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Le texte ajoute : Sans arquebuses

sciPioN. A votre fière attitude, à votre tenue martiale, je vous reconnais, amis, pour des Romains, pour des Romains, dis-je, forts et courageux; mais avec vos mains blanches et délicates, avec vos visages au teint fleuri, vous paraissez nés en Bretagne et engendrés de pères flamands. Votre négligence habituelle, votre apathie pour ce qui vous touche de si près relève vos ennemis abattus et diminue vos forces et votre réputation. Les murs de cette cité, demeurés jusqu'aujourd'hui comme un roc inébranlable, sont témoins de vos vains efl'orts, qui n'ont de romain que le nom. Vous paraît-il, enfants, que c'est un bel exploit, quand le monde tremble au nom de Rome, que vous seuls en Espagne vous anéantissiez ce nom et le précipitiez dans l'abîme? Quelle est cette faiblesse étrange? Si je ne me trompe, elle est née de la paresse, ennemie mortelle du courage.

Rougissez en voyant, à notre honte, un si petit nombre d'Espagnols défendre ce nid de Numance. Seize ans et plus sont passés depuis qu'ils entretiennent la guerre et qu'ils se vantent d'avoir vaincu des milliers de Romains. Triomphez de vous-mêmes, vous que le caprice de la débauche a vaincus sans que vous étendiez la main vers vos armes. Allez, et soyez honteux de voir ce faible peuple espagnol se défendre contre la puissance romaine, et nous offenser d'autant plus qu'il est plus abattu. Je veux, en tous cas^ que les infâmes entremetteuses, cause de tout le mal, sortent du camp. Pour boire, un seul verre suffit. Que ces lits pleins de concubines soient mis en pièces; qu'on fabrique des lits de branchages et qu'on les pose sur la terre. Ne croyez pas que cet ordre soit dur ni trop sévère; vous apprendrez plus tard qu'il est dans votre intérêt. Avec tout cela, j'ai la confiance ([ue vous montrerez que vous êtes encore les fils de Rome. Je m'inquiète peu de ces murailles défendues par les rebelles et barbares Espagnols, et ainsi je vous promets et

je VOUS jure que si vos mains égalent votre courage, les miennes s'ouvriront pour vous récompenser, comme ma bouche pour célébrer vos louanges !

(Les soldats se regardent et font des signes à Caïus Marius, Tinvitant à répondre pour tous. Il parle ainsi :)

CAÏUS MARIUS. Illustre général, si tu as regardé attentivement les soldats, tu sais que la honte les accable. Ils rougissent de se voir réduits par leur faute à une si trisle condition, que tu sois obligé de les réprimander, et ils ne trouvent rien à dire pour se disculper. Le moindre d'entre eux met à ton service son bien, sa vie et son honneur. Seigneur, accepte cette oflVe qui témoigne de leurs bonnes intentions, et pense qu'ils sont Romains et que leur courage n'a jamais failli. Et vous, soldats, levez les mains en signe que vous approuvez ce que j'ai dit.

UN SOLDAT. Tous, uous coufirmons tes paroles sous serment.

TOUS. Oui, nous jurons.

sciPioN. Que le vent n'emporte pas vos promesses. Que votre lance les confirme, et je tiendrai les miennes.

UN SOLDAT. Deux Nuuiantins, Scipion, viennent vers toi en ambassade.

sciPioN. Pourquoi ne sont-ils pas déjà ici?... Qui les relient?

LE SOLDAT. Ils attendent une autorisation.

SCIPION. S'ils sont ambassadeurs, ils l'ont. Introduis-les! Qu'un ennemi ait un cœur sincère ou faux, cela est toujours utile. Jamais la duplicité ne se cache assez bien sous le masque de la vérité pour ne pas se trahir par quelque endroit, par quelque porte où sa méchanceté se découvre. Écouter un ennemi est une chose qui profite toujours avant qu'il ne vous nuise, et l'expérience de la guerre démontre que ce que je dis est science certaine.

(Entrent les ambassadeurs nuraanlins, premier et second.)

PREMIER AMBASSADEUR. Bon seigneuF, si tu nous donnes licence de dire le sujet de notre mission ici, ou en ta seule présence, nous t'apprendrons pourquoi nous sommes venus.

sciPioN. Parlez! je donne audience partout.

PREMIER AMBASSADEUR. Aprôs cetto assurauco de ta royale grandeur, je commence à m'acquitter de ma mission :

Numance, dont je suis citoyen, illustre général, m'envoie vers toi comme vers le plus brave guerrier romain que cache la nuit et qu'éclairent les rayons du jour, pour te demander une main amie et de mettre un terme à la guerre cruelle qui depuis tant d'années cause nos maux et les tiens. Elle atteste que jamais elle n'aurait violé les lois et les privilèges du sénat romain, si l'intolérable tyrannie et les injustices de tant de consuls ne l'y avaient contrainte. Leurs durs statuts et leur avarice ont fait peser sur nos consciences un tel joug, que force nous a été de nous séparer de lui et d'eux. Et pendant tout le temps qu'a duré cette lutte, nous n'avons pas trouvé de général pour traiter avec lui; mais aujourd'hui que le destin a conduit notre vaisseau à si bon port, nous replions les voiles de la guerre et nous demandons à traiter. Ne crois pas que ce soit la crainte qui nous porte à solliciter la paix; une longue expérience a fait connaître le courage des Numantins. Ta vertu, ta valeur, c'est ce qui nous attache et ce qui nous prouve que notre plus cher désir doit être de t'avoir pour seigneur et pour ami. Voilà pourquoi nous sommes venus. Réponds-nous, seigneur, ce qui te plaira.

SCIPION. Votre repentir est tardif; votre amitié ne suffit pas à me satisfaire. Armez-vous de nouveau; je suis désireux de voir ce que peut encore mon épée d'où le destin a fait naître ma gloire et vos malheurs. Après tant d'offenses, c'est une trop faible récompense que la paix; continuez la

guerre, renouvelez vos torts; que les vaillants exploits se produisent de nouveau.

DEUXIÈME AMBASSADEUR. Ce pcu de Confiance traîne après soi mille erreurs. Ouvre les yeux, seigneur. Cette arrogance nous rendra plus forts. Et puisque tu nous refuses la paix que nous te demandons, le ciel protégera notre cause. Avant que tu ne foules le sol de Numance, tu sauras jusqu'où peut aller l'indignation d'un ennemi qui aurait souhaité d'être ton vassal et ton ami fidèle.

sciPiON. N'avez-vous plus rien à dire ? • PREMIER AMBASSADEUR. Nou ; mais uous avous à agir, puisque tu Tas voulu.

(Les ambassadeurs sortent, et Quintus Fabius, frère de Scipion, dit :)

QuiNTus FABIUS. Notro faiblcsso passée vous fait parler de la sorte, mais le temps est venu où vous verrez notre gloire et votre destruction.

SCIPION. La vaine louange n'est pas le fait des cœurs forts; tempère tes menaces, Fabius, et garde le silence; tu montreras ton courage dans la bataille, quoique je pense agir de façon à ce que le Numantin n'en vienne jamais aux mains avec nous, cherchant à le vaincre par un moyen qui tourne mieux à notre avantage. J'abaisserai son audace et je refoulerai sa fureur en lui-môme. Je veux entourer leur ville d'un large fossé et les réduire par la faim. Le sang romain ne doit plus arroser cette terre ; il suffit de celui qui a été versé dans cette longue et cruelle guerre. Que vos mains s'exercent maintenant à creuser la terre, et couvrez-vous de poussière au lieu de sang. Tout le monde doit travailler à cette œuvre quel que soit son rang, le décurion comme le soldat. Moi-môme je saisirai le fer pesant et je romprai le sein de la terre. Imitez-moi et vous verrez que mon œuvre satisfait à tout.

QuiiNTus FABIUS. Yalcurcux seigneur, mon frère, lu mon

1res bien ici ta sagesse. Il eût été téméraire de combattre des fous irrités; mieux vaut les enfermer comme tu l'as dit et couper les racines de leur courage. La ville peut en effet être circonvenue, excepté du côté où elle est baignée par le fleuve.

sciPioN. Allons accomplir ce projet nouveau. Si le ciel nous seconde , l'Espagne recevra les lois du sénat romain quand nous aurons dompté l'orgueil de ses habitants.

(Tout le monde sort. — On voit paraître une femme portant sur sa tête une couronne surmontée de tours et tenant dans sa main une figure do château. Ce personnage représente l'Espagne et dit :)

l'espagne. Ciel resplendissant et infini qui enrichit mon sol et l'élève au-dessus des autres pays , que mon amère tristesse excite ta compassion; et puisque tu consoles les affligés , viens à mon aide dans cette extrémité : je suis la malheureuse Espagne. Qu'il te suffise d'avoir autrefois brûlé mes membres vigoureux, d'avoir en fouillant mes entrailles découvert au soleil le sombre royaume des damnés, d'avoir donné mes richesses à mille tyrans. Mes royaumes ont été la proie des Phéniciens et des Grecs, parce que tu l'as voulu ou parce que mes fautes l'ont mérité. Serai-je donc toujours l'esclave des nations étrangères et ne pourrai-je un moment voir flotter mes bannières dans un air libre?... La seule Numance a fait luire au jour son épée, et au prix de son sang, elle a maintenu sa liberté première. Mais , hélas! je vois le terme accompli, la dernière heure est venue où finira sa vie et non sa renommée. Les tristes Numantins sont resserrés dans leurs murs. Ne pouvant agir, ils demandent à grands cris la bataille ou la mort. Puisque le côté où le Duero baigne la ville est le seul qui protège le Numantin enfermé, avant que l'ennemi ne construise quelque machine ou quelque tour sur ses eaux , je viens supplier le fleuve ami de donner quelque secours à mon peuple. Gentil Duero

dont les ondes sinueuses arrosent une grande partie de mon sein, toi qui roules dans tes ilols des parcelles d'or comme l'aimable Tage et qui prêtes tes eaux claires aux nymphes fugitives qui habitent tes prés verts et tes bosquets, ouvre une oreille attentive à mes plaintes. Si tu ne m'aides pas, tout chemin est fermé au salut du peuple numantin.

(On voit paraître le fleuve Duero avec trois enfants vôtus en fleuves comme lui, qui sont trois rivières tributaires du Duero.)

LE DUERO. Chère Espagne, ma mère, il y a longtemps que les plaintes ont frappé mon oreille, et si je ne suis pas venu, c'est que je ne pouvais rien pour toi. Le jour fatal signalé par les étoiles s'approche pour Numance; il n'est aucun m.oyen de remédier à ses douleurs. J'ai mêlé à mes ondes celles d'Orvion, de Minuesa et de Tera, et je les accrues de telle manière qu'elles débordent de leur lit. Mais je vois que sans craindre la rapidité de mon cours, et comme si j'étais un ruisseau, les Romains tentent d'établir des tours et des ouvrages de guerre sur mes flots. Puisque le dur destin a marqué le dernier jour pour ton peuple bien-aimé, qu'il reçoive une consolation dans son malheur. Les ombres de l'oubli ne pourront obscurcir le soleil de sa renommée, qui vivra éternellement. Je vois venir des pays éloignés des peuples qui s'établiront sur ton doux sol, après qu'ils auront, selon ton désir, posé leur joug sur le front des Romains. Ce seront les Goths qui, laissant l'univers rempli de leur nom, viendront s'abriter dans ton sein pour enfanter de nouveaux exploits. La main du lier Attila, dans les temps futurs, vengera les affronts , imposant ses lois à ce cruel peuple romain; et ouvrant une brèche dans le Vatican , tes braves enfants feront fuir le grand pilote de la nef sacrée. Et quand le monde aura reconnu le Créateur du ciel et de la terre, celui qu'il aura établi pour vice-roi de l'univers donnera à tes fils le nom de catholiques, succession digne des Goths

valeureux. Celui qui lèvera le plus haut son épée pour ta gloire, aux acclamations de tous, et qui donnera le plus grand lustre au nom espagnol, sera un souverain maître du monde. On l'appellera Philippe second, et il sera sans second K Sous son heureux empire, pour le bien de tous et pour ton repos, seront réunis trois royaumes jusqu'ici divisés : le drapeau lusitanien, taillé jadis dans le manteau de l'illustre Castille^ sera recousu et rendu à son ancien état. Quelle envie et quelle terreur, Espagne aimée, tu inspireras aux nations étrangères ! Ton glaive se teindra de leur sang. Que ce soit une consolation pour toi, puisque rien ne peut changer la destinée de Numance.

l'espagne. Illustre Duero , tes paroles ont allégé mes peines, car je suis sûre que ta prophétie ne me trompera pas.

LE DUERO. Espagne, tu peux être rassurée, quoique ces jours soient éloignés encor. Adieu, car mes nymphes m'attendent !

l'espagne. Que le ciel augmente tes eaux savoureuses !

DEUXIÈME JOURNÉE

Dans le palais des gouverneurs de Numance. (Les Numantins sont assis en conseil.)

THÉoGiiiNE. Chefs valeureux, nous sommes sous l'influence d'une mauvaise destinée. Nous perdons nos forces et notre habileté. Les Romains nous tiennent bloqués et nousdétrui-

1, El segundo Filipo sin segundo.

sent avec une lâche adresse. Nous ne pouvons nous venger en mourant et nous n'avons pas d'ailes pour nous emporter d'ici. Trouvez, si vous le pouvez, quelque moyen pour sortir de cette horrible situation. Ce siège long et pénible nous promet une mort prochaine. Ce large fossé nous empêche de tenter le sort des armes, quoique parfois des bras vaillants puissent renverser bien des obstacles.

coRABiNO. Plût à Jupiter tout-puissant que notre jeunesse se vît en face de toute l'armée ennemie ; alors les mains espagnoles, bravant la mort, ouvriraient un large chemin au salut du peuple de Numance. Mais puisque nous sommes réduits à cette extrémité de nous voir enfermés ici comme des femmes , agissons ainsi que nous le pourrons et montrons des cœurs hardis; défions nos ennemis en combats singuliers. Si ce moyen ne nous réussit pas, profitons de la nuit pour franchir le fossé et jetoi^-nous ensemble sur les ennemis.

UN NUMANTiN. Qui vcut ne pas mourir par la faim descende avec moi dans la tranchée et se fraye un passage avec le poignard !

AUTRE NUMANTiN. Quc Marquîuo , le fameux devin, observe quelle étoile, quelle planète ou quel signe nous menace de mort; et s'il peut nous indiquer un moyen de rompre ce cercle cruel , nous en sortirons vainqueurs ou vaincus. Mais offrons d'abord 5 Jupiter un solennel sacrifice. Peutêtre ainsi conjurerons-nous le destin. Il est toujours temps de mourir désespéré. Pour ne pas perdre des moments précieux, dites si ma proposition vous agrée, sinon trouvez un meilleur moyen qui réponde à tout.

MARQuiNo. J'approuve tes raisons. Offrons des sacrifices et envoyons des défis; je ne perdrai pas l'occasion de montrer ce que peut ma science. Je tirerai du centre obscur de la terre celui qui nous apprendra le bien et le mal futurs.

UN NUMANTiN. Allons , et réalisons tout ce qui a été proposé avant que les tortures de la faim ne nous en empêchent.

UN AUTRE NUMANTiN. Lc clol a pronoucé la sentence; puisse-t-il la révoquer s'il accepte la juste expiation que Numance lui offre!

Une place publique de Numauce.

(Entrent deux soldats numantins, Morandro et Léoncio.)

LÉoNcio. Ami Morandro, où vas-tu?

MORÀNDRO. Puisque je l'ignore moi-môme, tu ne peux le savoir.

LÉONCIO. Gomme ton amour te trouble l'esprit !

MORANDRO. Tu veux douncr des règles à l'amour ?

LÉONCIO. La raison le peut.

MORANDRO. L'amour n'est pas l'ennemi de la raison, quoiqu'il s'en écarte.

LÉONCIO. N'est-ce pas une offense à la raison qu'un brave soldat comme toi soit si amoureux dans un moment aussi critique? Tu vois la patrie qui se meurt enveloppée par ses ennemis, et la mémoire troublée l'oublie!

MORANDRO. Je uo puis sans colère t'entendre parler ainsi. Ai-je déserté mon poste pour courir après ma dame? Suis-je couché quand le capitaine veille? M'as-tu vu manquer à ce que je dois à mon office quoique je sois amoureux? Si tu n'as pu me prendre en faute, pourquoi me reprocher mon amour? Si tu me vois toujours muet et rêveur, mets la main sur ton cœur, et tu sauras si j'ai ma raison. Ignores-tu les nombreuses années que j'ai perdues auprès de Lira? Ne sais-tu pas que la fin de mes souffrances était venue et que son père me la donnait pour femme, et que l'amour de Lira répondait au mien? Tu sais aussi que cette terrible guerre

20â THÉÂTRE DE MICHEL CERVANTES.

survint au milieu de ces douces espérances. On diiîéra le mariage parce que ce n'était plus le temps des fêtes et de la joie. Epuisé par la faim, sans espoir, enfermé avec un petit nombre d'amis, quand je vois le vent emporter toutes mes espérances, je vais devant moi, triste et découragé, comme tu vois que je vais.

LÉoNGio. Calme-toi. Morandro, et reprends courage. Quelquefois notre salut arrive par des voies détournées, et Jupiter nous découvrira le moyen qui nous affranchira du joug de Rome. Pour se le rendre favorable, Numance lui offre aujourd'ui un sacrifice. Déjà je vois accourir le peuple avec les victimes et l'encens. 0 Jupiter! père immense, vois notre malheur 1

(On voit paraître deux prêtres numantins conduisant un bélier couvert de fleurs, et des sacrificateurs portant le bois, le feu et l'encens.)

PREMIER SACRIFICATEUR. J'ai VU OU chemiu des signes certains de malheur qui m'ont fait dresser les cheveux.

DEUXIÈME SACRIFICATEUR. Si je uc me trompe, nous ne sortirons jamais bien de cette entreprise. Ah! malheureux peuple numantin !

PREMIER SACRIFICATEUR. Remplissons bien vite notre ofifice, comme nous y invitent les tristes présages.

DEuxiiîME SACRIFICATEUR. Amis, placcz ici cette table et déposez sur elle le vin, l'encens et l'eau que vous avez apportés, puis éloignez-vous en vous repentant du mal que vous avez pu faire; la meilleure oblation et la première qu'on doit présenter au ciel est une âme pure et une volonté sincère.

PREMIER SACRIFICATEUR. N'allumcz pas Ic fou sur le sol. Voici un vase pour le recevoir. Donnez l'eau. Le feu ne s'allume pas.

DEuxmME SACRIFICATEUR. 0 Jupitcrl quc va décider le sort pour notre malheur?

• NUMANCE. %n

PREMIER SACRIFICATEUR. Une légère flamme brille. Elle se tourne vers l'orient. Mauvais présage.

DEuxiiîME SACRIFICATEUR. Les Romaîns remporteront la victoire, mais elle s'envolera en fumée, et les flammes de notre gloire et de notre mort monteront vers le ciel.

PREMIER SACRIFICATEUR. Il faut arroscr avec du vin le feu sacré. Il faut aussi brûler de l'encens.

(Ils arrosent le feu avec du -vin et jettent de l'encens sur le feu.)

DEUXIÈME SACRIFICATEUR. Pour le bien du triste peuple de Numance, relevez sa force, et qu'il puisse lutter contre les présages funestes.

(On entend le bruit du tonnerre.)

PREMIER SACRIFICATEUR. Avcz-vous VU l'éclair ardcut qui a brillé?

DEUXIÈME SACRIFICATEUR. Jc tremble. Oh! quels signes je vois dans les airs! Quelle triste fin ils nous présagent! N'apercevez-vous pas une troupe d'aigles qui combattent dans les airs d'autres oiseaux?

PREMIER SACRIFICATEUR. Lcs aiglcs romains sont victorieux. Nous verrons bientôt la chute de Numance. Sacrifions la victime que nous gardions pour apaiser la colère du

sombre dieu. (Lc beller disparaît tout à coup, enlevé des mains du sacrificaleur.)

Qui donc m'a enlevé des mains la victime? Dieux sacrés, quels sont ces terribles prodiges ? Les pleurs de ce peuple ne vous ont-ils pas attendris non plus que nos chants sacrés?

UN NUMANTiN. Lcs dicux out pronoucé notre sentence. Marquino, emploie tout ton savoir dans une dernière tentative, et sache de combien de maux nous menace le sort qui a changé notre joie en pleurs.

(Ils sortent tous. Morandro et Léoncio restent seuls.)

MORANDRO. Quo te Semble, Léoncio ? Ces présages du ciel guériront-ils nos maux? Mon malheur finira-t-il avec cette

guerre? Qa'arrivera-t-il quand la terre m'aura servi de sépulture ?

LÉONcio. Morandro, un bon soldat s'inquiète peu des augures; une fime forte croit toujours à la bonne fortune. De vaines apparences ne lui troublent pas l'esprit; son bras est son étoile et son signe; sa valeur, ses influences fatidiques. Pourtant, si tu veux croire à ces évidents mensonges, il me semble qu'il y a encore des épreuves à tenter; Marquino les fera de son mieux, et il saura si nous devons être enfin heureux ou malheureux. Je l'aperçois! Sous quel étrange habit vient-il ?

MORANDRO. Celui qui s'entretient avec des ombres ne peut pas être d'un agréable aspect.

(Marquino paraît, vêtu d'un drap noir, perruque noire et pieds nus. Il porte à la ceinture, de façon qu'on les voie bien, trois fioles pleines d'eau, une noire, une jaune et une blanche; dans une main une lance vernie en noir, et dans l'autre un livre. Milvio l'accompagne. A leur entrée, Léoncio et Morandro s'éloignent un peu.)

MARQUINO. Où dit-on, Milvio, qu'est le sombre jeune homme ?

MILVIO. Dans cette sépulture.

MARQmNO.Tu ne te trompes pas sur le lieu où tu l'as placé?

MILVIO. Non; avec cette pierre j'ai marqué la place où il fut enterré au milieu des larmes.

MARQUL\o. De quoi est-il mort?

MILVIO. De la faim, fléau sorti de l'enfer.

MARQUINO. Aucune blessure n'a coupé le lil de sa vie? Je te demande cela parce qu'il est nécessaire que je sache si le corps est demeuré entier.

MILVIO. Il y a trois heures que je lui ai donné le dernier repos. Il est mort de faim, je te le répète.

MARQUINO. C'est bien. La conjoncture que m'offrent les signes propices pour invoquer les mauvais esprits est favo-

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rable. Fier Pluton, prête l'oreille à mes paroles, toi qui règnes parmi les ministres des âmes perverses habitant la sombre région 1 Fais que mes désirs, fussent-ils contraires aux tiens, s'accomplissent, et, dans la dure nécessité où je t'invoque, n'hésite pas, car je ne l'importunerai plus ! Je veux que tu rendes son âme au corps qui est enterré là, quoique le cruel Garon la retienne de l'autre côté, et quoiqu'elle soit gardée par les trois gueules de Cerbère. Qu'elle sorte et revienne à la lumière de notre monde pour retourner aussitôt aux ténèbres du tien. Qu'elle vienne sachant quelle sera la fin de cette guerre, et, de cela, qu'elle ne me cache et ne me taise rien. Que les paroles de cette âme malheureuse ne me laissent aucun doute, ne me jettent dans aucune confusion. Elles doivent être dépouillées de toute ambiguïté. Envoie-la! Qu'attends-tu? Êtres déloyaux, vous ne levez pas la pierre? Dites, faux ministres, qui vous retient? Comment ! vous ne m'avez pas encore annoncé que vous exécuterez mes ordres? Obéirez -vous, ou voulez-vous que je fasse à l'instant les conjurations qui adouciront vos cœurs récalcitrants? Allez, vile canaille menteuse, apprêtezvous à de durs regrets, car vous savez que ma voix puissante redoublera votre rage et vos tourments. Dis-moi, traître mari de l'épouse qui six mois de l'année est séparée de toi, à son grand contentement, pourquoi es-tu muet à mes demandes ? Ce fer, trempé dans une eau limpide, et qui n'a pas touché le sol dans le cours du mois de mai, frappera sur cette pierre, et prouvera la force de cette épreuve.

(il verse l'eau de la fiole blanche sur le fer de la lance, et il frappe la terre. Aussitôt une Ihmme sort, et ou entend un bruit soulcnain.) Il paraît qUC VOUS dOU-

nez des marques certaines de votre découragement. Quels sont ces bruits ? Allons, méchants esprits, viendrez-vous par la contrainte? Levez celte pierre et montrez-moi le corps qu'elle recouvre. Qu'est cela? Pourquoi tarder? Où

"IdG THEATRE DE MICHEL CERVANTES.

Ctes-vous? Comment mon ordre ne s'exécute-t-il pas? Les menaces sont impuissantes, esprits incrédules. Cette eau noire, puisée dans le Styx, va payer votre retard. Eau de la noire lagune, recueillie dans une nuit triste et obscure, par la puissance qui est en toi, et à qui rien ne résiste, je vous conjure, je vous contrains, je vous prie et je vous ordonne de venir ici vous mettre à mes ordres, (n verse de reau sur h sépulture, qui s'ouvre.) 0 oufaut difficile à trouver, lève-toi et regarde le soleil. Laisse cette région qui ne renferme pas un jour d'espérance, et donne-moi, si tu le peux, une relation fidèle de ce que tu as vu dans le profond abîme. (Le corps paraît dans un

linceul. Son visage est prde. Il se lève peu à peu et se laisse tomber à terre.)

Qu'est cela? Tu ne reviens pas à la vie? Je te ferai parler. Tu étais des nôtres, n'évite pas de me répondre. Si tu te tais^

je saurai délier ta langue, (n jette reau de la fiole jaune sur le corps, et le

frappe avec un louet.) Espdts méchauts. Cela uo suffit pas? Atten* dez! L'eau enchantée domptera votre perfidie et votre mauvaise volonté, et, quoique ces chairs ne soient plus que poussière, elles retrouveront une nouvelle vie sous les coups

de ce fouet. (Le corps, à ce moment, s'agite et tremble.) AmC rebclle,

reviens à la demeure que tu as quittée il y a trois heures I

LE CORPS MORT. Marquiuo, fais cesser ta rigueur. Les tourments que j'ai endurés dans l'obscure région suffisent sans que tu accroisses mon malheur. Tu te trompes si tu penses que je reprends avec joie cette pénible, misérable et courte existence qui va bientôt me quitter. Puisqu'une autre fois la mort inexorable triomphera de ma vie et de mon âme, mon ennemi m'aura vaincu deux fois. Au milieu de ses sombres compagnons, cet ennemi est là, la rage au cœur, attendant, Marquino, que je t'informe de la fin lamentable de Numance que je t'annonce, et qui recevra son accomplissement par les mains de ceux qui l'ont investie. Les Romains ne vaincront pas la forte Numance; un glaive ami

lui donnera la mort et la vie. Réjouis-toi, Marquino, de ce que le destin ne me permet pas de m'entretenir plus longtemps avec toi. Quoique tu n'ajoute pas foi à mes paroles, ce que je t'annonce se vérifiera.

(Le corps rentre dans le tombeau.)

MARQuiNO. 0 tristes et malheureux présages ! Si un peuple que j'aime doit subir une telle destinée, avant d'être témoin d'un semblable malheur, ma vie linira dans cette sépulture.

(Marquino se jette dans le tombeau.)

MORANDRo. Tu Ic vois, Léoncio, tout se tourne contre moi. La route de notre bonheur est fermée.

LÉONCIO. Tout cela n'est' qu'illusion, chimère et sorcellerie, inventions du démon. N'aie pas la faiblesse de croire de telles choses; les morts s'inquiètent peu des affaires des vivants.

MiLvio. Jamais Marquino n'aurait commis une folie si étrange, s'il n'avait vu notre sort futur comme s'il était présent. Donnons avis au peuple de cet événement. Mais qui osera se hasarder à lui porter une semblable nouvelle ?

TROISIÈME JOURNEE

Le camp des Romahis devant Numance.

sciPiON. Je suis vraiment satisfait de voir comment la fortune répond à mon désir. Je dompte cette nation orgueilleuse par la seule prudence, sans employer la force. Vous pensiez que ce fossé que j'ai fait creuser était un acte de folie, et qu'il était indigue du nom romain de ne pas vaincre

par les moyens connus. Je sais qu'on l'a dit ; mais ceux qui ont la pratique de la guerre répondront que la meilleure victoire est celle qui coûte le moins de sang.

(Une trompette sonne sur les murs de Numance.)

QuiNTus FABIUS. Écouto, scigneur ; une trompette numantine vient de sonner. Je crois qu'on veut te parler de la ville, car le mur les empêche de sortir. Corabino s'est placé sur un créneau et fait signe qu'il demande sûreté. Approchons-nous.

scinoN. Soit. Approchons.

cAïus MARI us. Pas davantage; d'ici nous entendrons.

(Corabino monte sur le mur, portant une bannière blanche.)

CORABINO. Romains! Eh! Romains! ma voix arrive-t-elle jusqu'à vous ?

cAïus MARius. Pourvu que tu ne le prennes pas trop haut et que tu te dépêches, nous entendrons ce que tu as à dire.

CORABINO. Dites au général qu'il nous donne passage dans le fossé ; car nous lui envoyons une ambassade.

sciPioN. Parle, je suis Scipion.

CORABINO. Écoute : Numance te dit, sage général, que depuis bien des années durent les malheurs de cette guerre entre nos deux nations, et que si tu veux y mettre fin, elle te propose un combat singulier. Un des nôtres offre de combattre en champ clos le plus brave de tes soldats pour terminer cette querelle si regrettable. Si le destin nous est contraire, cette terre vous appartient; si votre champion est vaincu, la guerre cessera. Nous donnerons des otages à ton gré pour la garantie du pacte. Tu accepteras, parce que tu es sur de tes guerriers, et que tu sais bien que le moindre d'entre eux vaincra le meilleur de Numance; tu assures ainsi ta victoire. Réponds-moi si tu consens, afin que nous en venions promptement à l'exécution.

sciPioN. Ce que tu dis est une plaisanterie et un jeu; celui qui accepterait cette proposition serait un insensé. Usez de l'humble prière si vous voulez soustraire vos têtes au glaive de Rome. La bête féroce enfermée dans la cage peut être domptée par l'adresse et par le temps; qui la déchaînerait et lui donnerait la liberté commettrait une grande imprudence. Vous êtes des bêtes féroces, et, comme tels, enfermés jusqu'à ce que je vous aie soumis. Numance m'appartiendra, malgré vous, sans qu'il m'en coûte un soldat.

(Scipion sort avec les siens.)

coRABiNO. Tu ne m'écoutes plus, lâche ! tu te caches déjà! un combat égal te répugue! tu mens à ta renommée, et ce n'est pas ainsi que tu la soutiendras. Romains, vous êtes des lâches ! vous qui vous fiez dans votre grand nombre et non dans votre courage! Perfides, déloyaux, infâmes! quelle gloire tirerez-vous de notre mort en nous tenant ainsi enchaînés? Lièvres déguisés en lions, louez et exagérez vos exploits; j'espère en l'appui du grand Jupiter pour vous voir assujettis à Numance et à ses lois.

(Il sort.)

Le théâtre change et représente une place dans la ville de Numance.

(Tous les personnages de la première scène de la seconde journée entrent, excepté Marquino. Corabino reparaît.)

THÉoGiîNE. Notre destinée est telle, chers amis, que ce sera un bienfait pour nous que la mort. Pour notre malheur vous avez vu les tristes augures du sacrifice et Marquino se précipiter dans la tombe. Notre défi n'a pas été accepté. Que nous reste-t-ilà faire, sinon à accélérer notre fin prochaine? Montrons celte nuit notre audace etmettons à exécution notre projet. Que le rempart ennemi soit franchi; allons mourir dans la campagne et non dans ces étroites mu-

railles. Il est vrai que cet exploit ne réussira qu'à changer le mode de notre mort.

CORA.BINO. J'adopte Ion avis. Je veux mourir en rompant ce mur redoutable de mes propres mains. Je n'ai qu'une crainte : si nos femmes apprennent notre résolution, nous ne pourrons pas agir. Lorsqu'une autre fois nous voulûmes sortir de la ville et les quitter, nous fiant à nos coursiers et à nos épées, elles nous dérobèrent les brides de nos chevaux sans nous en laisser une seule. Aujourd'hui elles s'opposeront à notre départ, et elles y réussiront avec leurs larmes.

MORANDRO. Notre dessein est connu; toutes le savent et toutes le déplorent amèrement. Elles disent que dans la mauvaise comme dans la bonne fortune elles veulent nous suivre vivantes ou mortes.

(On "voit entrer quatre femmes numantines et Lira avec elles. Les femmes portent leurs enfants dans leurs bras ou les conduisent par la main.)

Vous les voyez d'ici qui viennent vous supplier. Elles portent tristement vos petits enfants dans leurs bras. Voyez avec quel amour elles leur donnent le dernier baiser !

PREMIÈRE FEMME NUMANTINE. NOS ChcrS SCigUCUrS, si

dans les maux soufferts jusqu'ici par Numance, si dans la bonne fortune passée, nous nous sommes toujours montrées vos femmes, comme vous nos dignes époux, pourquoi, dans ces tristes circonstances auxquelles le ciel nous condamne, nous donnez-vous si peu de marques de votre amour ? Nous avons su, et le fait est certain, que vous voulez vous précipiter sur les armes romaines, que vous redoutez moins que la faim. Vous voulez mourir en combattant et nous abandonner sans défense au déshonneur et à la mort. Que vos épées se tournent les premières contre nous, cela vaudra mieux que de nous voir déshonorées par les ennemis. J'ai résolu, pour ma part, de mourir sur la place où mourra mon mari, et agira comme moi toute femme qui voudra

prouver que la terreur de la mort ne l'empêche pas d'aimer celui qu'elle aime dans la bonne comme dans la mauvaise fortune.

UNE AUTRE FEMME. Quelle est votre pensée? Voulez- vous encore nous quitter? Voulez-vous abandonner aux Romains arrogants les vierges de Numance pour une plus grande disgrâce ? Voulez-vous que vos libres enfants deviennent des esclaves? Ne vaudrait-il pas mieux les étouffer de vos propres mains ? Voulez-vous rassasier l'avarice romaine et que son injustice triomphe? Nos maisons seront-elles détruites par des mains étrangères, et les noces préparées le seront-elles pour les Romains? En partant, vous ferez une faute, car vous laisserez le troupeau sans chiens et sans maîtres. Si vous voulez descendre dans le fossé, emmeneznous ! Mourir à vos côtés sera pour nous la vie !

UNE AUTRE FEMME. Eufauts dc si tHstcs mèrcs ! Qu'est cela? Que ne parlez- vous? que ne demandez-vous avec des larmes à vos pères de ne pas vous abandonner ? 11 suffit pour nous tuer de la faim et de la douleur, qu'ils.n'y joignent pas la férocité romaine. Dites-leur qu'ils vous ont fait naître libres et que vos mères vous ont élevés pour être libres ! Dites-leur que votre sort étant si misérable, ils doivent vous donner la mort comme ils vous donnèrent la vie! 0 murs de cette cité, si vous le pouvez, parlez; dites et répétez mille fois : Numantins, liberté! Nos temples, nos maisons vous crient miséricorde ainsi que vos enfants et vos femmes! Illustres hommes , adoucissez vos cœurs de diamant et montrez-nous plus d'amour!

LIRA. Ne laissez pas tant de richesses à la rapine avare des Romains. Vous trouverez dans votre désespoir une mort prompte et une large gloire. Mais si vous vous échappez, quelle ville espagnole vous accueillera? Si vous partez, vous donnez la vie à l'ennemi et la mort à Numance. Les Romains

se moqueront de vous ; et puis,' dites-moi, que pourront trois mille hommes contre quatre-vingt miHe? Quand les murs seraient ouverts et sans défense, vous seriez mal vengés et bien morts. Il vaut mieux laisser faire à la destinée. Selon ce que le ciel ordonne, nous serons sauvés ou condamnés.

THÉOGÈNE. Femmes, essuyez vos pleurs et tenez pour certain que nous ressentons vos angoisses, et que notre cœur y répond. Que notre souffrance augmente encore, jamais nous ne vous quitterons et nous vous aiderons dans la vie ou dans la mort. Qu'au milieu de la grande place de Numance on allume un bûcher, et que, dans son ardente flamme, toutes nos richesses soient jetées , et cela, vous le ferez avec joie quand je vous aurai dit quel parti honorable il nous reste à prendre après que tout sera consumé. Après cela, pour apaiser pendant une heure la faim qui nous dévore, vous ferez couper en morceaux les prisonniers romains et vous les partagerez entre tous. La cruelle nécessité applaudira â notre festin. Amis, qu'en dites- vous?

coRABiNo. Je dis que je t'approuve et qu'il faut bien vite exécuter ce projet.

THÉOGÈNE. Je vous apprendrai le reste quand nous aurons accompli ce que je dis. Allons tous allumer ce feu.

LIRA. Brûlons tout qui pourrait enrichir l'avarice des Romains.

(Tous sortent, excepté Morandro et Lira.)

MORANDRO. Ne tB prcssc pas tant. Lira, laisse-moi jouir du bien qui peut adoucir pour moi la mort. Laisse mes yeux contempler un moment ta beauté, ô douce Lira ! tu résonnes sans cesse dans mon cœur avec une suave harmonie qui change mes peines eu joie. Qu'as-lu? quelle est ta pensée ?

LIRA. Je pense que mon bonheur et le tien vont finir et

que ce n'est pas le siège de la ville qui le tuera; la vie me quittera d'elle-même.

MORANDRO. Que dis-tu, bien de mon âme ?

LIRA. Que la faim m'accable à ce point que je vais expirer. Avant une heure je crains de mourir. Mon frère mourut hier, comme ma mère, de la faim. Si je ne les ai pas suivis, c'est que la force de la jeunesse lutte encore en moi. Mais comme voilà plusieurs jours que je souffre, mes forces débiles ne peuvent aller plus loin.

MORANDRO. Tu uc mourras pas de faim tant que je vivrai. Je vais franchir le fossé et le mur et risquer ma vie pour sauver la tienne. Sans que rien m'intimide j'arracherai de la bouche du Romain le pain qu'il y porte pour le placer dans la tienne.

LIRA. Tu parles comme un amoureux, Morandro ; mais il n'est pas juste que je contente ma fantaisie en t'exposant au péril. Ce que tu pourras m'apporter sera trop peu pour me ranimer, et tu te perdras sans me sauver. Ta vie importe plus que la mienne à notre ville. Tu pourras la défendre contre les embûches des ennemis mieux qu'une pauvre femme sans forces. Ainsi, cher amour, quitte cette pensée, je ne veux pas vivre en t'exposant; tu ne pourrais retarder que d'un jour l'effet de cette souffrance qui doit nous emporter.

MORANDRO. Eu vaiu. Lira, tu m'interdis cette voie où ma volonté me pousse 1 Prie les dieux que je revienne avec un butin qui fasse cesser ta misère et nos regrets.

LIRA. Morandro, mon ami, ne t'en va pas.; je ne veux pas que le glaive ennemi se rougisse de ton sang. Ne fais pas ce voyage, Morandro, bien de ma vie; si la sortie est difficile, le retour est pire encore. Je prends le ciel à témoin que je désire calmer ton ardeur, que j'aime mieux souffrir que pro-

fiter de ton dévouement. Mais si tu poursuis ton dessein, reçois ce baiser comme un gage et emporte avec toi mon souvenir.

MORANDRO. Lira, que le ciel te protège! Va-l'en J'aperçois Léoncio.

LIRA. Que son désir s'accomplisse sans malheur!

(Elle sort. — Léoncio, qui vient d'entrer, a entendu ce qui s'est dit entre son ami Morandro et Lira.)

LÉONCIO. C'est une offre terrible que tu lui as faite, et qui nous prouve la vaillance des cœurs amoureux. Quoiqu'on doive beaucoup attendre de ton courage, je crains une destinée contraire. J'ai écouté attentivement ce que t'a dit Lira, sur i'exti'émité dans laquelle elle se trouve, et tu lui as promis de la délivrer en te jetant sur les soldats romains pour les combattres. Je prétends, mon ami, t'accompagner et t'aider de mes débiles forces dans une entreprise si juste.

MORANDRO. 0 moitié de mon âme! ô heureuse amitié unie dans l'infortune comme dans le bonheur! Reste dans la ville, Léoncio, je ne veux pas être le bourreau de la jeunesse. Moi seul je dois partir, et j'espère revenir avec mon butin au but de mon inviolable foi et de mon amour sincère.

LÉONCIO. Tu connais mon désir, qui, dans le bon ou le mauvais sort, se règle sur le tien. Sache que la crainte de la mort ne me séparera pas de toi, ni aucune autre cause, s'il y en a une plus forte. Je dois t'accompagner, je dois revenir avec toi, à moins que le ciel n'ait décidé que là-bas je dois mourir.

MORANDRO. Sois tranquille, ami, si je perds la vie dans cette entreprise pleine de périls, tu pourras consoler ma mère en ce rigoureux moment, ainsi que ma femme bienaimée.

LÉONCIO. ïa mort sera la mienne ; je veux te suivre dans cette entreprise douteuse. Ne me parle plus [de rester ici.

MORANDRo. pLiisque je ne réussis pas à t'empecher de m'accompagner, nous devons assaillir l'ennemi cette nuit. Arme-toi légèrement, c'est ainsi que nous arriverons à la réussite de notre dessein, et non avec la pesante cuirasse. Pense comme moi à prendre et à rapporter le plus de provisions qu'il sera possible.

LÉONcio. Marchons, je me conformerai à ce que tu me demandes.

(Ils sortent. — Entrent deux habitants de Numance.)

PREMIER NUMANTiN. Plcure, ô mou frère ! Vienne la mort et qu'elle prenne les dépouilles de notre misérable et triste vie 1

DEUXIÈME NUMANTiN. Nos pciiies dureront bien peu ; voici la mort qui vient emportant dans son vol rapide tout ce qui foule le sol de Numance. Sur la grande place on voit s'élever une ardente fournaise qui, remplie de nos trésors, lance ses flammes jusqu'au ciel. Chacun, sachant qu'il va périr, accourt comme à une sainte offrande et attise le feu avec ce qu'il possède. Là on jette la perle d'Orient et l'or fabriqué en vases de mille formes, le diamant et le rubis précieux, la pourpre et le brocart, dépouilles qu'on veut arracher aux Romains.

(Ici entrent des Numantins charges de bagages qui traversent le théâtre.)

Regarde ce triste spectacle, tu verras avec quel empressement et quelle résignation tous les habitants de Numance s'empressent à alimenter la flamme et jettent, au lieu de bois, leurs biens dont ils ne jouiront pas, puisqu'il les ont ramassés pour le feu.

PREMIER NUMANTiN. Si uotro malhcur devait finir là, nous pourrions le supporter avec patience ; mais, hélas ! une sentence cruelle nous a tous enfermés dans ce tombeau. Avant que cette rigueur extrême ne nous atteigne, que nos bras et non les Romains soient nos bourreaux. On a décidé que

ni une femme, ni un enfant, ni un vieillard, ne resterait vivant, puisque la faim cruelle doit tout détruire. Mais je vois venir de ce côté une femme, que j'aimais autrefois autant qu'elle souffre aujourd'hui.

(Entre une femme portant un enfant et en conduisant un autre par la main.)

LA MÈRE. 0 existence insupportable ! Terrible et triste agonie 1

l'enfant. Ma mère, quelqu'un peut-il nous donner du pain?

LA MÈRE. Ni du pain, mon fils, ni rien qui se puisse manger.

l'enfant. Faut- il donc que je meure de cette horrible faim? Donne-moi un peu de pain, mère, je ne t'en demanderai plus.

la mère. Enfant ! Quelle peine tu me causes !

l'enfant. Mère, pourquoi ne veux-tu pas ?

LA MÈRE. Je le veux. Mais que faire? Je ne sais où le trouver.

l'enfant. Tu peux l'acheter; ou je l'achèterai, moi. Pour me guérir de ce mal, je donnerai à qui voudra tous ces vêtements pour un morceau de pain.

LA MÈRE, au petit enfant. Pourquoi prcsscr mou sein, triste créature? Ne sens-tu pas qu'au lieu de lait tu n'en tires que du sang? Déchire ma chair par lambeaux et rassasie-toi, car mes bras affaiblis ne peuvent plus te porter. 0 e;ifants de mon âme, comment pourrais-je vous nourrir, à moins que je ne vous donne ma propre chair! 0 faim terrible et puissante, comme tu achèves ma vie 1 0 guerre venue seulement pour me faire mourir î

l'enfant. Ma mère, je succombe; allons vite où nous devons aller. Il semble que le chemin augmente la faim.

LA MÈRE. Enfant, la maison est proche où nous jetterons bientôt, au milieu des llammes, le poids qui te gêne.

QUATRIÈME JOURNÉE

Le camp romain.

(Les trompettes appellent aux armes. Entrent Scipion, Jugurtha et Caïus Marins.)

SCIPION. Qu'est-ce que cela, capitaines ? Qui sonne aux armes ?

QuiNTus FABIUS. Deux Numantius dont il faut louer le courage ont franchi le fossé et la muraille, et attaque ton camp. Ils ont assailli les premières sentinelles, et se sont précipités au milieu des lances. Ils chargeaient avec une telle furie qu'on leur a laissé le champ libre. Ils se sont rués sur les tentes de Fabricius, et là ils ont tué six soldats. Fabricius a une blessure à la poitrine, Horace a la tête fendue, Olmida a perdu le bras droit et il va mourir. La légèreté de ses pieds a peu profilé au valeureux Estacio ; car en poursuivant lesNumantins, il a trouvé la mort. Ils allèrent d'une tente à l'autre jusqu'à ce qu'ils eussent trouvé un morceau de pain dont ils s'emparèrent; puis ils retournèrent sur leurs pas. L'un d'eux s'échappa en fuyant; mille épées ont achevé l'autre. J'augure de ceci que la faim leur a donné cette audace.

sciPioN. Si, mourants de faim et enfermés, ils montrent un tel courage, que feraient-ils étant libres et livrés à leurs forces premières? Vous serez enfin domptés; nous opposerons notre habileté à votre foreur; elle excelle à triompher de l'orgueil!

La scène change et représente la place publique de Numance.

(On sonne aux armes dans la ville. Morandro entre tout taché de sang et portant une petite corbeille sous le bras, laquelle contient un morceau de pain ensanglanté.)

MORANDRO, comme en délire. Tu 116 VienS pHS, LéOIlCiO ? Qu'eSt

cela, mon ami ? Si tu n'es pas avec moi, comment suis-je revenu sans toi? Ami, qu'es-tu devenu? Ce n'est pas loi qui m'as quitté, mais moi qui t'ai abandonné! Ton corps mis en pièces témoigne de ce que coûte ce painl Est-il possible que la blessure qui l'a donné la mort n'ait pas tranché ma vie ! Le cruel destin, dans ce moment terrible, n'a pas voulu m'achever pour mon malheur et pour ton bien. Ton amitié l'emporte sur la mienne ; mais mon âme va bientôt se disculper près de toi, aussitôt que j'aurai donné ce pain amer à ma douce Lira, ce pain conquis sur les ennemis, ou pour mieux dire acheté avec le sang de deux amis infortunés.

(Entre Lira portant des objets qu'elle est censée aller jeter au bûcher.)

LIRA. Que vois-je?

MORANDRO. Tu vois. Lira, l'accomplissement de ma parole et ma persistance à ne vouloir pas que tu meures tant que je serai vivant 1 Je pourrais ajouter que ce pain t'arrive quand la vie me quitte.

LIRA. Que dis-tu, cher Morandro?

MORANDRO. Quo tu pcux apaisor ta faim pendant que la destinée coupe le fil de mon existence. Mais mon sang mêlé avec ce pain te donnera, douce amante, un triste et amer repas. Ce pain que tu vois ici, quatre-vingt mille hommes le gardaient. Il coûte la vie de deux tendres amis. Pour que tu comprennes mieux combien je mérite ton amour, sache que je vais mourir et que Léoncio est déjà mort. Reçois avec amour ma dernière volonté; le repas qui plaît à l'âme

NUMANGE. â19

est le meilleur. Puisque tu as vu le calme et la tempête, reçois le corps comme tu as reçu l'âme !

(Il tombe mort. Lira le reçoit dans ses bras.)

LIRA. Morandro! Mon ami! qu'as-tu? Comment perds-tu si vite ton courage accoutumé? Mais mon époux est mort! 0 événement lamentable ! vaillant amant et soldat malheureux! Pour m'affranchir de la mort, tu m'as ôté la viel 0 pain couvert d'un sang versé pour moi, tu n'es pour ma bouche qu'un poison ! Mes lèvres ne te loucheront pas, sinon pour te donner un baiser!

(Elle baise le pain et le jette à terre. — Entre un enfant, frère de Lira.)

l'enfant. Lira, ma sœur, je me meurs, mon père et ma mère vont aussi mourir comme moi. La faim les a tués; ma sœur, as-tu du pain ? Pain, comme tu* viens tard ! La faim tient ma gorge si serrée que de l'eau même n'y passerait pas. Reprend-Ie, ma sœur; pour augmenter mon désespoir, je vois que le pain m'arrive quand la vie me quitte.

(Il tombe mort.)

LIRA. Tu as expiré, frère? Tu n'as plus un souffle. Le mal est le bienvenu, quand il vient seul. Fortune, pourquoi m'accables-tu avec ces deux malheurs? Pourquoi me lalsses-tu à la fois orpheline et veuve? 0 dur escadron romain ! Gomme ton épée me fait deux fois mourir dans mon époux et dans mon frère! Lequel des deux pleurerai-je, puisque chacun fut dans la vie le cher joyau de mon cœur? Doux époux, tendre frère, mon amour égalera le vôtre, je vous verrai bientôt au ciel. Je dois mourir comme vous; le fer et la faim m'achèveront!

(Entre une femme poursuivie par un soldat numantin, le poignard à la main, pour la tuer.)

LA FEMME. Pèrc étcmel, clément Jupiter, secourez-moi dans mon adversité!

LE SOLDAT. Quoique tu me fuies, ma main doit te donner la mort.

LIRA. Bon soldai, tourne contre moi ce fer aigu et ce vaillant bras. Laisse vivre celle qui aime la -vie et ôte-la à celle à qui elle pèse.

LE SOLDAT. Quoique le décret du sénat ordonne de tuer toutes les femmes, quel est l'homme qui oserait frapper ta beauté? Quant à moi, je ne le saurais faire. Qu'une autre main te tue, je ne pourrais que t'adorer l

LIRA. Cette pitié que tu ressens pour moi, valeureux soldat, je jure et je prends le ciel à témoin que je la regarde comme la plus dure rigueur. Tu m'aurais témoigné ton amitié en m'arrachant le jour; mais puisqu'à mon grand dommage tu veux te montrer pitoyable envers moi, aide-moi à ensevelir mon mari et mon frère.

LE SOLDAT. Je ferai ce que tu me demandes. Porte ton frère, c'est une moins lourde charge. Je porterai le corps de ton mari.

(Ils sortent, emportant les deux corps. — Entre une femme armée, portant un bouclier au bras gauche et tenant une laïice de la main droite. C'est la Guerre. Derrière elle s'avance la figure allégorique de la Maladie, appuyée sur une béquille, la tête entourée de linges, et avec un masque jaune. Elle est accompagnée de la Faim, vêtue d'une robe jaune avec un masque pfile. Des hommes peuvent remplir ces rôles, puisqu'ils portent des masques.)

LA GUERRE. Faim et Maladie, exécutrices de mes sévères et terribles arrêts, insensibles à la prière, aux menaces et aux droits, puisque vous connaissez mes projets, agissez sans retard pour me satisfaire. La destinée, qui veut être obéie, me contraint de donner mon aide aux soldats romains; ils seront vainqueurs pendant un temps et les Espagnols seront soumis, mais un autre temps viendra où j'élèverai le petit et où j'abattrai le grand. Je suis la puissante Guerre que les mères détestent. Quoiqu'on me maudisse quelquefois à tort, parce qu'on ignore la valeur de ce bras, je sais que l'Espagne me glorifiera un jour sur tout le globe

terrestre aux temps heureux où régneront un Carlos, un Philippe et un Fernand.

'la maladie. Si notre amie fidèle, la Faim, ne s'était pas chargée de la mort des Numantins, ta volonté aurait été accomplie par moi, en sorte que le Romain aurait fait un butin plus facile et plus riche encore qu'il ne l'espère: mais, autant qu'elle l'a pu, elle a ôté au peuple numantin tout espoir de salut. La Fureur et la Rage^ tes suivantes, ont pris dans leur âme une telle place qu'ils sont plus altérés de leur propre sang que les Romains. La mort est leur seule joie et, pour enlever à leurs ennemis l'honneur du triomphe, ils se massacrent l'un l'autre.

LA FAIM. Tourne les yeux de ce côté et tu verras brûler les toits élevés de la ville. Ecoute les gémissements qui sortent de toutes les poitrines; entends la voix et le lamentable tumulte de ces belles femmes qui, demi-mortes sous la cendre et le feu, oublient père, ami, amour et prière. Semblables à des brebis sans gardien attaquées par des loups et qui fuient çà et là pour échapper à la mort, des enfants et des femmes délicates vont de rue en rue fuyant les épées homicides et cherchant vainement à éviter une mort inévitable. Le glaive du mari perce le sein de sa nouvelle épouse qu'il aime. Contre sa mère, chose qu'on ne vit jamais ! le fils s'avance et se dépouille de toute pitié, et contre son fils le père lève un bras irrité et déchire ces entrailles qui sont les siennes. Il n'est pas une place, pas un coin, ni une maison, ni une rue qui ne soit pleine de morts; le fer tue, le feu incendie, la rigueur implacable condamne. Tu verras bientôt les plus hauts murs à ras du sol, et les palais et les temples les plus magnifiques s'écrouler en poussière et en cendres. Viens, et tu verras Théogène affiler le tranchant de son épée pour immoler ses chers enfants et son épouse bien-aimée, et comme; après eux, il fait peu de cas

de la vie, cherchant tine étrange mort qui entraîne plus d'un désastre avec le sien.

(Elles sortent. — Entrent Tbéogène et ses trois petits enfants et sa femme,)

LA GUERRE. Allons, que chacune de vous m'obéisse et exécute de point en point ma volonté.

THÉOGÈNE. L'amour paternel n'arrête pas l'exécution de mon cruel dessein. Voyez, mes fils, où me réduit le souci de mon honneur ! C'est une terrible douleur que celle qu'on ne guérit que par une mort violente, et pour moi elle est encore plus grande, puisque la destinée a voulu que je fusse votre bourreau. Vous ne serez pas esclaves, ô fils de mon âme, les Romains ne triompheront pas de vous, puisqu'ils n'ont pu nous soumettre. Le ciel, qui a pitié de nous, offre UQ chemin à notre liberté, mais il nous dit que ce chemin est dans les mains de la mort. Vous non plus, ma chère femme, vous ne serez pas offensée par les regards ou par le bras des ennemis; mon glaive vous évitera cette agonie, rendra vains leurs projets et ils ne posséderont que les cendres de Numance. Epouse bien-aimée, c'est moi qui, le premier, ai demandé la mort pour tous plutôt que de souffrir le joug des Romains; mol et mes fils nous ne serons pas les derniers à mourir.

LA FEMME. Si nous pouvious échapper à notre sort par une autre voie, le ciel sait combien j'en serais heureuse; mais puisque cela ne se peut faire et puisque ma mort est si proche, que nous mourions par toi et non par l'épée romaine ! Et puisqu'il faut mourir, je désire que ce soit dans le temple de Diane. Mon seigneur, conduis-nous là et livre-nous au fer, au cordon et au feu!

théogène". Qu'il en soit ainsi! Ne différons pas; le triste sort m'invite à mourir.

l'enfant. Mère î pourquoi pleures-tu? Où allons- nous?

iNUMANGE. m

Je suis trop faible pour marcher. Il vaudrait mieux manger, car la faim me fait souffrir.

LA. MÈRE. Viens dans mes bras, fils de ma vie, je te donnerai la mort pour repas.

(Ils sortent. — Deux jeunes gens entrent en courant ; l'un se nomme Viriato, l'autre Servie.)

viRiATO. Par où veux-tu fuir, Servie?

sERvio. Par où tu voudras.

VIRIATO. Si tu ne peux marcher tu périras ici par la faim, par l'épée ou par la peur. Je m'en vais parce que je crains que le fer ne m'égorge ou que le feu ne me brûle.

(Il sort, et Théogène entre avec deux épées nues et les mains ensanglantées. A son aspect, Servie s'enfuit.)

THÉOGÈNE. Sang qui coule de mes entrailles, puisque tu es celui de mon fils! mains honnêtes et cruelles! fortune conjurée contre nous î ciel vide de pitié! offrez-moi dans ce moment suprême une mort prochaine et honorable ! Vaillants Numantins, croyez que je suis un perfide Romain, vengez sur moi vos affronts en enfonçant vos glaives dans ma poitrine! (ii jette rune de ses épées.) Une de ces épées vous représente ma fureur et ma rage insensée, plus douloureuse que la mort sur un champ de bataille. Que celui qui m'accordera la faveur de me délivrer du souci de la vie jette ce misérable corps aux flammes. Ce sera un pieux office! Venez! qu'attendez-vous? Immolez-moi, et que votre amitié se tourne contre moi en fureur ennemie !

UN NUMANTiN. Qui iuvoques-tu, brave Théogène?... Quel nouveau mode de mort as- tu inventé ? Pourquoi nous provoques-tu à de si désastreuses actions?

THÉocxÈNE. Vaillant fils de Numance , si tu n'es pas affaibli par la peur, prends cette épée et perçons-nous l'un l'autre comme si nous étions des ennemis !

LE NUMANTiN. AUous sur la place où est allumé le bûcher

et que le vainqueur précipite le vaincu dans les flammes ! THÉOGÈNE. Marche! Que je périsse par le fer ou par le feu, je vois notre gloire dans cette mort.

Le théâtre change et représente le camp des Romains.

SCIPION, à Jugurtha, à Quintus Fabius et à Caius Marius. SI jC UQ me

trompe, ou si les bruits et les flammes qui s'élèvent audessus de la ville ne sont pas des signes menteurs, je crains que l'ennemi n'ait tourné sa fureur contre lui-même. Je n'aperçois personne sur la muraille, les sentinelles ne donnent pas les signaux habituels; tout est calme et silencieux comme si Numance était en paix.

cAÏus MARIUS. Tu pourras sortir de ce doute, si tu le désire. Je monterai sur le mur pour voir ce que font dans Numance nos fiers ennemis.

SCIPION. Attache quelque échelle à la muraille et accomplis ton dessein.

. CAÏus MARIUS. Apportez une échelle , et, toi Ermilio, dis qu'on me donne un casque et mon bouclier ; je perdrai la vie ou je dissiperai ce doute.

ERMILIO. Voici le bouclier et le casque; Olimpio apporte l'échelle.

CAÏus MARIUS. Recommandez-moi à Jupiter.

SCIPION. Lève davantage ton bouclier, Marius; couvre ton corps et ta tête. Courage, te voilà sur le sommet, que voistu?...

CAÏUS MARIUS. Dieux sacrés !

JUGURTHA. D'où vient ton étonnement?

CAÏUS MARIUS. J'aperçois un lac de sang et des milliers de corps étendus dans les rues de Numance.

SCIPION. N'y a-t-il personne qui vive ?

cAïus MARius. Je ne le pense pas , du moins aucun ne s'offre à ma vue.

sciPioN. Saute sur le rempart et examine tout avec attention. Ami Jugurtha, suis-le, nous te suivons tous.

JUGURTHA. Cette entreprise ne convient pas à ton rang. Calme-toi et attends que Marins ou moi revenions pour t'instruire de ce qui se passe dans la ville, (n monie.) Tenez bien cette échelle. Justes cieux ! Quel horrible spectacle ! La terre est baignée d'un sang qui fume, les places et les rues sont jonchées de cadavres. Je veux tout voir.

(Il descend dans la ville.)

QmNTus FABIUS. Saus doute les fiers Numantins^ excités par leur fureur, et voyant que le salut leur échappait, se sont cntre-tués pour se soustraire à la honte de devenir prisonniers de vainqueurs qu'ils abhorrent.

sGiPioN. Qu'il en reste un seul vivant et Rome me décernera le triomphe pour avoir dompté cette superbe ennemie mortelle de notre nom!

CAÏUS MARIUS, revenant en scène. EU Vaill, llluStrC général, UOUS

avons employé nos forces ; vainement vous avez agi avec promptitude, nos espérances de victoire ne sont plus que poussière et fumée. La fm lamentable et la triste histoire de cette ville invaincue de Numance mérite une mémoire éternelle. Ils t'ont soustrait le butin et arraché des mains le triomphe en mourant avec une constance magnanime. Nos projets ont été vains, puisque leur désespoir a plus fait que toute la puissance romaine. Ce peuple épuisé a terminé violemment les misères de son existence. Il a rompu la dure chaîne de l'esclavage avec une prompte audace. Au milieu de la grande place s'élève un immense bûcher alimenté par leurs trésors et par leurs cadavres. Je suis arrivé à temps pour le voir encore , et le furieux Théogène, désireux de mourir, maudissant sa destinée , se jetant au milieu des

flammes. En s'y précipitant, il disait : « 0 Renommée, celte action mérite d'ôtre racontée par toi! Romains, venez voir cette cité convertie en poussière et en fumée, ses fleurs et ses fruits devenus des herbes desséchées ! » J'ai parcouru une partie de la ville en proie à des pensées diverses. Je n'ai pas trouvé un seul habitant que je puisse t'amener. Pourquoi et comment ont-ils commis un tel acte de démence ?

QuiNTUs FABIUS. Jugurtha, qui accourt, t'en dira davantage.

JUGURTHA, entrant. C'ost Vainement, sage général, que tu emploies ici ta valeur, porte ailleurs ton habileté sans égale, tu n'as rien à faire à Numance. Tous ses habitants sont morts. Il n'en reste qu'un seul pour figurer dans ton triomphe ; c'est un jeune homme de bon air qui s'est enfermé dans une tour que tu vois d'ici.

sciPiON. Allons vers lui et engageons ce jeune homme à se livrer à nous vivant ; c'est ce qui importe le plus pour le moment.

(Ils vont vers la tour.)

viRiATo, au sommet de la tour. Que cherchez-vous , Rouiaîus ? Si vous voulez entrer dans Numance , vous le pouvez sans difficulté; sachez pourtant que j'ai les ciels de cette ville morte.

SCIPION. Jeune homme , c'est pour cela que je viens vers toi, afin que tu saches si ce cœur renferme de la pitié.

VIRIATO. Cruel, tu montres trop tard ta clémence, puisque personne n'est plus là pour en profiter, et que moi-même je veux subir toute la rigueur de ton arrêt.

QUINTUS FABIUS. Es - tu asscz Insonsé pour ne pas apprécier ta belle jeunesse ?

scipioN. Tempère ton ardeur, jeune homme, et soumets ton courage à ma puissance; dès ce moment je t'engage ma foi et te donne ma parole que tu seras ton seul maître. Je te

NUMâNCE. 227

ferai de riches présents si tu veux te donner à moi de bon gré.

vmiATo. Toute la fureur de ceux qui sont morts parmi ce peuple devenu une poussière, toute leur obstination à refuser de se rendre est passée en moi. J'ai hérité de tout le courage de Numance; vois si ce n'est pas une folie de vouloir me vaincre. Chère patrie, peuple malheureux, ne crois pas que j'oublie ce que te doit celui que tu as engendré, ni que les promesses ou la crainte puissent agir sur moi! Que la terre me manque, ou le ciel ou la destinée, que le monde entier aspire à me vaincre, je payerai ma dette à ton courage. Si la peur m'a fait chercher un asile dans cette tour contre une mort effroyable et prochaine, je serai plus courageux à présent et résigné à suivre ton sort. Romains, n'essayez pas de franchir ce mur. Votre pouvoir serait-il plus grand, vous ne parviendriez pas à me vaincre. Si j'ai tendrement et purement aimé ma patrie, je le prouve en mourant ainsi.

(Il se précipite du haut de la tour.)

scipmN. Action inouïe , digne du cœur vaillant d'un homme, tu illustreras non- seulement Numance, mais l'Espagne! Avec cette vertu héroïque, étrange, mon droit est mort et perdu. Et toi, avec cette chute, tu élèves ta renommée et tu abaisses mes victoires. Puisses-tu revenir à la vie et Numance Se relever ! je serais satisfait, car toi seul as gagné cette grande et illustre bataille. Sois fier, enfant, de la gloire que le ciel te prépare ! par cette chute tu as vaincu le vainqueur, tombé plus bas que toi !

(On entend un bruit de trompettes, et la Renommée paraît.)

LA RENOMMÉE. Quo ma voix sonore retentisse de nation en nation et emplisse les cœurs du désir d'éterniser un tel haut fait. Romains, relevez ce corps qui a pu, malgré son jeune âge, vous arracher un si éclatant triomphe; moi, la

Renommée qui proclame, je ferai en sorte, tant que le ciel éclairera cette terre , de publier dans mon vol rapide la valeur de x\umance, unique d'un pôle à l'autre. Cet exploit inouï annonce ce que dans les siècles futurs seront les enfants de la forte Espagne, dignes héri tiers de leurs pères. Mais puisque ma mémoire se charge de ce soin, donnons une heureuse fin à notre histoire.

LE

INTERMEDE

Une l'ue de Madrid.

(Entre un soldat mal vêtu, ceint d'une mauvaise écharpe, et derrière lui

un sacristain.)

LE SOLDAT. QuG HiG veux-tu, oiubre vaine ?

LE SACRISTAIN. Je ne suis pas une ombre vaine, mais un corps solide.

LE SOLDAT. Avec tout Cela je t'adjure au nom de mon maliieur de me dire qui tu es et ce que tu cherches dans cette rue?

LE SACRISTAIN. A Cela je te réponds au nom de mon bonheur que je suis Lorenzo Pasillas^ sous-sacristain de cette paroisse, et que je cherche dans cette rue ce que j'y trouve, pendant que toi tu cherches et ne trouves pas.

LE SOLDAT. Ghorches-tu par hasard Christina, la laveuse de vaiselle de cette maison?

LE SACRISTAIN. Tu (lixisU.

LE SOLDAT. Alors vicus ici, sous-sacristain du diable I LE SACRISTAIN. Va-t-cu là-bas, cheval de Genève.

LE SOLDAT. Très-bîeii *, viens ici, te dis-je.Ne sais-ta pas que Christina est mon joyau?

LE SACRISTAIN. Et nô sais-tu pas, polype habillé, que ce joyau je me le suis adjugé?

LE SOLDAT. Vivo Dieu! Je te donnerai mille coups et te briserai la tête en pièces.

LE SACRISTAIN. S'il to faut dcs pièces pour t'amuser, contente-toi de celles qui ornent tes chausses et ton pourpoint.

LE SOLDAT. As-tu parlé quelque fois à Christina?

LE SACRISTAIN. Quaud j'en ai eu la fantaisie.

LE SOLDAT. Qucls préscnts lui as-tu faits?

LE SACRISTAIN. Un grand nombre.

LE SOLDAT. Combien, et lesquels?

LE SACRISTAIN. Je lui ai donné un grande caisse de confitures de coings pleine de rognures de pâte blanches comme la neige elle-même, et quatre paquets de chandelles de cire blanche aussi comme l'hermine.

LE SOLDAT. Quo lui as-tu encore donné?

LE SACRISTAIN. Ccut mille désirs de la servir enveloppés dans un billet,

LE SOLDAT. El elle, que t'a-t-elle rendu?

LE SACRISTAIN. L'cspoir prochaîu de devenir mon épouse.

LE SOLDAT. Tu n'cs pas homme d'église?

LE SACRISTAIN. Je suis laïquo et puis me marier où et comment je voudrai. Tu le verras bientôt.

LE SOLDAT. Vicus ici, laïquc trop facile à enflammer, et satisfais à ma demande. Si cette fille a répondu si ouverte-

1, 11 y a ici un jeu de mot intraduisible. Sofa y cavallo^ no falta sino el rey para tomar las manos. Sota, qui veut dire sous, signifie aussi valet au jeu de cartes. « Valet et cheval. Il ne manque que le roi pour faire les levées. »

ment, ce que je ne crois pas, à la mesquinerie de tes dons, comment répondra-t-elle à la magnificence des miens ? L'autre jour je lui envoyai un billet d'amour écrit au dos d'un mémoire que je présentai jadis à Sa Majesté, énumérant mes services et mes besoins présents. Le soldat ne ment pas quand il dit! qu'il est pauvre. Ledit mémoire fut l'objet d'un décret remis à l'aumônier général , et sans attendre les quatre ou six réaux qu'il ne pouvait manquer de me valoir, j'écrivis au revers, avec une libéralité difficile à croire, mon billet, et je sais que de mes mains pécheresses il arriva dans les saintes mains de la belle.

LE SACRISTAIN. Lui as-tu cuvoyé autre chose?

LE SOLDAT. Des soupirs, des larmes, des sanglots, des syncopes, et toute la troupe des démonstrations nécessaires en usage chez les amoureux pour découvrir leur passion, lesquels sont de mise en tout temps et en toute saison. • LE SACRISTAIN. Lui as-tu douué une musique concertée ?

LE SOLDAT. Celle de mes lamentations, de mes angoisses et de mes chagrins.

LE SACRISTAIN. Moi, il m'cst arrivé de lui donner le concert avec mes cloches chaque fois qu'elle passait, si bien que j'ai exaspéré tout le voisinage avec ce bruit continuel que je faisais pour donner satisfaction à ma bellC;, et pour lui faire savoir que j'étais dans le clocher toujours à son service. Quand j'ai carillonné pour les morts, je carillonne encore pour les grandes vêpres.

LE SOLDAT. Eu ceci tu as l'avantage sur moi, je n'ai rien à carillonner.

LE SACRISTAIN. Et commcut Christina a-t-elle répondu à tout ce que tu as fait pour elle ?

LE SOLDAT. Eu uc mc vovaut pas, en ne me parlant pas, en m'injuriant quand elle me rencontre dans la rue, en jetant

sur moi ses eaux quand elle savonne ou quand elle lave la vaisselle, et cela arrive chaque jour, puisquo chaque jour je me promène dans cette rue, à sa porte, dont je suis le gardien vigilant. Enfin, je suis le chien du jardinier, je ne la possède pas, et je ne veux pas qu'un autre la possède tant que je serai vivant. Par ainsi, allez-vous-en, seigneur sous-sacristain, car c'est par respect pour votre robe que je ne vous ai pas mis la tête en morceaux.

LE SACRISTAIN. Elle ressemblerait alors à vos habits.

LE SOLDAT. L'habit ne fait pas le moine. Le soldat déguenillé par la guerre est aussi honorable qu'un chanoine avec un manteau raccommodé, parce que là se reconnaît l'ancienneté de son service. Sur-ce, partez, ou je ferai ce que j'ai dit.

LE SACRISTAIN. Est-cc parcc que je suis sans armes ? Eh bien,, attendez ici, gardien vigilant, et vous verrez qui je suis !

LE SOLDAT. Quc peut-êtrc un Pasillas?

LE SACRISTAIN. Vous le vcrrcz.

(Il sort.)

LE SOLDAT. 0 fcmmes ! femmes ! toutes versatiles et capricieuses! Christina ! lu abandonnes celte fleur, ce jardin' de la soldatesque, et lu t'accommodes de cet abject sous-sacristain, ne pouvant en avoir un tout entier ! Mais je ferai en sorte que cela ne te profite pas; j'aurai l'œil sur cette rue et sur ta porte; je barrerai le chemin à tes amants, et je justifierai ainsi mon nom de gardien vigilant.

(Entre un jeune garçon avec une boîte et un morceau d'étoffe, vêtu comme ceux qui demandent l'aumône pour quelque image.)

LE GARÇON. Aunoiu du ciel, donnez pour l'huile et la lampe de Sainte-Lucie, qui garde la lumière de vos yeux! Hé! làbas ! faites l'aumône.

LE SOLDAT. Holà! ami Sainte-Lucie, venez ici! Que voulez-vous dans celte maison?

LE GARÇON. Ne le voyez -vous pas? Une aumône pour rtiuile et la lampe de notre Sainte-Lucie.

LE SOLDAT. Dcmaudes-tu pour la lampe, ou pour l'huile de la lampe?

LE GARÇON. Tout le monde comprend que c'est pour l'huile de la lampe.

LE SOLDAT. Est-cc que dans cette maison on a coutume de te donner?

LE GARÇON. Tous les jours deux maravédis.

LE SOLDAT. Et qui te les donne ?

LE GARÇON. La personuc qui se trouve là. Le plus souvent c'est une fille de cuisine qui se nomme Christina, et qui est bonne comme l'or.

LE SOLDAT. Douc la fille ne te paraît pas mal ?

LE GARÇON. Quand je serais de bois il n'en pourrait être ainsi.

LE SOLDAT. Commcut t'appelle-t-on? Je ne voudrais pas de nouveau t'appeler Sainte-Lucie.

LE GARÇON. Ou me nomme Andrès.

LE SOLDAT. Douc, seigucur Andrès,prenezcecMar^o(ie/im^ 1, et songez que vous êtes payé pour quatre jours. Allez avec DieUj et soyez averti que de quatre jours vous ne devez pas vous présenter à cette porte, si vous ne voulez que je vous rompe les côtes.

LE GARÇON. Je ne reviendrai pas de tout le mois. N'ayez aucun souci.

(Il sort.)

1. Le cuarto est une monnaie de cuivre de moins de cinq centimes.

LE SOLDAT. Ne doFs pas, gardien vigilant.

(Entre un garçon colportant et criant des toiles de Cambray, des dentelles de Flandre et du fil de Portugal.)

LE COLPORTEUR. Achetez des toiles de Cambray, des dentelles de Flandre, lil de Portugal !

cHRisTiNA, à la fenêtre. Hé, Manuel, apportez-vous du cordonnet pour les chemises ?

LE COLPORTEUR. Oui, d'cxcellent.

CHRiSTiNA.. Entrez donc; ma maîtresse en a besoin.

LE SOLDAT. 0 étoHo de ma perdition! Aimant de mon espérance! (au colporteur.) Counaissez-vous cette jeune fille qui vous appelle de la fenêtre ?

LE COLPORTEUR. Jc la counais. Pourquoi me faites-vous cette question ?

LE SOLDAT. N'a-t-clle pas bon visage et une grâce parfaite ?

LE COLPORTEUR. Il me semble.

LE SOLDAT. Moi, il me le semble tellement, que je vous défends d'entrer dans cette maison, ou sinon, par Dieu ! je vous romps les os, sans en épargner un seul.

LE COLPORTEUR. Comment! je ne puis entrer où mon commerce m'appelle ?

LE SOLDAT. Va-t'cu, ct uc répliquo pas, ou je ferai ce que j'ai dit, et tout de suite.

LE COLPORTEUR. Terrible aventure ! Doucement, seigneur soldat, je m'en vais.

(Il s'éloigne.)

CHRISTINA, à la fenêtre. Vous u'cutrez pas, Manucl ? LE SOLDAT. Manucl est parti, senoradu Cordonnet,! CHRISTINA. Jésus ! Qucl cunuyeux animal! Que faites-vous dans celte rue, et à cette porte?

(Elle refernie la fenêtre et disparaît.)

LE GARDIEN VIGILANT. 23â

LE SOLDAT. Mon soleil s'est caché derrière les nuages !

(Entre un cordonnier portant des mules neuves à la main. Comme il va entrer dans la maison de Christina le soldat l'arrête.)

LE SOLDAT, doucement. Boii monsicur, cherchcz-voiis quelque chose dans cette maison?

LE CORDONNIER. SaUS dOUtO.

LE SOLDAT. Pourrait-ou savoir à qui vous avez affaire ?

LE CORDONNIER. Pourquoi non ? Je cherche une fille de cuisine pour lui remettre des mules qu'elle m'a commandées.

LE SOLDAT. Dc soTtc quo VOUS ôtos SOU cordounier?

LE CORDONNIER. Je l'ai chaussée plus d'une fois.

LE SOLDAT. Et VOUS alloz lui essayer ces mules ?

LE CORDONNIER. C'cst inutile. A la bonne heure si c'étaient des souliers d'homme comme elle en porte ordinairement.

LE SOLDAT. Sout-ellcs payées, ou non?

LE CORDONNIER. Ellcs ne sout pas payées, mais elle va me les payer.

LE SOLDAT. Nc m'accordcrez-vous pas une faveur qui sera pour moi très-grande? Confiez-moi ces mules, je vous donnerai un nantissement de leur valeur; d'ici à deux jours j'espère avoir de l'argent en quantité!

LE CORDONNIER. Volonticrs. Donnez- moi le nantissement. Je suis un pauvre manœuvre, et je ne puis me fier à personne.

LE SOLDAT. Jo VOUS donnerai un cure-dents que j'estime beaucoup, et que je ne vendrais pas pour un écu. Où est votre boutique, pour j'aille vous le porter?

LE CORDONNIER. Daus la grande rue. Je me nomme Juan Juncos.

LE SOLDAT. Eh bien! seigneur Juan Juncos, voici le curedents. Estimez-le un bon prix puisqu'il m'appartient.

LE CORDONNIER. Commentvoulez-vous que j'estime un bon prix une bagatelle qui ne vaut pas deux maravédis?

LE SOLDAT. Je ne vous donne cela que comme un souvenir, afin que lorsque, je mettrai la main dans ma poche, ne trouvant pas mon cure-dents, il me revienne en mémoire que c'est vous qui le détenez, et que je puisse vous l'aller réclamer. Foi de soldat, je ne vous le donne pas pour autre chose. Si ce gage ne vous paraît pas suffisant, prenez mon écharpe. Un bon payeur ne craint pas de donner des gages.

LE CORDONNIER. Quoiquc cordonuior, je ne suis pas assez discourtois pour dépouiller Votre Grâce. Gardez votre bien, je garderai mes mules, c'est ce qui me convient le mieux.

LE SOLDAT. Combien ont-cllcs dépeints?

LE CORDONNIER. A*peine cinq.

LE SOLDAT. Je suis encore moins large, mules de mes entrailles, puisque je ne possède pas six réaux pour vous payer. Écoutez-moi, seigneur cordonnier, je veux vous réciter quelques vers qui viennent de me sortir du cerveau tout mesurés. (Déclamant.) « Mulcs de mes entrailles! »

LE CORDONNIER. VOUS êtCS poëte ?

LE SOLDAT. Poëto fameux, vous l'allez voir. Soyez attentif. « Mules de mes entrailles ! L'amour est un si grand tyran, qu'oublieux de la foi que vainement je lui garde pour Téternité, il donne aujourd'hui avec l'enveloppe d'un pied la main à mon espérance. Voilà de vos hauts faits, petits souliers défiants. Déjà, vous sachant à Christina, mon cœur s'avise de vous nommer mules de mes entrailles. »

LE CORDONNIER. Jc uo Comprends pas trop la poésie ; celleci pourtant me sonne si bien à l'oreille qu'elle me paraît être du Lope de Vega, comme toutes les choses qui sont bonnes ou qui paraissent, l'être.

LE GARDIEiN VIGILANT. 237

LE SOLDAT. Eh bien, puisque vous ne voulez pas me confier ces mules, gardez-les-moi pendant deux jours. Et maintenant, monsieur le cordonnier, vous ne devez ni voir Christina, ni lui parler.

LE CORDONNIER. Je ferai ce que me commande monsieur le soldat, parce que je devine de quels pieds il boite. Ils sont au nombre de deux, celui de la pauvreté et celui de la jalousie.

LE SOLDAT. Ceci u'cst pas une idée de cordonnier, mais de Collégial- Trilingue.

LE CORDONNIER. 0 jalousic ! jalousic! Gomme on ferait mieux de t'appeler douleur !

(Il sort.)

LE SOLDAT. Si tu u'étais pas gardien et gardien vigilant, tu verrais comment les moustiques entreraient dans la cave qui renferme la liqueur de ta joie ! (Écoulant.) Mais quelle est cette voix? Sans doute celle de ma Christina, qui se désennuie en chantant pendant qu'elle balaye ou qu'elle lave la vaiselle.

(On entend dans la maison un bruit d'assiettes qu'on nettoie, et une voix chante.)

LA voix. Sacristain de ma vie ! Je suis à loi ! Confiant dans ma fidélité, chante Alléluia!

LE SOLDAT. Qu'culends-je ? Sans doute le sacristain doit être le joyau de son cœur. 0 argenterie la plus polie que posséda jamais le calendrier des laveuses de vaisselle ! Pourquoi, ainsi que tu nettoies cette faïence, qui entre tes mains devient luisante comme de l'argent, ne nettoies- tu pas ton ame de ces pensées basses et sous-sacristaines?

(Entre le maître de Christina.)

LE MAITRE. Galant, que voulez-vous ? Que cherchez-vous à celte porte?

LE soLD.\T. Je veux meilleur que ce qui est bon, et jo

â38 THÉÂTRE DE MICHEL CERVANTES.

Cherche ce que je ne trouve pas. Mais qui êtes-vous vous qui me questionnez? '

LE MAITRE. Je suis le propriétaire de cette maison.

LE SOLDAT. Le maître deChristina?

LE MAITRE. Lui-mêmc.

LE SOLDAT. Puisquo VOUS touchez ce point, veuillez prendre ces papiers. Vous y verrez mes états de service, avec vingt-deux certifirats de vingt-deux généraux sous les' étendards desquels j'ai servi, et de trente-quatre mestres de camp qui ont daigné me faire le même honneur.

LE MAITRE. Je cTois quc, depuis cent années, il n'y a pas eu autant de généraux et de mestres de camp dans 1-infanterie espagnole.

LE SOLDAT. Votre Grâce est un homme pacifique, et nest pas obligée de s'entendre aux choses de la guerre. Qu'elle veuille jeter les yeux sur ces papiers, elle y verra, les uns après les autres, tous les généraux et mestres de camp nue j'ai dit.

LE MAITRE. Je VOUS Ics dounc comme vus. Mais à quoi bon me conter tout ceci?

LE SOLDAT. Pour VOUS faire trouver possible et vrai ce que je m'en vais vous dire, que je suis proposé pour l'un des trois châteaux et places qui restent vacants dans le royaume de Naples, à savoir : Gaëta, Berleta et Rijobes.

LE MAITRE. Jusqu'à présent, tout ce que vous me dites m'est fort indilférent.

LE SOLDAT. Pourtant je sais que cela doit vous toucher si Dieu le permet.

LE MAITRE. En qucUo manière ?

LE SOLDAT. Si le cicl ne tombe pas je dois être pourvu de 1 une de ces places, et je désire me marier avec Christina. Quand je serai son époux Votre Grâce pourra considérer

ma personne et mon bien comme sa chose propre, car je ne serai pas ingrat pour les bontés prodiguées par vous à ma chère et bien-aimée conjointe.

LE MAITRE. Yous avcz la tête un peu fêlée.

LE SOLDAT. Savcz-vous jusqu'à quel point, mon doux monsieur? Vous allez me quitter la place tout de suite, et cela sans passer le seuil de votre porte.

LE MAITRE. Vit-ou pareille extravagance ? Qui a le droit de m'empêcher d'entrer dans ma maison ?

(Le sous-sacristain Pasillas revient armé d'un couvercle de cuvier et d'une large épée. Il est accompagné d'un autre sacristain coiffé d'un morion et armé d'un bâton pendu à une queue de renard.)

LE SACRISTAIN. Attention, ami Grajales, voici celui qui a troublé mon repos. "*

GRAJALES. Je n'ai qu'un souci, c'est que mes armes soient quelque peu fragiles; sans cela je l'aurais dépêché dans l'autre monde en toute diligence.

LE MAITRE. Apaiscz-vous, mcs gentilshommes. Quel oubli des convenances et quelle boucherie est-ce là ?

LE SOLDAT. Brigauds, c'est une trahison ! Sacristains sans bonne foi, je jure que je vais vous transpercer quand vous auriez reçu autant d'ordres qu'un Cérémonial. Lâche, tu viens à moi avec une queue de renard; c'est me dire que je suis un ivrogne, ou bien tu crois venir épousseter quelque portrait en ronde bosse.

GRAJALES. Je ne pense qu'à guetter les moustiques autour d'une cuve de vin.

(Christina paraît à la fenêtre avec sa maîtresse.)

CHRiSTiNA, criant. Madame, madame, on tue mon maître. Plus de deux mille épées sont levées sur lui, et elles jettent de tels éclairs que j'en perds la vue.

LA MAITRESSE, dans la maison. DiS-tU Vrai, Uia flilc? QUO DiCU

l'assiste 1 que sainte Ursule et les onze mille vierges le pren-

nent sous leur garde ! Viens, Christina , descendons pour le secourir le mieux que nous pourrons.

LE MAITRE. Sur votro vie, seigneurs cavaliers, contenezvous, et remarquez qu'on ne doit user de supercherie avec personne.

LE SOLDAT. Gontions-toi , queue de renard, et toi aussi, l'homme au couvercle; n'achevez pas d'éveiller ma colère, car je vous tuerais , je vous mangerais et je jetterais vos morceaux au delà de l'enfer !

LE MAITRE. Gonteiiez-vous , vous dis-je, sinon il va me mettre en pièces.

LE SOLDAT. Jc tc rospccte à cause de l'image qui brille dans ta maison.

LE MAITRE. Quoique cette image fasse des miracles, elle ne vous rapportera rien cette fois.

LE SOLDAT. Avcz-vous VU l'iusoleuce de ce drôle, qui vient me caresser avec sa queue de renard !

(Entrent Christina et sa maîtresse.)

LA MAITRESSE. Hélas ! clicr mari, bien de mon âme, seriezvous blessé, par malheur?

CHRISTINA. Infortunée que je suis, les auteurs de la querelle sont mon sacristain et mon soldat !

LE SOLDAT , avec un'souiire. Quoiquo je partage avec le sacristain, elle a pourtant dit ; Mon soldat!

LE MAITRE. Jc ne suis pas blessé, madame; mais sachez que toute cette rixe est pour Christina.

LA MAITRESSE. Comnieut ! pour Christina?

LE MAITRE. A cc quc j'ai pu comprendre, ces galants sont j aloux d'elle.

LA MAITRESSE. Est-cc vrai , jeune fille?

ciiHisTiNÂ. Oui, madame.

LA MAITRESSE. Voyez avcc quel peu de vergogne elle dit

cela! Et l'un de ces amoureux aurait- il compromis ton honneur ?

CHRiSTiNA. Oui, madame.

LA MAITRESSE. Lequel ?

GHRiSTiNA. Le sacristain, l'autre jour, quand j'allais au Rastro^.

LA MAITRESSE, à son mari. Combicn de fols VOUS ai-jc répété, monsieur, de ne pas laisser aller cette fille hors de la maison, qu'elle était déjà grande et qu'il convenait de ne pas la perdre de vue ? Que va dire son père , qui nous l'a confiée pure ? Et où t'a-t-il conduite, malheureuse, pour te perdre ainsi de réputation ?

CHRisTiNA. Au milieu de la rue de Tolède , à la vue de Dieu et de tout le monde, il m'a traitée de malhonnête et d'éhontée, me donnant encore d'autres noms de cette sorte; le tout parce qu'il était jaloux de ce soldat.

LE MAITRE, il ne s'est rien passé de plus entre vous?

CHRisTiNA. Non, certes, car il n'était plus en colère.

LA MAITRESSE. Elle m'a rendu la vie avec ces paroles !

CHRisTiNA. Et même que tout ce qu'il m'avait juré, il l'a confirmé dans un papier où il promet de m'épouser. Ce papier, je le garde comme de l'or.

LE MAITRE. Moutre-lc !

LA MAITRESSE. Llsoz à liautc volx , mou mari.

LE MAITRE, lisant. « Jo dis, moi , Loreuzo Pasillas, sous- « sacristain de cette paroisse, que j'aime de tout mon cœur « Christina Parrazès, et en foi de cette vérité je lui donne « la présente signée de mon nom et faite à Madrid dans le « cimetière de Saint- André, le 6 mai de cette année 1611. « Les témoins sont : mon cœur, mon jugement, ma volonté

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