en disant son rosaire.)
TELLO. Deus in adjutoniim meum intende Domine ad adjuvandum me festina Gloria Patri, et Filio, et...
Qu'est-ce que cela ? Quel est ce bruit ?
ÂNïONiA. Malheureuse que je suis ! que m'arrive-l-il ?
TELLO. Enfin, madame, que cherchez-vous si matin chez moi ? Pourquoi vous troublez-vous ?
ANTONiA. Seigneur!...
TELLO. Parlez ! qu'y a-t-il ? Expliquez-vous !
ANTONIA. Je viens trouver Lu go.
TELLO. Mon serviteur ? Et à une heure semblable?
ANTONIA. L'amour...
TELLO. Vous l'aimez?
ANTONIA. J'en fais l'aveu, mais honnêtement.
TELLO. L'heure vous condamne. Ma maison est l'asile de l'honnêteté. Si ce jeune homme est la cause de vos visites ici , je ferai en sorte que son départ ne vous en donne plus l'occasion. Je l'attends, cachez-vous. Je veux lui parler sans qu'il vous voie.
(Il fait cacher Antonia. — Liigo entre tenant un rosaire à la main.)
LUGO, à lui-màme. Mou maître est sur pied. Je parie pour un sermon que je n'attendais pas. Qu'il finisse promptement. Ainsi soit-il !
TELLO. D'où venez-vous ? De tuer, de battre les gens ? ce n'est pas pour vous chose nouvelle.
• LUGO. Je ne tue ni ne frappe personne.
TELLO. Voilà sept fois que je te tire de la prison. Sais-tu qu'il y a un mandat conii'e toi ?
LUGO. On m'accuse d'enfantillages dont ma conscience me disculpe, car ce ne sont pas de mauvaises actions. Couper la figure à un fanfaron arrogant, lancer un mot piquant gracieux et- nouveau, enlever une dizaine de pâtés ou une caisse de citrons, être arbitre entre deux coquins et les empêcher de donner le ton là où je me trouve, je fais ces choses pour passer le temps; cela ne m'empêche pas de dire à mes heures sur mon chapelet les psaumes de la pénitence. Quoique je
sois un pécheur d'habitude, je pense que ce rosaire rendra bon compte de moi.
TELLO. Ne vois-tu pas, insensé, qu'argent ou cuivre, l'aumône que tu distribues ressemble au don que l'on ferait des pieds d'un porc volé? Tu adresses à Dieu mille offenses, habituellement, comme tu dis, et en récitant un rosaire, tu crois gagner le ciel? Va prendre dans la chambre voisine un livre qui est sur la table, et dis- moi si c'est là une manière de te conduire et si jamais l'on vit rien de pareil? Pourquoi recules- tu?
LUGo. II n'est pas convenable que le serviteur tourne le dos à son maître.
TELLO. Je n'ai jamais connu de serviteur semblable. Reviens, te dis-je; tu es un vrai démon! Quoi! tu es armé? armé dans ma maison? Crains-tu donc d'y trouver des ennemis? Je t'emmènerai avec moi dans la Nouvelle-Espagne. Prépare-toi à faire ce voyage. Ah! tu as bien répondu au fol espoir que j'avais conçu de tes études et de tes services I tu me payes bien de mes soins! Attends, je veux te donner une nouvelle preuve de ce que tu es. Paraissez, madame, et parlez à votre dur diamant, à cet homme si honnête et qui tue, à ce vaillant que le vice déshonore ! ^
(Antonia paraît.) LUGO; reculant à la vue d'Anlonia. DémOU, qul t'a COUdult ici ?
Pounjuoi me poursuis-tu, puisque tu ne dois recueillir aucun fruit de ta mauvaise pensée?
(Entre Lagartija effrayé.)
TELLO, à Ln-irtija. Jounc homuie, que cherchez-vous ?
LÂGARTMA. Je chcrche Lugo.
TELLO. Le voici.
LUGO. Calme-toi, Lagartija, et dis-moi ce que tu me veux.
LÂGARTijÂ. On a arrêté Carrascosa.
LUGO. Le i^èreV
LAGARTijA. Lui-même.
LUGO. Où le conduit-on? qui l'a arrêté? et pourquoi? le sais-tu ?
LAGARTIJA. L'alguazil Villanueva avec deux agents l'ont saisi comme un voleur.
LUGO. C'est bon, va-t-en. Tout ira bien si je puis les atteindre.
(Ils sortent tous deux en courant.)
TELLo. Quel est ce père? Auraient-ils arrêté un prêtre?
ANTONiA. Non, seigneur. C'est un père de malheur qui gagne plus d'argent à lui seul que deux ou trois vénérables prêtres.
TELLO. De quel ordre est-il ?
ANTONIA. De l'ordre de la Maison-Franche. Il est alcade avec indulgence de la bohème. Son fief se nomme la Maison- Franche, parce que les habitantes de cette maison s'affranchissent de tout devoir.
TELLO. Ainsi, il profane les noms respectés d'alcade et de père! Allez en paix, madame, je châtierai ce jeune homme.
ANTONIA. Je cours sur ses pas.
Une rue de Séville.
(Entrent l'algnazii et ses deux agents conduisant Garrascosa.)
cAHRAScosA, se déballant. Je suis dcs Carrascosa d'Antequera et j'occupe un honorable emploi; vous devriez me traiter d'une autre manière. On a coutume de me parler poliment; c'est mal et c'est une mauvaise affaire pour un alguazil de me faire ainsi un affront public. Si on s'empare ainsi d'un personnage comme moi, que fera-t-on à un malfaiteur? Cela va mal, seigneur Villanueva; vous plongerez dans la stupé-
[action ceux qui vous verront en agir de la sorte avec moi. l'alguazil. Tais-.loi, et débarrasse la rue le plus vile possible.
(On voit paraître Lugo armé, suivi de Lagartija et de Lobillo.)
LUGo. Que tout le monde s'arrête et qu'on me livre Garracosa. Seigneur Villanueva, donnez-moi satisfaction cette fois comme les autres. Père Carrascosa, allez, entrez à San- Salvador, et déposez toute crainte.
LAGARTIJA. Que 06 Cid Campéador vive mille ans, et qu'il se conduise bien !
l'alguazil. Christoval, je vous rends service, mais tâchez que ce service ne me perde pas.
lugo. C'est bien. J'aviserai quand il le faudra.
(L'alguazil et ses agents se retirent.)
cARRAscosA. Nouvcau Bravonel espagnol, vous m'avez, par votre audace, délivré des grifîes de ce mécréant. Je me retire; allez en paix, honneur de la hampe.
(Il sort.)
LUGO. J'irai te voir, (a ses amis.) Nous avons bien travaillé.
LOBILLO. Très-bien; pas de sang, pas de coups de dague, pas de feu!
LUGO. J'arrivais fou de colère.
LOBILLO. Et moi aussi.
LUGO. Je tais maintenant jouer avec Gilbert l'étudiant qui a toujours été mon guignon, un homme à me désespérer. Il m'a gagné tout ce que je possédais. Il me reste une petite somme; mais, ma foi, si je la perds, je sais comment m'acquitter et me doubler.
LOBILLO. Je te donnerai un jeu avec lequel tu lui videras les poches.
LUGO. C'est un grand moyen. J'en ai un autre qui coupera court à tout. Je jure au Dieu tout-puissant que si je perds cette fois, je me fais voleur de grand chemin.
LOBiLLO. Résolution courageuse. Je te suivrai. LAGARTiJA. Compte-moi aussi parmi les tiens. Ma volonté est comme ralchimie, elle s'appliqne au bien et au mal.
(Ils sortent tous. — Entrent Pcralta, étudiant, et Antonia.)
ANïONiA. Si je le retrouve, mes malheurs s'en accroîtront.
PERALïA. Est-ce la jalousie, est-ce l'amour qui vous amène ici?
ANTONIA. C'est la fureur. Il n'est pas un recoin de la ville où l'on ne sache mon aventure.
PERALTA. C'est la rendre publique que de toujours courir après cet homme.
ANTONIA. Est-ce un homme ? Il n'en a que le nom, avec moi du moins.
PERALTA. Comment?
ANTONIA. C'est ainsi; l'amour l'a frappé pour moi avec des flèches de plomb.
PERALTA. Alors, pourquoi l'aimez-vous?
ANTONIA. Parce que j'estime son courage. Les plus arrogants baissent pavillon devant lui, ainsi que les ferrailleurs et les braves de Saint-Roman. Celle qui lui appartient vit heureuse et respectée, et personne n'ose lui chercher querelle.
(Antonia sort.)
PERALTA. Ces femmes-là apprécient mieux un fanfaron qu'un héros. Mais la cloche sonne, allons à notre leçon.
(Peralla sort. — Entrent Gilbert l'étudiant et Lugo.)
GILBERT. Te voilà content, tu peux cesser un moment de te plaindre. Tu mas gagné aujourd'hui plus que je ne t'ai gagné, moi, en cent parties.
LUGO. C'est vrai, c'est un retour de fortune.
GILBERT. Je le prévoyais, parce que le joueur n'a pas toujours sujet de se réjouir, et celui qui se sert des dés voit
lt;4 TllÉATRb: DE MICHEL CEKVÂiNÏÈS.
enfin la chance le quitter. A présent, tu peux te tirer d'affaire, quoi qu'il l'arrivé. Adieu, je vais à la leçon.
LUGO. Me voilà seul, et je puis entrer en compte avec moimôme, malgré les vagues dans lesquelles je suis près de naufrager. J'ai fait vœu, si je perdais au jeu, d'aller me faire voleur de grand chemin, claire et manifeste erreur d'une aveugle fantaisie. Un vœu criminel n'oblige pas à l'accomplir. Mais, aurai-je moins péché parce que l'action n'a pas suivi la volonté? Non, certes. Je sais aussi que les contraires se guérissent d'habitude par les contraires. Je ferai donc un vœu contraire. Je fais vœu d'être moine. Vierge, Mère de Dieu, qui êtes aussi la mère des pécheurs, les brigands vous invoquent, daignez les écouter. Mon ange gardien, assistez-moi et chassez la crainte qui reste dans mou âme pleine d'amertume. Ames du purgatoire à qui j'ai toujours pensé, connaissez ma détresse, et puisqu'au milieu des flammes la charité ne vous abandonne pas, demandez à Dieu de prêter l'oreille à mes plaintes! Psaumes de David aux mystères infinis, que votre pensée m'inspire! Je n'irai pas errer en bandit dans les montagnes, mais prier dans un cloître. Démons! je vous défie, je me confie en Dieu et je vous vaincrai tous !
(Il sort. — A ce moment on entend une musique aérienne. Une Gloire descend. Après la musique une voix prononce ces mots :)
Lorsqu'un pécheur revient à Dieu avec humilité, il y a fêle au ciel.
CHRISTOVâL DE LUGO. 1C5
DEUXIÈME JOURNÉE
Un paysage fantastique.
(On voit paraître deux nymphes galamment vAtces, portant chacune un cartel : sur l'un est écrit Curiosité ; sur l'autre Comédie.)
LA CURIOSITÉ. Comédie!
LA COMÉDIE. Que mc veux-lu?
LA CURIOSITÉ. M'informer de la cause pour laquelle tu abandonnes tes anciens habits, le cothurne de la tragédie, le soulier de la comédie de mœurs et le manteau du genre noble; pourquoi tu as réduit à trois les cinq actes que tu sais, et qui jadis te faisaient iUustre, pleine de grâce et de majesté. Aujourd'hui on te voit ici, et au même instant en Flandre. Tu changes, sans aucune préparation, de temps, de théâtre et de pays. Je te vois et je ne sais qui tu es. Fais en sorte que je te reconnaisse; car je suis ta meilleure amie.
LA COMÉDIE. Le temps modifie les choses et perfectionne les arts. Ajouter à ce qu'ont inventé les autres n'est pas bien difficile. Je fus bonne au temps passé comme je le suis aujourd'hui, et si tu veux réfléchir, je ne suis pas devenue mauvaise, par la raison que je m'écarte des graves préceptes que m'ont laissé dans leurs œuvres admirables Sénèquo, Térence et Piaule, et autres anciens que tu connais. Je les ai abandonnés dans certaines parties, et je les ai suivis dans d'autres, parce que la mode le veut ainsi, et qu'elle ne s'assujettit pas à l'art. Je représente mille choses, non plus en récit comme autrefois, mais en actions, et ainsi, par force, il me faut changer de lieu. Et comme ces actions se passent dans diiïérents pays, je vais on elles se passent; là est l'ex-
cuse de mon extravagance. Aujourd'hui la comédie est une mappemonde où, à moins d un doigt de distance, tu verras Londres, Rome, Valladolid et Gand. Peu importe aux spectateurs que soudain j'aille d'Allemagne en Guinée sans bouger des planches du théâtre. La pensée a des ailes; ils peuvent bien m'accompagner où je veux les conduire, et cela sans perdre ma trace et sans se fatiguer. Tout à l'heure j'étais à Séville^ représentant avec art la vie d'un jeune fou passionné pour les rixes, rufian de la main et de la langue, et qui pourtant ne s'est pas perdu au contact du vice. Il fut étudiant et récita les psaumes de la pénitence; il ne passa un jour sans dire son rosaire. Sa conversion se fit à Tolède. Tu ne te fâcheras pas si, en reproduisant un fait véritable, je place cette conversion à Séville. A Tolède, il se fit clerc. Ici, au Mexique, il est moine. Le discours nous a transportés par les airs dans ce pays du Mexique. Mon héros a changé son nom de Lugo pour celui de La Croix. Dès à présent il se nomme frère Christoval de la Croix. J'ai rapproché le Mexique et Séville, en cousant ensemble les trois parties de ma comédie , l'une représentant sa vie de liberté, la seconde sa vie sérieuse, et l'autre sa sainte mort et ses miracles. Ce saint moine vient avec frère Antonio, bon chantre de lutrin et plein de gentillesse. Dans le monde il se nommait Lagartija; en religion, c'est un faucon dont le vol s'élèvera un jour jusqu'au ciel.
LA CURIOSITÉ. Quoique tu ne m'aies pas complètement satisfaite, amie, je suis pourtant contente en partie. C'est pourquoi je ne te réplique pas et je vais t'écouter.
(La Comédie et la Curiosité se retirent.)
GHRISTOVAL DE LUGO. 1G7
Une salle dans un couvent au Mexique.
(Kntrent frère (ihrisloval en habit de Saint-Dominique et frère Antonio y<'tii
de môme.)
ANTONIO. Que votre paternité sache bien
LE PÈRE DE LA cROLx:. Laisse-Ià ce cérémonial.
ANTONIO. En vérité, mon père, votre charité habite un corps de bronze dont la mort ne pourra triompher, et vous l'exercez avec une âpre et forte rigueur.
LE PÈRE DE LA CROIX. Notrc chair, si on la laisse agir, nous emporte à son caprice.
ANTONIO. Le jeûne me rend malade. Hélas! je me trouvais bien mieux à Séville, lorsque j'étais ton élève. Les blancs biscuits d'Utrera ' rendent l'esprit libre et léger. 0 beaux raisins jaspés que l'on coupe la nuit dans les vergers de Triana 2, et que Ton trouve le matin si frais et ruisselants de rosée I existe-t-il un fruit plus charmant pour réveiller le goût? .Te n'espère plus revoir ces temps heureux.
LE PÈRE DE LA CROIX. Frèrc Antouio, mon ami, ce souvenir est un piège du démon.
ANTONIO. Je voudrais savoir où est maintenant la sefiora Librija ou la Sahnenora, ces deux belles pécheresses. Que sait-on de Ganchoso, de Lobillo et du fameux Tortillard ? 0 jours dorés! temps de joie et de bonheur, où la liberté invitait aux plaisirs les plus exquis !
LE PÈRE DE LA CROIX. Taïs-toi, et Tcçols la bénédiction de Dieul
ANTONiou J'évacue ainsi ma mauvaise humeur et mon chagrin.