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174 TllEATKb: DE MICHEL CEHVANTES.
venants, et où tout chante l'amour. Uien n'est plus aimable que la blonde mère des amours!»
LE PÈRE DE LA CROIX. Va-t'en, démon 1 Rien ne me plaît comme la dure et précieuse croix !
(Les démons s'échappent en jetant des cris.)
ANTONIO. J'ai vu ce que je ne crois pas encore. Chassons la crainte. Voici du monde avec des flambeaux.
LE PiîîUE DELA CROIX, s'avançant. QUO fait Icl le pÔrC AntOniO ?
ANTONIO. Je regardais une danse que conduisait le démon.
LE pi:RE DE LA CROIX. Vous dormicz : c'était un rêve.
ANTONIO. Non, par ma foi ! père de la Croix, je ne dormais pas.
(A ce moment entrent deux bourgeois de la ville avec des lanternes el le prieur.)
PREMIER BOURGEOIS. Coiiime jc VOUS le disais, il est pénible de l'entendre. Rien ne pourra, dit-elle, amollir son cœur et la tirer de l'erreur où elle est plongée. C'est pourquoi nous sommes venus, malgré l'heure avancée, au couvent pour chercher le remède à un mal qui va en empirant.
LE PRIEUR. Qui peut dire que Dieu ne lui pardonnera pas ! Le cas est étrange ! C'est la plus grande erreur dans laquelle un pécheur puisse tomber. Le frère Christoval de la Croix est là; peut-être éclaireia-t-il cette ame. Père, allez avec ces messieurs, et que voire charité chasse le démon de cette ame pécheresse... Frère Antonio accompagnera le père de la Croix.
ANTONIO. Si tard?
LE PRIEUR. Ne répliquez pas.
LE BOURGEOIS. Lo tciiips passe, il serait bien de partir.
LE PÈRE DE LA CROIX. Diou, cu qui j'ai rais ma conliunce, aidez-moi !
(lis sortent.)
Un salon chez dona Ana de Trevino.
(Dona Ana sur son lit. Un prêtre. Suite.)
LE puÈTRE, à Dona Ana. Si le lit VOUS fatigue, VOUS pouvez marcher dans ce salon,
DONA ANA. Quand on ne peut nulle part trouver le repos, on est mal partout.
LE PRETRE. Apportez des sièges.
DONA ANA. C'est SOU dédain qui m'a tuée. Ne me tourmentez pas en cherchant à me prouver le contraire. Je ne suis pas si sensible que des larmes puissent m'attendrir. Je n'attends aucune miséricorde, ni du ciel, ni de la terre.
LE PRÊTRE. Les faits protestent contre ce mensonge.
DONA ANA. Dieu ne pardonne pas à une si grande pécheresse. Il ne peut commettre de fautes. Il ne fera pas celle-là.
LE PRÊTRE. Est-il UUC foliC Semblable! (EnUe le Père de la Croix, suivi d'Antonio. Le prêtre, continuant.) VOUS faltCS à DlCU la plUS graudC
offense que VOUS puissiez lui faire en désespérant. Judas a plus péché en se pendant qu'en vendant le Christ. Cor contritum et humiliatum Deus non despicies. Le ciel se réjouit quand un pécheur sur la terre se tourne vers la pénitence. Voici le père de la Croix. J'espère un bon succès.
LE PÈRE DE LA CROIX. Poursuivcz, uiou pèrc, je vous écoute avec attention.
DONA ANA. Hélas! un nouvel imposteur qui vient pour augmenter mes tourments! Mais toute la peine qu'il se donnera ne changera rien à ma détermination! Que me voulezvous, mon père, vous qui arrivez ici avec tant de prétention ? Vous ignorez donc que pour moi il n'y a pas de Dieu. Devant mes crimes la miséricorde se voile le visage et non la justice.
(Le prôfre, Ar.tcnio el le pùrc de la Cruix s'.igonouillent,)
LE PÈRE DE LA CROIX. Bien heureuse porte du ciel qui relevas l'homme de sa chute, et ressuscitas la vie de notre espérance morte, je te prie de toucher ce cœur et de montrer ce que peut la pitié ! Doua Ana de Trevifio, étant si près de la tombe, c'est nous laisser un triste adieu! Les âmes doivent entrer blanches comme Phermine dans la patrie de la vie éternelle, et noires dans celle des êtres condamnés. Où voulez-vous qu'aille votre âme? Choisissez à voire guise cette patrie !
DOKA ANA. La justice de Dieu m'a condamnée.
LE PÈRE DE LA CROIX. Quc Dicu ôto cctte crrcur de votre pensée! A l'heure où la mort met fin aux misères de notre vie, on doit se rattacher à l'espérance; dans une si dure extrémité, le doute ne peut être pour nous d'aucun profit. L'espérance et la crainte doivent marcher unis dans la vie; mais dans la mort il n'en est pas de même. Celui qui placé dans le champ du combat craindrait son ennemi aurait tort; celui qui sent en lui le courage est sûr du triomphe. Vous êtes sur le champ du combat, madame; bientôt l'ennemi vous attaquera. A ce moment ne vous laissez pas aller à la peur.
DO.NA ANA. Sans armes, comment résisterais-je?
LE PÈRE DE LA CROIX. CouMez-vous daus votre défenseur et dans votre juge, qui est Dieu !
DON'A ANA. Laissez-moi, je meurs désespérée!
LE PÈRE DE LA CROIX. 0 salutc Vierge, comme votre secours se fait attendre! Ange gardien de cette femme, voyez comme le mal fait des progrès. Mon père, priez, priez toujours, c'est l'arme qui doit vaincre le démon.
DONA ANA. Je n'ai point d'œuvres qui puissent racheter mon âme.
LE PÈRE DE LA CROIX. Si VOUS revcnez à la raison j'en ferai naître.
CÏIRISTOVAL DE LUGO. 177
Do5iA A.\A. Celles que j'ai accomplies jusqu'aujourd'hui sont des œuvres de mort.
LE l'ÈRE DE LA CROIX. Écoutez-moi, et pesez bien mes paroles.
DoM ANA. Dites!
LE PÈRE DE LA CROIX. Un religieux a, depuis longtemps, gardé strictement sa règle, accomplissant de telles pénitences que le prieur lui ordonna mille fois d'en tempérer la rigueur, en vertu de l'obéissance qu'il lui doit. Par des jeûnes continus, par la prière, par l'humilité, il a cherché le*; plus âpres chemins. La terre est son lit; il boit ses larmes, et la flamme de Dieu touche seule ses aliments; il se frajipe la poitrine et porte un cilice même dans la maladie pour amortir le vice de la chair; il marche pieds nus pour l'amour de Dieu et sans chercher d'autre intérêt.
DoKA ANA. Que voulez-vous conclure de là?
LE PÈRE DE LA CROIX. Crovez-vous que cet iiomme, à l'heure de la mort, doive garder quelque espérance d'être sau»vé ?
D0?5A ANA. Pourquoi non! Si j'avais seulement la moindre partie de ces œuvres ! Mais je n'en ai pas même une qui me permette d'espérer.
LE PÈRE DE LA CROIX. Eh bien ! je vous donnerai toutes les miennes et je prendrai la charge des vôtres.
D05ÎA ANA. Que dites-vous ? Gomment cela se pourrait-il faire ?
LE PÈRE DE LA CROIX. Si tu vcux te confessor, l'excès de la charité peut aplanir des montagnes. Repcns-toi et tu verras !
do5;a ANA. Où sont les cautions du marché?
LE PÈRE DE LA CROIX. La purc, la sainte Mère de Dieu, notre consolation, le Christ crucifié!
do5;a ana. Je les accepte. Et les témoins ?
LE pÈHE DE LA CROLX. Lcs liabitauts du ciel.
Du?îA ANA. Rappelez-moi ces conditions, pour que je sois bien instruite de la grâce signalée que vous me faites.
LE piiiiE DE LA CROLx:. Cieux ! écoutez! Moi, frère Ghristoval de la Croix, indigne religieux et profès de l'ordre sacré du bienheureux patriarche saint Dominique, je dis dans cette forme que je donne librement à l'âme de dofia Ana de Treviùo ici présente, toutes les bonnes œuvres que j'ai pu accomplir en charité et en grâce depuis le jour où je laissai la carrière de la mort pour entrer dans celle de la vie. Je lui donne tous mes jeûnes, mes larmes, mes flagellations, le mérite des messes que j'ai dites, mes prières, et, par contre, je prends à ma charge tous ses péchés, quelque énormes qu'ils soient, et je m'engage à en rendre compte là-haut au tribunal du Dieu éternel, et je subirai les peines que méritent ses péchés; mais la condition de ce contrat est que cette femme se confesse et se repente.
ANTONIO. Mon père, chose semblable n'a jamais été vue!
LE PRETRE. Pareille charité n'a jamais existé !
LE PÈRE DE LA CROIX. Et pour quc cctto femme ajoute foi à mes paroles, je lui donne pour cautions la Vierge Marie et les onze mille vierges bénies qui sont mes protectrices et mes conseils; je lui donne pour témoins la terre et le ciel et tous ceux qui m'écoutent. Habitants du ciel, venez-moi en aide, puisque vous pouvez montrer ici les flammes de votre charité; demandez au grand Pasteur des troupeaux du ciel et de la terre qu'il arrache au démon cette brebis qu'U a marquée de son précieux sang. Madame, acceptez-vous ce contrat ?
DONA ANA. Je l'accepte, mon père, je me repens et je demande la confession, car je vais mourir.
LE PRÊTRE. Voici de tes œuvres ô mon Dieu ANTONIO. Le père de la Croix fut toujours libérai, en mai comme en bien.
D05fA ANA. Mon père, ne difïérez pas le remède. Entendez mes fautes que vous prenez à votre charge, et si leur nombre ne vous effraye pas, je mourrai dans l'espoir que le ciel me les pardonnera.
LE PÈRE DE LA CROIX, au prêtre. RotOUmeZ aU COUVeUt Ct
donnez cette nouvelle au prieur; qu'il fasse dire une prière générale pour rendre grâce à Dieu de cet événement miraculeux. Pendant ce temps j'entendrai en confession la nouvelle pénitente.
TROISIÈME JOURNÉE
Une salle du couvent.
(Un bourgeois de Mexico, le prieur du couyent des Dominicains.)
LE BOURGEOIS. Que le ciel et la terre apprennent cet étrange miracle! A peine le père de la Croix eut-il vu doua Ana privée de la foi qui fortifie l'espérance, que sa charité fit avec elle un troc qui changea tout à coup sa disgrâce en un grand bonheur. Son âme se débarrassa des liens de la mort, elle poussa un cri pieux vers le ciel, et, d'un cœur contrit et d'une voix humble, elle demanda en pleurant la confession. Rientôt, après avoir reçu les sacrements, elle abandonna l'étroite prison de son corps. On entendit dans l'air des chœurs de douces voix qui charmaient les sens. On dit qu'au moment où elle expira les onze mille vierges voltigeaient
autour de son chevet. Au même instant une lèpre envahissait le visage du père de la Croix.
(Entre le père de la Croix avec des plaies au visage et aux rnains. Deux hommes le soutiennent. Il est accompagné d'Antonio.)
LE PÈRE DE LA CROIX. La faiblesse accompagne la lèpre; je ne puis me soutenir. Dieu soit béni, il commence à exaucer mon désir.
LE PRIEUR. Saint homme, qui pourrait vous reconnaître en cet état?
LE PÈRE DE LA CROIX. Pèrc pricur, ne vous attendrissez pas sur moi; je suis un frère inutile, un pécheur.
LE PRIEUR. Je contemple en vous la patience de Job dont vous rappelez les traits décolorés. Yotre innocence est venue au secours de la méchanceté d'autrui et elle a payé sa dette comme le montre la rigueur de votre souffrance.
LE PÈRE DE LA CROIX. C'était justicc, puisquc je me suis engagé de ma propre volonté.
LE BOURGEOIS. 0 grand journalier de la vigne de Dieu! ô charité, brasier ardent!
LE PÈRE DE LA CROIX. SeigncLir, j'étais fils d'un tavernier, ne me flattez pas, laissez l'humilité faire son office, la courtoisie est ici déplacée.
ANTONIO. Et moi qui sacrifiais mon âme à mon ventre et qui m'adonnai à tous les vices, je jure de me consacrer, à compter d'aujourd'hui, à panser tes plaies et à te soigner jusqu'à la fin de mes jours.
LE BOURGEOIS. Yous êtes venu au monde, mon père, pour le bien de tous. Dieu vous garde! vous êtes l'asile de la charité.
(Ils sortent tous. -— Paraissent deux démons, l'un avec une figure d'our? et l'autre comme on voudra. Cette apparition est vraie et constatée par l'histoire 1.)