LES
INTERMEDE
(Entrent le procureur, Sarmiento et Roland en habit déchiré, buffle, épée et
haut-de-chausses.)
SARMIENTO. PreiiGz, monsieur le procureur, ces deux cents ducats, et je vous donne ma parole que, dût-elle m'en coûter quatre cents, je voudrais que l'estafilade fût plus large.
LE PROCUREUR. Vous avcz agi en gentilhomme en la donnant; en la payant, vous agissez en chrétien; moi, en prenant cet argent, je suis satisfait et vous hors de peine.
ROLAND, s'avançant. Ah ! mousieur, VOUS ôtcs procureur?
LE PROCUREUR. Pour VOUS scrvir.
ROLAND. Quel est cet argent ?
LE PROCUREUR. Ce gentilhomme me le donne pour payer quelqu'un à qui il a fait une blessure large de douze points.
ROLAND. Et combien donne-t-il?
1. Cet intermède n'est pas cité par Cervantes parmi les pièces qu'il composa avant 1588, il ne fait pas partie non plus de la publication de Villaroel. Il fut représenté et imprimé à Séville en 1G24, huit ans après la mort de l'auteur.
LE PROCUREUR. Deux cents ducats.
ROLAND. Allez avec Dieu !
LE PROCUREUR. Dieu vous garde !
(Il sort.)
ROLAND, à sarmieuto. Ah ! scigneuF cavalicr !
sARMiENTO. Moi, gentilhomme?
ROLAND. Oui, Votre Grâce.
SARMIENTO. Que m'ordonuez-vous ?
ROLAND. Couvrez-vous, ou je ne dirai pas une parole.
SARMIENTO, se couvrant. Je SUlS COUVert.
ROLAND. Mon seigneur, je suis un pauvre hidalgo, quoique j'aie vu des temps meilleurs; je suis nécessiteux, et j'ai su que Votre Grâce a' donné deux cents ducats à un homme qu'elle avait blessé; si c'est pour vous un divertissement, je viens me mettre à votre disposition et je demanderai pour cela cinquante ducats de moins que l'autre.
SARMIENTO. Si je u'étais pas si contrarié, vous me feriez rire. Parlez-vous sérieusement? Croyez- vous que l'on fasse une telle blessure à quelqu'un sans qu'il le mérite ?
ROLAND. Et qui le mérite comme la pauvreté? Ne dit-on pas que l'homme pauvre a la figure d'un hérétique? Qui mérite mieux une estafilade que la figure d'un hérétique ?
SARMIENTO. Vous ne devez pas avoir beaucoup lu^ car le le proverbe latin ne dit pas autre chose que : Nécessitas caret lege, ce qui veut dire que la nécessité ne connaît pas de loi.
ROLAND. Vous avcz faisou, parce que la loi fat inventée pour le repos du monde, et que la raison est l'âme de la loi. Qui a une âme a des facultés; les facultés de l'âme sont au nombre de trois : la mémoire, la volonté et l'intelligence. Vous possédez une très-bonne intelligence, car l'intelligence se reconnaît à la physionomie, et la vôtre est perverse par le concours de Saturne et de Jupiter, quoique Vénus vous
regarde en quadrature dans la réunion du signe ascendant
de l'horoscope. . .
SARMIENTO. Par le diable qui m'a conduit ici , voici l'homme dont j'ai besoin après avoir paye deux cents ducats pour cette balafre.
ROLAND, avec v^iu». Vous avcz dit balafre? C'est ce que donna Caïn à son frère Abel, quoiqu'à cette époque on ne connût pas les épées; c'est ce que donna Alexandre le Grand à la reine Patasiléa en lui enlevant Zamora la ville bien murée, et Jules César au comte don Pedro Anzurès en jouant aux dames avec don Gaiferos, entre Cavanas et Olias Remarquez en passant que les blesssures se font de deux manières, par trahison et par jalousie ; la trahison est un crime contre le roi, la jalousie contre les égaux ; on fait les blessures avec des armes et si on combat avec avantage. Cananza dit dans sa Philosovhie de Vépée et Térence dans la ConjuratiOJi de Catilina,,.
SARMIENTO. Allez au diable; vous me rendez fou! Arrêtezvous, je suis mort, et je pense que quelque démon a pris domicile dans votre bouche!
ROLAND Votre Grâce a raison. Qui a le diable en bouche va à Rome, et j'ai été à Rome, dans la Manche, en Transylvanie et dans la ville de Montauban. Montauban était un château dont Renaud était le seigneur; Renaud était un des douze pairs de France, de ceux qui mangeaient avec l'empereur Charlemagne autour de la table ronde, laquelle n'était pas carrée ni octogone. A Valladolid, ils ont une petite place qu'on appelle l'Octave; l'octave est la moitié d'un cuarto- un cuarto se compose de quatre fois un maravedi ; l'antique maravedi valait ce que vaut aujourd'hm un ecu ; il y a deux espèces d'écus : écns de patience et écus de... ^ SARMIENTO. Diou me la donne pour vous supporter. Arrêtez ou je suis perdu!
ROLAND. Perdu? Vous avez bien dit, parce que perdre ce n'est pas gagner. Il y a sept manières de perdre : perdre au jeu, perdre son bien, perdre la vie, perdre Tbonneur, perdre le jugement, perdre par inattention une bague ou...
SARMIENTO. Que diable, finissez donc 1
ROLAND. Vous avez dit le diable? et vous avez bien dit, car le diable a plusieurs manières de nous tenter : la plus dangereuse est celle de la chair; chair n'est pas poisson ; le poisson est flegmoneux: les flegmatiques ne sont pas adonnés à la colère. L'homme se compose de quatre éléments : de colère, de sang, de flegme et de mélancolie; la mélancolie n'est pas la joie, parce que la joie consiste à avoir de l'argent; l'argent fait l'homme; les hommes ne sont pas des bêtes, les bêtes pâturent, et finalement...
SARMIENTO. Et finalement, vous me ferez perdre l'esprit. Je vous supplie de m'écouter sans dire une parole ou je tombe mort.
ROLAND. Dites.
SARMIENTO. Mousieur, j'ai une femme, pour mes péchés, la plus grande bavarde qu'on ait vue depuis qu'il y a des femmes au monde. Elle parle de telle sorte que j'ai été plusieurs fois sur le point de la tuer pour ses paroles comme on tue les autres pour leurs actions. J'ai cherché à la guérir : rien n'a réussi. Il me semble que si je vous prenais chez moi et si vous parlie:^ six jours de suite avec elle, vous me la réduiriez comme un vieux brave en soumet un qui commence sa carrière. Venez avec moi. Je dirai que vous êtes mon cousin.
ROLAND. Vous dites cousin? Oh! que c*est bien dit ! Nous appelons cousin le fils du frère de notre père; cousin, le cordonnier qui a fait son premier chef-d'œuvre; on donne ce nom à la corde d'une guitare; la guitare se compose de cinq
ordres de cordes; les ordres mendiants sont au nombre de quatre...
sARMiENTO. Taisez-vous, pour Dieu^ et venez avec moi î vous parlerez là-bas tant que vous voudrez.
ROLAND. Marchez devant, je vous rendrai en deux heures votre femme muette comme une pierre, car la pierre...
SARMIENTO. Jo UC VOUS éCOUte pluS.
ROLAND. Marchez, je guérirai votre femme.
(Ils sortent.)
La maison de Sarmiento.
(Entrent doiia Béatriz et Inès, sa servante.)
BÉATRiz. Inès ! holà ! Inès, Inès, Inès !
INÈS. J'entends, sefiora, scfiora, senora !
BÉATRIZ. Coquine, effrontée, pourquoi me répondez-vous de la sorte? Ne savçz-vous pas que la pudeur est la principale vertu d'une femme?
iNiîs. Pour le plaisir de parler quand vous n'avez rien à dire, vous m'appelez deux cents fois.
BÉATRIZ. Friponne, le nombre de deux cents est un nombre majeur qui peut valoir deux cent mille en y ajoutant des zéros; les zéros n'ont pas de valeur par eux-mêmes.
INÈS. Je le tiens pour compris ; mais que Votre Grâce me dise en prose ce que j'ai à faire.
BÉATRIZ. Je vous dis en prose d'apporter la table pour que votre maître dîne; vous savez qu'il est chagriné, et le chagrin chez un homme marié est cause qu'il bat sa servante d'abord et sa femme en second lieu.
INÈS. Ne faut-il qu'apporter la table? J'y vole.
(Entrent Sarmiento et Roland.)
SARMIENTO. Holà ! N'v a-l-il personue daus cette maison? Dona Béatriz, holà!
BÉAïRiz. Me voici. Pourquoi criez-vous ainsi?
SARMIENTO. J'amène ce cavalier, un soldat, mon parent et mon hôte. Accueillez-le et régalez-le de votre mieux; il sollicite une place à la cour.
BÉATRiz. Si Votre Grâce va à la cour, qu'elle sache que la cour n'est pas faite pour votre pleutre, parce que la pleutrerie est fille de la hetise; et un imbécile est bien près d'être abandonné de tous, et il le mérite, car rintelligence est la lumière des actions humaines, et toute action consiste...
ROLAND, avec une grande volubilité. Doucement, doucoment; je supplée Votre Grâce; je sais bien qu'elle consiste dans la disposition de la nature, parce que la nature agit par les instruments corporels et va disposant les sens; les sens sont au nombre de cinq : aller, toucher, courir, penser et ne s'embarrasser de rien; tout individu qui est embarrassé est un ignorant, et l'ignorance consiste à ne pas tomber droit sur les choses; qui tombe et se relève Dieu lui donne de bonnes Pâques; et il y en a quatre : celle de la Nativité, celle des Rois, celle des Fleurs et celle de la Pentecôte. Pentecôte est un mot exquis...
BÉATRIZ. Arrêtez! arrêtez ! qu'est-ce que cela, mon mari ? quel homme m'avez- vous amené?
SARMIENTO. Pardieu ! je me réjouis d'avoir trouvé ma revanche. Apportez la table et dînons. Le seigneur Roland sera mon hôte pour six ou sept ans.
BÉATRIZ. Sept ans? Au bout d'une heure je serais morte t
SARMIENTO. Apportcz lo diucr.
INÈS. Nous avons des convives? Voici la table.
ROLAND. Quelle est cette dame?
SARMIENTO. Une servante.
ROLAND. Une servante s'appelle à Valence une fadrina ;
en Italie, masara; en Allemagne, fiilimoquia ; en Biscaye, moscorra, et entre bohémiens daifa. Servez gaiement le dîner. Je veux que Vos Grâces me voient manger à la mode de la Grande-Bretagne.
BÉATRiz. Il n'y a rien à faire ici qu'à perdre la tête; mon mari, je meurs d'envie de parler.
ROLAND. Parler, dites-vous? C'est ce qui fait comprendre les belles pensées formées dans l'intelligence. Qui ne comprend pas ne sent pas; qui ne sent pas ne vit pas ; et qui ne vit pas est mort.
BÉAïRiz. Mon mari î mon mari!
SARMiENïo. Que voulez-vous, ma femme?
BÉATmz. Otez-moi d'ici cet homme. Je meurs d'envie de parler.
SARMIENÏO. Patience, ma femme. Il ne sortira pas d'ici avant d'avoir accompli ses sept ans. J'ai donné ma parole et je suis contraint de la tenir, ou je suis déshonoré.
BÉÂTRiz. Sept ans! Je trépasserai auparavant. Hélas! hélas !
(Elle pleure et se lamente.)
INÈS. Elle s'évanouit, (cmm à son tour.) Hélas ! la voilà morte !
(Elle pleure.)
ROLAND. Jésus! d'où lui est venu ce mal? SARMIENTO. De ne pouvoir parler.
UN ALGUAZIL, parlant au dehors. OUVreZ a la jUStlCC .
ROLAND. La justice! je suis perdu ! Faites-moi fuir, ou ils me conduiront en prison.
SARMIENTO. Cachcz-vous sous ces nattes de jonc qu'on avait enlevé pour les nettoyer.
(Roland se cache sous les nattes, -^ Entre l'alguazil avec un greffier et un agent de police.)
l'alguazil. Est-ce pour aujourd'hui qu'on ouvrira cette porte ?
SARMIENTO. Que voulez-vous pour entrer si furieux?
l'alguazil. Le gouverneur vous fait savoir que bien que vous ayez payé les deux cents ducats pour la blessure, il veut que vous veniez donner la main à cet homme et que vous soyez amis.
SARMIENTO. En Ce moment, je vais dîner.
l'alguazil. Vous viendrez tout à l'heure.
INÈS, à Béatrix. Repreucz vos sens, madame, vous êtes seule maintenant, et vous parlerez tant que vous voudrez.
BÉATRIZ. Grâce à Dieu! je vais me distraire du silence que - j'ai gardé.
ROLAND, levant la tête sous les nattes. VOUS parlCZ dU SilcnCC Ct
vous dites bien. Le silence fut toujours loué parles sages, et les sages savent se taire et parler à propos, et celui qui ne dit mot consent...
BÉATRIZ. Homme, pourquoi reviens-tu et qui t'a caché là ? Y a-t-il une pareille audace? Je vais m'évanouirde nouveau.
SARMIENTO. Maintenant que les compliments sont terminés, je veux vous offrir une petite collation. Holà ! apportez une bouteille bien fraîche et des conserves de poires.
BÉATRIZ. Ce n'est pas le moment. Ne voyez-vous pas que nous sommes occupées à nettoyer ces nattes ? Prenez ce bâton, et vous cet autre, et frappons dessus jusqu'à ce qu'elles soient bien propres.
ROLAND, sortant de dessous les nattes. DOUCCment, dOUCCmCnt ! JC
consens à ce que vous jouiez de la langue, mais non pas de la main.
l'alguazil. Qu'est cela ? N'est-ce pas ce coquin de Roland, ce bavard, ce fourbe ?
LE GREFFIER. C'est lui-même. l'alguazil. Je vous arrête Je vous arrête.
ROLAND. Vous lïi'arrêtez, dites-vous? et vous dites bien ; celui qui est arrêté n'est pas libre, et la liberté...
l'alguazil. Le b^Vardage n'a rien à faire ici. Vive Dieu! vous irez en prison!
sARMiENTo. Seigueur alguazil, je vous supplie de ne pas l'arrêter dans ce moment, puisqu'il est chez moi. Je vous donne ma parole qu'il sortira d'ici dès qu'il aura achevé de guérir ma femme.
l'alguazil. Et de quoi la guérit-il?
SARMIENTO. De la manie de parler.
l'alguazil. Par quel moyen?
SARMIENTO. En parlant; à force de parler, il la rend muette.
l'alguazil. Je veux être témoin de ce miracle. J'y mets seulement la condition que, s'il réussit, vous m'en aviserez afin que je l'emmène cliez moi, car ma femme a la même infirmité, et je serais heureux qu'il vînt la guérir d'un seul coup.
ROLAND. Je vous la rendrai bien guérie.
l'alguazil. Tais-toi, coquia de bavard !
SARMIENTO. Une petite chanson ne me déplairait pas.
l'alguazil. Ecoutez, je me sens en veine de poésie.
(Tout le inonde applaudit.)
ROLAND. Vous avez dit poésie? Pardiea! moi je l'enlève à la force du poignet.
l'alguazil, chantant. « La uaturc du bavardage est une tentation du diable. Va, cofjuia, ta langue est un tambour; va-t'en, tu assourdis les oreilles des gens sages.»
LE GREFFIER, conlimianl 1' chanson. « Olinnd tU SGrOS mOTt, OU
ii40 THÉÂTRE DE MICHEL CERVAiNTÈS.
t'écrira ceci en guise d'épitaphe : « Ci-gît celui qui, étant mort, ne se taira pas plus qu'il n'a cessé de parier étant vivant. »
INÈS. Je veux finir le couplet. « Et puisqu'un mort ne peut parler, va-t'en sur une montagne où ton bavardage n'importune personne; va-t'en, coquin de bavard. »
sAfiMiENTo. A mon tour. « 0 toi qui parle comme vingt...»
BÉATRiz. Arrête ! j'achèverai.
ROLAND. Écoutez, mou couplet ne sera pas le plus mauvais. « Je suis venu ici pour guérir une femme qui n'avait jamais su se taire; je la rendrai muette à force de parler. Ce seigneur m'invite et je mangerai bien chez lui, quoique sa femme dise, pour m'empêcher de manger : Va-t'en, coquin de bavard ! »
(Ils sortent en riant et l'intermède finit.)
LA
ou
LES FORÊTS D'ÀRDENIA
COMÉDIE EN TROIS JOURNEES
Les personnages qui parlent dans cette comédie sont les suivants :