‹ ThéatreChapitre 33 sur 40 · LA CASTILLE · texte numérisé non relu

LA CASTILLE

LA

ou

LES FORÊTS D'ARDENIA

PREMIÈRE JOURNÉE

La scène se passe devant le palais de l'empereur Charlemagne. (Entrent Renaud et Malgesi.)

RENAUD. Sans doute, ma pauvreté est cause de cela, car, vive Dieu! ces mains peuvent jouer leur reste à toute heure avec les barbares, les Français et les païens. A moi Roland? à moi, me faire une telle chose? Que le gonfanon que tu tiens de l'église s'envole aux cieux souverains, ou je renie ma foi et je cesse de croire!

MALGESI. Mon frère!

RENAUD. 0 chagrin !

MALGESI. Ce sont des paroles mal sonnantes.

RENAUD. Je ne prétends pas qu'elles aillent plus loin.

MALGESI. Pourquoi les prononces-tu?

RENAUD. La contrariété me rend furieux, je meurs de dépit.

MALGEsi. Tu me mets en confusion.

RENAUD. Et toi... laisse-moi, j'ai la rage au cœur. MALGESI. Pour Dieu ! tu vas me dire à qui tu en as. " RENAUD. Au seigneur d'Aglante, à ce bavard malvenu, arrogant, hâbleur envieux et plus vêtu d'orgueil que d'honneur.

MALGESI. Ne me diras-tu pas, Renaud, ce qu'il t'a fait ? RENAUD. Je suis douc tombé si bas qu'un métis ose ainsi s'attaquer à moi! Mais, je jure ma foi que, quoique Rome le protège, je le tuerai. Il était sur un balcon du palais, avec Galalon à son côté. J'entrais dans la cour, bien au large, et ainsi que j'en ai l'usage, accompagné de moi-môme. Tous deux regardaient mon manteau fané et mon chapeau sans perles; ils se prirent à rire, et, à ce que je crois, ils rirent de mon pauvre équipage. Je montai l'escalier comme si j'eusse eu des ailes, plein de rage et sans crainte. Je ne les trouvai plus où je les avais vus, et je voulais apaiser ma fureur sur moi-même. Ils étaient entré là dedans, et si ce n'eût été le respect que je dois à Monseigneur, je leur aurais arraché l'âme en sa présence, faible trophée pour une si grande injure. Je ne fais aucun compte de ce traître de Galalon, c'est un lâche et un sot, mais bien de Roland, et il me fâche que me connaissant il ne m'apprécie pas. Mais tous deux me le revaudront bientôt; ils payeront de leur vie leur mépris.

MALGESI. Tu perds les sens.

RENAUD. Tes paroles m'irritent encore plus. MALGESI. Voici Roland ; il sort avec Galalon. RENAUD. Range -toi, je veux voir ce qu'est cet infâme qui

passe dans le monde pour un héros. (Roland et Calalon s'avancent,

sortant du palais.) Maintenant, tu ne peux te réfugier dans la chambre de Charles ni forger des trahisons et des mensonges pour éviter ma colère !

ciALALON, à pari. Je 111 'eii vais pour éviter ce fou, extrême dans ses paroles comme dans ses actions.

(Il s'éloigne,)

RENAUD, h Roland. Sur ma foi, vous avez bien ri de moi tous les deux.

ROLAND. C'est une supposition gratuite.

RENAUD. Où est-il, ce lâche ?

MALGESi. Il est parti.

RENAUD. Il craint de mourir d'un souffle de ma bouche.

ROLAND, à part. Sa jactaiicc me fait rire, (a Renaud.) A qui en as-tu, Renaud ?

RENAUD. A toi !

ROLAND. A moi ! Et pourquoi ?

RENAUD. Tu le sais bien.

ROLAND. Je ne sais qu'une chose, c'est que je fus toujours ton ami.

RENAUD. Ta moquerie le prouve bien. Dis-moi, la pauvreté peut-elle par hasard ôter ce que nous donne la nature ? Si je portais des anneaux d'or aux doigts, et si j'étais vêtu comme un roi, est-ce avec cela que je tiendrais tête au vigoureux Maure ou au vaillant Espagnol? Non, de coûteuses parures ne donnent pas de la force et du courage. Moi seul et cette épée et ce cœur indomptable que tu connais, se feront partout un large passage comme les faucilles dans les épis. Ma renommée parle pour moi et dit qui je suis; c'est donc contre toute raison que tu me railles. Et pour que tu saches bien que je dis vrai, mets l'épée à la main et fais-en l'épreuve ; tu verras que je ne te cède en rien et que le prouver n'est point pour moi une chose nouvelle. Quoi! tu ris encore?

ROLAND. Quelle fureur endiablée, cousin, te pousse à rompre la paix avec moi?

MALGESi. II affirme que vous vous êtes moqué de lui quand il passait par la cour du palais, et cela en voyaut sa solitude et son manteau usé par le temps. Telle a été sa pensée; il a monté rapidement l'escalier, et s'il vous avait rencontré il vous aurait provoqué.

ROLAND. Il aurait eu tort, car je jure Dieu que je n'eus pas une telle intention. Au pilier de l'Église, au rempart de la France, qui oserait faire offense, ayant souci de sa vie? Que cette justification suffise, cher cousin, pour apaiser ta fureur; ce n'est pas la coutume de Roland d'adresser à personne une pareille injure, encore moins à toi qui as gagné plus d'or que n'en contient la Ligurie, s'il est vrai que l'honneur vaut plus que l'or que recueille le Maure dans les mines de Tibar. Cousin, touche là; ces deux mains sans pareilles étant jointes, personne ne pourra s'estimer à plus haut prix que toi.

(Galalon revient avec l'empereur Charlemagne.)

CHARLEMAGNE. Donc le fâchcux commença à parler ainsi, et ses paroles te donnèrent à penser qu'il allait mettre l'épée à la main ?

GALALON. Ne les réconciliez pas, c'est prudent; en matière d'État on a soin de tenir en querelle de telles gens qui disposent de votre vie et de votre mort. Quand il y a lutte ouverte entre deux grands, entre deux pareils conseillers, tous deux se craignent, et c'est alors à qui surpassera l'autre en hauts faits, de peur que l'un ne médise de l'autre auprès du souverain. Appréciez mes raisons si vous ne voulez pas qu'il vous en coûte cher.

CHARLEMAGNE. Ils ne sout pas daus les dispositions où tu les crois. Dis : N'est-ce pas là Roland? N'est-ce pas ici Renaud? ils sont en paix et se donnent des poignées de main.

GALALON. Seigneur I ne voyez-vous pas l'empereur Charlemagne?

ROLAND. 0 grand empereur !

GHARLEMAGNE. Mes chers cousins, auriez-vous par hasard quelque ennui ?

ROLAND. Nous Hous arrangions sans parrains après nous être fâchés. Je confesse que souvent nous sommes aux prises, mais ce n'est jamais sérieusement.

GALALON. C'est moi qui ai conduit ici l'empereur, pensant que vous étiez en grande bataille.

MALGESi, à part. Tu aurais désiré que l'un des deux fût mort, et peut-être tous les deux ?

GHARLEMAGNE. Ce quo je souhaite c'est que la maille et l'épée de ces deux héros se conservent pour une plus honorable occasion.

ROLAND. Renaud, ne garde pas rancune à Galalon, je te jure ma foi que c'est notre ami.

MALGEsi, à part. Puissé-jc lo voir réduit en cendres! C'est le souffle qui attise le feu qui nous incendie; c'est lui qui anime toujours notre bon empereur contre notre famille.

ROLAND. Voici un page qui accourt à perdre haleine!

UN PAGE, entrant. Seigucur, si VOUS voulcz voïr quelque chose que vous n'avez jamais vu dans votre vie, placez-vous sur cette galerie, je vous assure que vous serez satisfait par tant de beauté et d'élégance,

RENAUD. Le page est charmant!

LE PAGE. Je vous le jure par la vie de mon père, une déesse du ciel s'avance précédée de deux sauvages qui lui servent de pages et d'écuyers. Une vieille, qui doit bien être sa bisaïeule, vient derrière elle montée sur une mule. C'est une chose admirable; mais la voici, voyez comme elle est bien vêtue.

MALGESi. Cette grande surprise n'est-elle pas mêlée de ruse?

CHARLEMAGNE. Tu peux le savoif si tu as ton livre. MALGESi. Je l'ai; cela m'est facile.

(Malgesi se retire d'un côté du tliéâtre, prend dans sa poche un petit livre et se met à lire. Aussitôt paraît une figure de démon qui vient se placeç à côté de Malgesi. Pendant ce temps est entrée par le fond la belle Angélique sur un palefroi; elle est voilée et habillée le plus richement qu'il se pourra. Deux sauvages tiennent les rênes; ils sont vêtus de lierre ou de chanvre teint en vert. Derrière Angélique une duègne sur une mule caparaçonnée; la duègne porte devant elle un coffret et une petite chienne. Avec l'aide des sauvages, les deux femmes mettent pied à terre au fond du théâtre.)

CHARLEMAGNE, la regardant de loin. Je diS qu'ello Q UIl aÏF élégant et qu'elle est bien vêtue, et que si sa beauté répond à sa tournure elle passe de l'état de mortelle à l'état de déesse.

MALGESI. Je ne sais pas encore bien ce que c'est.

CHARLEMAGNE. Examine attentivement. Va recevoir la dame au pied de l'escalier et conduis-la en ma présence.

RENAUD. C'est, en vérité, une étrange merveille !

CHARLEMAGNE. Eli bien , Malgesi !

MALGESL Écoutez-la avec bienveillance, mais défiez-vous d'elle.

(Angélique s'avance, toujours voilée, suivie delà duègne et des sauvages, et accompagnée par Renaud, Roland et Galalon.)

ANGÉLIQUE. Que lo ciel fasse prospérer, puissant seigneur, ton royal État; qu'il t'accorde de vivre des siècles avec tant de bonheur que le temps te soit soumis! Puisque tu me fais un si courtois accueil, je te demande la permission, ô grand seigneur, de te dire le sujet de mon ambassade.

CHARLEMAGNE Parle à ta guise.

ANGÉLIQUE. Tu as réalisé ma pensée. Prête à mon discours, empereur sacré , une oreille attentive; et vous tous aussi écoutez-moi. Je suis l'unique héritière du grand roi Galafron, dont le vaste empire ne se borne pas aux rives de cette mer, ni même à la moitié de cet hémisphère , et qui vit dans d'autres mers et sous d'autres cieux. Sa puissance

n'a d'égale que son savoir, lequel lui a fait connaître que mon sort serait malheureux si je me livrais à un homme qui m'égalât en grandeur et en naissance , parce qu'il convoiterait nos États. Il apprit comme une vérité certaine que celui qui pourrait vaincre en un combat singulier mon jeune frère, adonné de bonne heure au métier des armes, assurerait notre royaume et notre bonheur. J'ai parcouru, en compagnie de ce frère, plusieurs contrées avec des fortunes diverses, et je suis venue enfin dans ce royaume de France, qui, j'en suis certaine, me sera pleinement favorable. Mon frère est resté dans la forêt d'Ardenia, attendant que quelqu'un tenté, soit par mes qualités, soit par ma beauté (eiie ôte son voile), vlcnue éprouver la force de son bras. Voici les conditions du combat : celui qui sera désarçonné d'un coup de lance demeurera prisonnier: il lui est interdit de mettre l'épée à la main. C'est l'ordre exprès du roi, ou, pour mieux dire, le pacte qu'il propose. Si mon frère touche la terre, celui qui l'aura vaincu, qu'il soit noble ou non, aura conquis ma main.

MÂLGESi, à part. Lb sorcière fait un habile récit.

ANGÉLIQUE. Maintenant, chevaliers, que celui qui veut me conquérir avec un royaume apprête ses armes. Vous voyez qu'on ne met pas un si haut prix à ma beauté.

ROLAND. Vraiment elle m'enchante!

RENAUD. Vive le ciel ! elle fait mon admiration f

ANGÉLIQUE. Je VOUS ai dit mon dessein; il convient à présent que je vous quitte.

(Le démon qui avait paru auprès de Malgesi rentre dans la terre.)

CHARLEMAGNE. Arrêtez un instant si vous voulez écouter ma prière, et souffrez qu'on vous rende les hommages dus à votre naissance.

ANGÉLIQUE. Voiis 1116 demandez l'impossible; laissez-moi partir et que la paix soit avec vous !

(Angélique sort avec sa suite.'»

RENAUD. Pourquoi la suis-tu, Roland?

ROLAND. Tes questions sont superilues.

RENAUD. Moi seul je dois l'accompagner.

ROLAND. C'est de l'importunité et de Torgueil.

RENAUD. Arrête ! ne la suis pas.

ROLAND. Renaud, c'est bien; ne m'exaspère pas davantage.

MALGEsi. Retenez-les. (a chariemagne.) SelgneuF, faites arrêter cette magicienne.

RENAUD. Quand tu sortiras, je te payerai.

CHARLEMAGNE. Quelle est cette insolence?

MALGESI. Emparez-vous de cette femme, qui sera, je le vois, la ruine de la France.

ROLAND. J'accomplirai mon dessein malgré toi et malgré le monde entier.

RENAUD. Sors et garde-toi!

CHARLEMAGNE. Aciièvc, Malgcsi, dc l'expliquer.

MALGESI. Celle que vous venez de voir est la fille de Galafron, comme elle l'a dit; mais son dessein diffère du conte qu'elle vous a fait. Galafron veut s'emparer de vos douze pairs; s'il les prend, il pense envahir votre royaume et le conquérir. Il envoie son fils, qu'il a armé d'une lance dorée avec laquelle il est assuré de la vicloire. Cette lance est enchantée et possède une telle vertu qu'elle renverse celui qu'elle touche. C'est pour cela que cette infâme demande que ceux qui se hasardent dans cette entreprise ne puissent se servir de l'épée. Elle met en jeu, comme amorce , cette incomparable beauté qui excite le courage du plus lâche à tenter cette aventure où l'on doit se perdre sans se repentir.

Vos douze pairs seront faits prisonniers si vous n'y mettez obstacle, mon seigneur, et avec eux des milliers des vôtres, qui ont force et courage pour de meilleures actions.

CHARLEMAGNE. Tu uous racoutes là des choses bien épouvantables; mais je n'y saurais remédier; car je n'y ajoute aucune foi.

(Tous sortent. Malgesi reste seul.)

MALGESi. Renaud est parti fâché avec Roland. Je veux lui épargner un malheur. Me voici dans un labyrinthe d'où je sortirai difficilement. 0 aveugle erreur ! ô puissante influence de cette femme aussi fausse que belle !

(Malgesi s'éloigne.)

Le théâtre change et représente un carrefour dans la forêt d'Ardenia.

(Entre Bernardo del Carpio vêtu de son armure. Un écuyer biscayen porte son casque et son épée.)

BERNARDO. Ici jo pourrai me reposer un peu.

l'écuyer. Seigneur sage, qui êtes un fou, vous revenez à votre habitude de déraisonner. Le fils de Biscaye que vous avez pour écuyer vous avertit de ne pas aller si vite; vous marchez un pas de muletier. Vous arrivez, vous partez, comme si c'était un grand exploit. En avançant toujours sur les terres des autres , vous vous éloignez des vôtres. Pardieu! il y a de quoi faire en Espagne; les Maures sont à vos portes; vous y entendrez des tambours et vous y verrez des drapeaux.

BERNARDO. Nc t'al-jc pas déjà dit ce qui m'attire dans ce pays?

l'écuyer. Quand on est si curieux, on jouit rarement de sa raison. Laissez là ce futile caprice et pensez à la guerre. L'Espagne vous appelle.

BERNAiiDO. Je te comprends, Blas.

l'éguyer. Je suis heureux que vous rendiez justice à mes conseils. Par Juan Gaycos ! je suis Biscayen; mais bote, non. Si vous voulez éprouver la puissance du Français, ce n'est pas ici le droit chemin ; vous pouvez vous en retourner.

BERNARDO. On dit que dans ces forêts on trouve à chaque pas, en prenant certain sentier, des aventures admirables, et que, vers leur centre, ou au bout, ou au commencement, ou je ne sais où, au milieu des arbres, se trouve le tombeau du grand enchanteur Merlin, qui fut engendré par le démon. Il faut que je le cherche et que je le découvre, quand je devrais mille fois parcourir ces forêts.

l'éguyer. Le temps passe ; dormez ou allons-nous-en.

BERNARDO. Va-t'cu scuî; et si tu rencontres Ferragus, qui est resté en arrière, tu lui diras où tu m'as laissé. (Lécuyer sort

après avoir déposé à terre le casque et l'épée de son maître.] DurC Ct uétCStable

guerre, tu n'as qu'un mérite, c'est de nous faire trouver le sable doux comme la plume, et de métamorphoser la terre en un lit. Tu es une jusquiame qui, malgré nos soucis et nos ennuis, verse sur nos yeux un sommeil doux et irrésistible. Tu es, ainsi que l'expérience nous le montre, la mère de l'activité et l'ennemie de l'oisiveté, (n regarde son casque.) Venez ici, riche cimier, et puisque vous devez garantir ma tête, servez-moi d'oreiller; le sommeil m'envahit déjà. On a raison de dire que le sommeil est l'image de la mort !

(Bernardo se couche et s'endort. Le tombeau de Merlin, qui doit être en marbre jaspé, est près de lui. Il peut s'ouvrir et se fermer. A ce moment paraît au sommet de la colline le jeune Argalia, frère de la belle Angélique. Il est vêtu d'une armure et tient une lance dorée.)

ARGALIA. On découvre beaucoup d'espace du haut de cette colline. De ce côté, c'est la plaine; de cet autre, la forêt. Ici, le chemin blanchi qui mène tout droit jusqu'à Paris. Ma sœur a-t-elle réussi dans son projet? Si ma vue ne me

trompe pas, c'est elle que je vois s'avancer à pied par ce sentier. Elle a envoyé ses chevaux par le grand chemin. Elle fait bien ce qu'elle fait. Je vais la recevoir.

(Argalia descend de la colline et disparaît aux yeux du spectateur. Entre Angélique avec sa duègne et ses deux sauvages.)

ANGÉLIQUE. C'ost bien le sentier, si je ne me trompe pas ; et de l'autre côté de ces rochers est noire tente.

LA DUÈGNE. Quaud vorrons-nous, madame, la fin de cette course? Quand sorlirons-nous de ces extravagances? Quand me verrai- je, hélas! assise dans la grande salle sur mon coussin, et sans fatigue, comme je me suis vue autrefois? Quand cesserai -je de voyager? Quand reverrai-je les blanches poudres, les onguents et les huiles de mes fioles? Quand me donnerai-je un bon moment de repos sans soucis ? Ma pauvre figure ressemble à une semelle de soulier. Le cruel climat de la France m'accommode de cette façon.

ANGÉLIQUE. Tais-toi, tout finira bientôt.

LA DUÈGNE. Et tout finira mal; car, voyant la bravoure des paladins, je ne puis rien attendre de bon pour vous.

ANGÉLIQUE. Nc mo dis pas cela; tais-toi, voici mon frère.

ARGALIA, entrant. Trésor dc beauté, quelles nouvelles apportes-tu ?

ANGÉLIQUE. Allons au pavillon qui est près d'ici, et je te raconterai à mon aise le commencement et la fin de mon ambassade.

ARGALIA. Viens, ma sœur.

LA DUÈGNE. Cela ne va pas bien. Eu vérité, je crains pour sa mère un grand chagrin.

(Ils sortent tous, excepté Bernardo, qui dort toujours. On entend une musique triste. Bernardo s'éveille. Le tombeau de Merlin s'ouvre et paraît un fantôme qui dit :)

Valeureux Espagnol qui as quitté ta patrie et tes amis, reporte ta pensée vers ton père enfermé dans une obscure

334 THÉÂTRb: b\ù MICHEL CERVANTES.

prison. Pense à sa délivrance, et ne cherche pas si loin une guerre inutile. Le temps viendra où le vaillant Français, au pied des Pyrénées, baissera devant toi son généreux front, et où tu Jouiras d'inestimables trophées. Suis le courant de ton destin qui égale la grandeur de tes pensées, et tu verras ta fortune s'élever jusqu'aux cieux. Par toi, ta "patrie sera délivrée du joug de l'étranger; tu seras l'eau versée sur ce feu ardent. Abandonne ces forêts où tu chemines en aveugle conduit par une folle curiosité. Retourne, Bernardo, retourne où t'appelle une immortelle renommée. Je suis l'esprit de Merlin qui gît dans ce bois obscur, et je n'en sortirai pour habiter les noires régions des pleurs que lorsque les bannières très-chrétiennes traverseront ces forêts. J'ai mille choses encore à te dire, je te les dirai une autre fois. Pour le moment, il faut te cacher un instant derrière ces arbres. Tu mettras à la raison deux hommes ou tu leur apprendras que ton épée coupe. Obéis sans me répondre et sache que je suis et que je serai toujours ton ami.

(Le tombeau se referme. Bernardo y a suivi le fantôme sans dire un mot. Renaud entre en scène.)

RENAUD. Je marche en vain; je ne trouve nulle part la trace de ses pas. Quelle est la Heur qui, touchée par ses pieds, ne se changerait pas en soleil ou en étoile? Je suis loin du chemin qu'elle a pris, puisque cette terre ne m'envoie ni lumière, ni parfum. Je continuerai pourtant de chercher ce soleil, puisque sa beauté doit me servir de guide pour la retrouver. Mais, qu'est- ce que cela? quel sommeil étrange s'empare de moi? Je me coucherai au pied de ce rocher avec l'apparence d'un mort, puisque je suis près d'expirer.

(Renaud place son bouclier sous sa tcte et se couche à terre. Roland paraît dans ce moment.)

ROLAND. Tant de recherches inutiles! 0 mon soleil, où t'es-tu caché? Angélique, divine lumière qui me révèle une

nouvelle exisleiice, quand le reverrai-je? Ou, si je ne devais pas te revoir, quand la mort viendra-t-elle me délivrer de mes tourments ? Mais quel est cet homme qui dort ici avec tant de tranquillité? C'est donc au s(ail malheureux Roland que le repos est interdit ? Que vois- je? C'est Renaud! 0 cousin venu au monde pour mon malheur, je puis t'ôter la vie. Qu'ai-je dit? Roland sera loyal en tout temps, avec ou sans amour. Dors, cousin, mon bouclier te protégera. L'amour a

pu me vaincre, mais non la trahison. (Renaud s'éveUle et Urc son épée.)

Renaud! que veux -tu faire?

RENAUD. Je veux ta mort ou la mienne.

ROLAND. Cousin^ lu veux me tuer?

RENAUD. Oui, si tu cs vcuu pour chercher Angélique. Tu m'as compris ?

ROLAND. Es-tu si las de l'existence ?

RENAUD. Faux prophète, lu devines le mal qui te menace.

ROLAND. La courtoisie est de trop avec toi. (ns tirent leurs cpées

<t vont en venir aux mains. Des flammes sortent de terre et les séparent.) lon

frère Malgesi est près d'ici, tremblant pour loi ; mais ses maléfices ne pourront te sauver.

RENAUD. Je me jetterai dans ce feu pour te rejoindre.

(Une voix sortant du tombeau de Merlin se fait entendre et dit :)

LA VOIX. Brave Bernardo, parais et mets la paix entre ces deux hommes.

BERNARDO, apparaissant. Chcvaliers, arrêtez-vous ! RENAUD. Tombes-tu du ciel ? Que nous veux-tu V BERNARDO. Mcs prièrcs sont si justes que vous devez vous y rendre. Renoncez à votre combat.

RENAUD. La demande est généreuse. Es-tu par hasard Espagnol?

BERNARDO. Je suis Espagnol.

RENAUD. Va-t'en, nous ne voulons pour témoin que le soleil dans notre querelle.

BERNARDO. Je ne m'en irai pas avant que vous ne vous soyez donné la main comme de bons amis.

ROLAND. Vous deveuez indiscret.

RENAUD. Comment 1 vous ne vous éloignez pas?

BERNARDO. Vous uc pousscrcz pas plus loin cette affaire.

ROLAND. Je suis le seigneur d'Aglante.

RENAUD. Moi, Renaud.

BERNARDO. Tant mieux, de tels noms vous obligent à céder à mes instances.

RENAUD. Cet Espagnol m'obsède. Ils sont tous arrogants et disputeurs.

ROLAND. Seigneur, puisque cette affaire ne vous regarde pas, dispensez-vous de vous en mêler. Laissez-nous, comme cela est juste, en finir selon notre caprice.

BERNARDO. Gc scrait mon avis, si c'était aussi celui de Merlin.

ROLAND. Par saint Denis, c'est un Maure espagnol 1

BERNARDO. Tu mCUS !

(Roland veut fondre sur Bernardo Tépée à la main. Une force magique l'entraîne en arrière.)

ROLAND. Qu'est-ce que cela? Qui me tire en arrière? Roland reculer? Qu'est-ce que cela veut dire?

RENAUD. Ta fortune t'a mis dans de bonnes mains.

BERNARDO. Je uc vois pas de mains dans tout ceci, mais des pieds légers qui fuient à merveille.

RENAUD. Ton insolence est sans égale.

(Bernardo monte sur le rocher, suivant Roland, et Renaud court sur ses pas. Marfise entre en scène revêtue d'une riche armure. Elle porte pour timbre un phénix, et sur son écu est peinte une aigle blanche. Elle regarde Roland, Renaud et Bernardo gravir le rocher avec les épées nues, et elle dit :)

MARFisE. Je voudrais les réconcilier, si cela est possible. Quelle terrible montagne ! Je crains de ne pouvoir atteindre son sommet. Dans cette forêt, on ne manque jamais de rentrer une bonne ou une mauvaise aventure.

(Marfise disparaît dans la montagne et on voit revenir Roland, Renaud et Bernardo qui se battent.)

ROLAND. Je ne puis tenir mon épée; la chose est étrange. BERNARDO. La Taisou vient à mon aide.

RENAUD. C'est un enchantement de Merlin.

ANGÉLIQUE. (Elle entre en pleurs, accompagnée par l'écuyer de Bernardo.)

Hélas 1 mon pauvre frère !

ROLAND, courant au-devant d'elle. POUrqUOi plCUrCZ-VOUS?

ANGÉLIQUE. Un Espaguol a tué mon frère bien-aimé. C'est un Maure qui n'a pas même gardé le respect qu'on doit à un chevalier : il a précipité mon frère dans un torrent.

ROLAND. Quel est ce Maure?

BERNARDO. Un de mes amis.

ROLAND. Ton ami! Chien ! tu porteras la peine de sa méchanceté l

RENAUD. Roland, laisse-moi le châtier.

ANGÉLIQUE, à elle-même. Je cours ici risque de la vie, et plus encore peut-être, si l'un des deux rivaux s'empare de moi. Fuyons dans la forêt.

(Elle sort.)

BERNARDO. Comment, Renaud, ne te joins-tu pas à ton cousin pour m'assaillir? J'estime peu la vie au prix de l'honneur.

MARFISE, reparaissant et intervenant. CheValicrS, CCSSCZ CC COmbat,

je VOUS en prie; je pourrais vous l'ordonner, je suis l'illustre Marfise.

L'ÉCUYER. La belle Angélique s'est enfuie.

ROLAND. Quelle mésaventure! Je vole sur sa trace.

RENAUD. Ne bouge pas d'ici.

ROLAND. Je ne tiens aucun compte de tes folies.

(Il court sur les pas d'Angélique.)

t/écuyer. Seigneur, laissez-le partir, d'autant plus qu'elle n'a pas fui de ce côté.

MARFisE. Quel est le sujet de la querelle V

BERNARDo. La jalousie. Mais, dis-moi, Blas, Ferragus a-t-il été blessé?

l'écuyer. Il est sain et sauf.

BERNARDO. Avec qui s'est- il battu V

i/ÉcuYER. Avec le frère d'Angélique, et il l'a jeté dans le torrent.

MARFISE. Je t'accompagnerai pour savoir les détails du combat. Sache que tu escortes la belle Marfise qui, en signe et témoignage de ce qu'elle est sans pareille au monde, porte dans ses armes l'image du phénix.

BERNARDO. Je VOUS sulvrai, que vous alliez au ciel ou dans l'enfer !

DEUXIÈME JOURNÉE

Nous voici parvenu à ce point que j'ai annoncé en commençant ce livre, c'est-à-dire aux pièces où l'analyse doit remplacer la traduction. Il serait inutile, fastidieux même pour le lecteur, de suivre pas à pas un auteur qui, semblable au bon Homère, dort, non pas quelquefois, mais souvent.

Le premier acte de la Casa de los Zelos promettait mieux (ju'il ne tient. L'improvisation, cette muse des poètes dra-

matiqaes de l'Espagne, n'a fourni au grand Cervantes, dans la seconde et la troisième journée de sa Comedia famosa, que des éléments disparates, et dont l'intérêt va en s'affaiblissant.

En donnant une exacte analyse de ces deux journées et des ouvrages qui suivront celui-ci, j'aurai soin de reproduire textuellement les scènes ou les fragments de scènes qui me paraissent mériter spécialement l'attention du lecteur. Les limites de ce volume, dont le but est de faire connaître dans son ensemble toute l'œuvre dramatique de l'immortel auteur de Don Quichotte, m'obligent, d'ailleurs, à ménager le temps et l'espace, puisque cette œuvre ne compte pas moins de dix-neuf pièces, soit comédies, soit intermèdes.

Sans plus de préambule, je poursuis donc.

La seconde journée s'ouvre par une petite pastorale entre les bergers Lanso et Corinto qui, placés à quelque distance l'un de l'autre, dans la montagne, et chacun avec sa guitare, s'appellent et se réunissent pour parler ensemble de l'ingrate bergère Gloris, cruel serpent, quoique douce colombe, qui leur tient rigueur, et donne la préférence au riche pasteur Rustico, dédaigneuse de leur pauvreté .

Gloris chante dans la montagne, en cueillant des fleurs, un villancico disant :

« Jeune fille, tu as jeté de l'eau par la fenêtre sans crier gare! La justice te prendra. Tu l'as jetée si vile et avec tant d'imprudence, que lu as mouillé misérablement celui qui t'adore. Mais voici l'heure où tout va se savoir. La justice te prendra. »

— Accorde ta guitare, dit Lanso à Corinto, et répondons à Cloris.

— Que lui répondrons-nous?

— Son villancico renversé.

— « Jeune fille, chante Corinlo, vous avez pris mon cœur et vous le gardez toujours, l'amour me vengera. Vos yeux sont entrés chez moi et m'ont dépouillé de mon meilleur bien, l'amour me vengera. »

Cloris descend de la montagne. Les bergers lui demandent, dans leur dépit, ce qu'elle a fait de Rustico, ce bronze, ce chêne, ce marbre qui est si bien parvenu à lui plaire ; cette brute au front étroit, aux larges pieds et au ventre pansu.

— Tout rustique qu'il soit, répond la bergère, c'est un homme, et un homme généreux qui satisfait tous mes caprices. L'Orient n'a pas de mine comparable à lui, car j'en lire tout ce que je veux. Je le préfère aux bergers beaux parleurs ou vaniteux. On ne se nourrit pas de phrases.

On voit que la bergère Cloris est positive.

Les prétendants éconduits ont recours à un dernier argument. Ils veulent lui faire toucher du doigt la sottise de celui qu'elle leur préfère.

— ïu te cacheras dans ce fourré voisin du tombeau de Merlin, dit Corinto à Cloris, et fais attention à ne pas ouvrir la bouche. Nous voulons te donner la preuve que ton amant est le plus sot des hommes.

Cloris se cache dans l'épais taillis, et les bergers appellent Rustico, qui descend de sa montagne.

— Que me voulez-vous?

-— Que tu nous aides à attraper sur cet arbre un perroquet qui vient tout droit et à tire- d'aile des grandes Indes, et qui s'est allé percher là cette nuit.

— Que nommes-tu perroquet? demande Rustico. N'est-ce pas un animal bariolé de diverses couleurs qui appelle avec une voix humaine le batelier et la barque?

— Sans doute, il est bachelier; il sait une foule de langues.

— Que faut-il faire pour le prendre?

-- Donne Ion bras droit ; Lauso va te le lier, tandis que moi je te lierai l'autre.

— Pourquoi?

-— Si tu remuais, tu effaroucherais l'oiseau. C'est pour ce motif que nous allons aussi l'attacher les pieds.

—• Attache tout ce que tu voudras, pourvu que ce bijou d'oiseau vienne en ma possession, afin que, bien vite, j'en fasse présent à ma Gloris.

— Je vais te monter sur les épaules, et Lauso écartera sans bruit les feuilles qui recouvrent ce nid charmant.

— Monte donc! Qu'attends -tu? Et toi, Lauso, supplie-le dans la langue des autres perroquets, afin de voir si c'est la môme que la nôtre.

Lauso prononce le nom de Gloris. Rustico pleure de joie croyant que c'est le perroquet qui parle. Il propose de donner quatre jeunes taureaux qui n'ont pas encore porté le joug, et il se fait délier pour voir l'heureuse capture. Gloris sort alors du taillis où elle s'était cachée, et elle console Rustico dont elle apprécie le cœur généreux, lui pardonnant sa simplicité.

Tout à coup, la belle Angélique paraît; elle est toute troublée; elle vient demander secours aux bergers contre ceux qui la poursuivent. Elle réclame un asile dans leur chaumière et des habits de villageoise pour se cacher. Les bergers emmènent avec eux la belle Angélique.

Renaud, l'un de ses poursuivants, qui la cherche toujours où elle n'est pas, vient soupirer dans la foret, cherchant sa belle qui le fuit. Il entend un horrible bruit dans cette forêt enchantée, toute pleine de choses étranges. Une caverne s'ouvre, d'où jaillissent des flammes. Malgesi, le magicien, s'avance, rendu méconnaissable aux yeux de Renaud par un déguisement.

— * Qui es- tu? lui crie le paladin en se mettant en défense.

— Je suis celui qui garde cette demeure souterraine, où vivent la Crainte et le Soupçon, fils de l'Amour. Je suis ie ministre des afflictions, l'ambassadeur de la Jalousie qui habite cette caverne.

— Je veux les voir, s'écrie Renaud.

— Attends.

— En face de leurs visages damnés, je serai aussi calme et aussi impassible qu'en ce moment.

Malgesi fait défiler successivement sous les yeux de Renaud le Soupçon, la Curiosité, puis le Désespoir avec une corde autour du cou et un poignard nu à la main, la Jalousie, vêtue d'une tunique azurée semée de serpents et de lézards. La Jalousie touche la main de Renaud.

— Tu m'embrases la poitrine l s'écrie le preux de Charlemagne. Tu m'as déjà fait assez de mal. Va-t^en!

Malgesi frémit de voir ses conjurations magiques obtenir un si faible succès. La voix de l'enchanteur Merlin sort des entrailles de la terre pour lui reprocher son peu de savoir et son manque d'habileté.

— Quitte ce lieu, Malgesi, lui crie cette voix terrible, si tu ne veux voir la fin de ta vie !

Merlin évoque la déesse Vénus, qui paraît sur un char attelé de deux lions. Elle appelle son fils, et lui demande de guérir Renaud de sa jalousie.

— Il trouvera dans ces forêts le remède à ses maux, répond l'Amour. Il existe ici une fontaine dont l'eau éteint les feux que j'allume et change en un fier dédain toutes les peines amoureuses. Renaud boira de cette eau et perdra tout souvenir de la belle Angélique.

— Hélas I soupire Renaud, celui qui n'a pas de jalousie n'a pas d'amour 1

Les bergers, conduisant Angélique déguisée en bergère, succèdent aux apparitions et aux épouvantements de la forêt

enchantée. De tous ces personnages évoqués par le savan Merlin, un enfant seul est resté, c'est le seigneur Gupidon qui s'amuse à dire la bonne av^ture aux bergers.

— Toi, Lauso,tu ne seras jamais ni accueilli, ni repoussé; toi, Corinto, dis adieu pour toujours à ta prétention; Rustico, tant que tu seras riche, tu seras aimé. Cloris restera toujours changeante et capricieuse. Quant à la bergère déguisée, elle suppliera bientôt celui qui, aujourd'hui, la supplie.

Les bergers retournent à leurs bergeries, et Roland paraît^ poursuivant à son tour le fantôme d'Angélique, que Merlin fait voltiger à ses yeux dans la forêt, et disparaître quand son bras va l'atteindre.

La mauvaise et la bonne Renommées se dressent tour à tour devant le preux Roland.

— Arrête, je suis la mauvaise Renommée qui enregistre les faiblesses des héros. Ma main inscrit sur ce livre noir les mauvaises actions qu'ils ont pu commettre en suivant la loi de l'Amour. Ici, le grand Alcide filant aux pieds d'une femme; ici, le roi Salomon; puis, l'un des triumvirs de Rome trahissant son honneur et sa patrie pour le visage délicat d'une angclique Égyptienne. Le nombre des victimes de l'Amour inscrit sur ces pages est infini. Et tu voudrais être de ceux qui suivent à tort des règles étroites? Je te ferai une large place où ton nom brillera d'une infamie éternelle.

— Puisque la crainte de l'infamie, dit à son tour la bonne Renommée, n'a pu changer tes sentiments, tourne ton amour vers la gloire. Sur ce livre d'or, comme sur le marbre et le bronze, ton nom est écrit. Ici, j'ai inscrit le chevalier Machabée, le guide du peuple de Dieu, et mille autres que je n'ai pas le temps de te nommer. Roland, fuis Angélique. Suivre les pas de cette beauté, c'est renoncer à la vie et

aller au-devant de la mort, en me perdant^, moi qui suis la bonne Renommée.

— Pures visions du maficien Malgesi! dit Roland en s'éloignant.

TROISIÈME JOURNÉE

Les bergers ouvrent le troisième acte comme ils ont ouvert le second. Lauso et Gorinto écoutent dans la forêt la voix de Cloris qui chante, et ils lui répondent, en bons bergers castillans qu'ils sont, sur le même refrain, et en grattant les cordes de leufs guitares. Le bon Rustico gémit de ne pas savoir chanter.

— Comment I Est-ce possible ? demande Corinto. Si je fais de toi un fameux chanteur, que me donneras -tu?

— Je te donnerai un jeune taureau.

— Eh bien, quelle voix veux-tu avoir, haute-contre, ténor, ou contralto?

■— J'aime mieux une voix de contre-basse.

— C'est dit, lu l'auras.

Et, simulant une opération, il lui serre la gorge à l'étouffer. Rustico le repousse rudement, et s'aperçoit enfin qu'il est victime d'une nouvelle mystification.

Renaud court à son tour après la belle Angélique, et sa venue met en déroute les bergers. Corinto seul a le courage de rester pour voir ce que c'est qu'un paladin français. Cervantes fait tenir à Renaud un discours tout fleuri de gongorisme.

-— As-lu vu. par hasard, dans cette forêt épaisse, berger,

un miracle de beauté pour lequel je souffre mille morts ? As-tu vu deux beaux yeux qui semblent deux étoiles, et des cheveux qui ne sont pas des cheveux, mais de l'or? As-tu vu, par bonheur, un front fait comme une large rivière, et deux rangées de perles d'Orient? Dis-moi si tu as vu une bouche qui exhale une odeur divine, et des lèvres qui font honte au fm corail ? Dis si tu as vu un cou qui est une colonne du ciel, un sein de neige où l'amour allume ses feux ; des mains qui sont faites de marbre blanc ?

Le berger répond à ce discours précieux :

•— Je n'ai pas vu dans ces montagnes d'objets si riches, ni si étranges, ni d'un tel prix. Et c'eût été très-facile de les voir, s'ils s'étaient rencontrés ici, pour invisibles qu'ils fussent; une rivière spacieuse, deux étoiles et un trésor de cheveux qui sont de l'or, où pourraient-ils se cacher? Et l'odeur divine que vous dites ne m'aurait-elle pas attiré à la piste, car je n'ai de ma vie été enrhumé du cerveau ? Enfm, je vais vous dire ce que j'ai trouvé, je ne suis pas entêté.

— Parle.

— Trois pieds de porc et un pied de mouton.

— Fils de coquine, tu te moques de Renaud I On entend la voix d'Angélique qui crie :

— Secourez-moi, Renaud, on veut me tuer!

— C'est bien la voix de ma déesse bien-aimée! Où es-tu, trésor de mon âme, unique au monde en beauté et en grâce ? Je monterais, pour te trouver, dans la barque de l'horrible nocher, et, nouvel Orphée, je descendrais dans l'abîme pour y rompre les portes de diamant.

— Je meurs si tu tardes. Hâte-toi ! répète Angélique d'une voix dolente.

Et elle paraît entraînée par deux satyres. Renaud met les satyres en faite, mais ils n'ont laissé après eux qu'un cadavre.

Renaud verse des pleurs sur le corps de celle qu'il aimait. Alors apparaît Malgesi.

— Arrête, frère, dit-il à Renaud; j'aime encore mieux te voir amoureux que mort. Cette femme dont lu contemples le cadavre n'est pas Angélique, mais son fantôme; je l'ai fabriqué de mes mains pour te ramener à la raison, car l'amour sans espérance n'a pas coutume de vivre longtemps.

— Sorcier, mauvais chrétien, ton sang me payera de cette trahison !

— Eh bien, reprend Malgesi, puisque tu le veux, suismoi. Je remettrai entre tes mains la belle Angélique^ et, cette fois, ce sera elle-mume.

— Alors, répond Renaud, je serai pour toujours ton frère obéissant.

Ils disparaissent. La scène se transporte au palais de Charlemagne.

L'empereur entre escorté de Galalon. Marfise et Bernardo del Carpio sont introduits en présence de l'empereur.

— Je parierais, dit tout bas Galalon, qu'il s'agit d'un défi.

— Où est Roland?

— Mon seigneur, n'y a-t-il pas à votre cour des guerriers qui égalent Roland?

— Je l'ignore, répond l'empereur; mais tais-toi, ils vont parler.

— Écoute-moi, Charlemagne, dit Marfise, écoute-moi ainsi que tes douze pairs. Je suis une femme qui contient en elle de si grands désirs qu'ils luttent avec le ciel, la terre ne pouvant les contenir. Je suis plus homme dans mes actions que femme dans mon apparence. Je ceins l'épée et je porte le bouclier. Je fuis Vénus, je suis les pas de Mars. Je me soucie peu du Christ; qu'on ne me parle pas de Mahomet. Mon bras seul est mon dieu, et mes œuvres sont ma patrie. Je veux la renommée et je cherche l'honneur, non dans des

bals et des chansons, mais au milieu des épées. On dit que celles que portent tes pairs sont plus légères et plus coupantes que les autres. J'en veux faire l'épreuve, et je les défie tous en combat singulier. Et afin qu'ils ne me dédaignent pas, sachant que je suis une femme, je veux leur dire mon nom. Je suis Marfise; ce nom suffit.

— Marfise restera trois jours dans le tombeau de Merlin, reprend Bernardo del Carpio, pour attendre le combat. Si les adversaires sont trop nombreux, elle me désigne d'avance pour son second. Je suis un chevaher espagnol de qualité et de lignage, et peut-être ai-je été conduit ici par le même désir que Marfise. J'ajoute que le défi est à outrance, parce que de grands honneurs doivent s'acheter par de grands périls.

— Eh bien, dit Charlemagne à Galalon, y a-t-il à Paris d'autres Roland? Y en a-t-il qui puissent se comparer à Renaud? S'il y en a, comment se fait-il qu'ils se soient tus en s'entendant provoquer? 0 Angélique, combien de maux nous te devons! tu traînes après toi mes plus vaillants champions!

— • Seigneur, tant que vit Galalon, aucune ofl'ense ne vous atteindra, et demain, mes actions prouveront la vérité de mes paroles. Donnez-moi la permission d'aller revêtir mes armes.

— Qui est des douze pairs n'a pas à la demander.

Nous retournons dans la forêt, près du tombeau de Merlin. C'est le lieu que Marfise a choisi pour rendez-vous du défi. C'est Galalon qui se présente, armé de toutes pièces.

— - Dis-moi, lui demande Marfise, es-tu paladin?

— Je le suis.

— Es-tu parti de Paris aujourd'hui?

— Cette nuit.

•— A quelle fin ?

— Pour voir Bernardo et la belle Marfise.

— Que veux-lu faire?

— Vous vaincre et retourner à Paris.

— Tu y parviendras si ton épée est aussi bonne que ta langue. Mais, dis-moi, comment te nommes-tu?

— Je me nomme Galalon, seigneur de Maganza, l'un des douze pairs.

— - Je sais que tu es une bonne lance, interrompt Bernardo, et que tu le distingues par ta science et par ta loyauté.

— Tu te trompes, réplique Marfise ; il passe dans le monde pour le plus grand des traîtres et pour l'ennemi mortel de tous les paladins, pour un menteur, pour un déloyal, et, surtout, pour un lâche.

— Je m'en rapporte à l'épreuve, reprend Galalon, puisque nous allons combattre. Pourtant, il se fait tard; si vous voulez remettre l'affaire, je vous jure de vous en avoir une reconnaissance éternelle, et de ne plus, à l'avenir, tirer répée contre vous.

— Promesse digne d'être appréciée !

— Donne-moi la main, poursuit la guerrière.

Galalon met sa main dans celle de Marfise, mais, à peine la lui a-t-elle donnée, qu'il pousse un cri aigu. Marfise la lui serre d'une si terrible façon qu'il ne peut résister à la douleur.

— Fameux paladin, dit Bernardo, qui crie ainsi parce qu'une demoiselle lui donne la main par grande faveur.

— Je veux lui ôter son armure, reprend Marfise, et la suspendre à ces branches en guise de trophée, avec une inscription qui dise comment elle se trouve là.

Deux sauvages évoqués par Malgesi viennent s'emparer de Galalon et l'entraînent avec eux. La CastiUe apparaît alors à Bernardo del Carpio. Elle lui dit :

« Tu dors, et pendant ce temps ton oncle, contre tout droit, veut me livrer à la France, de crainte que, lorsqu'il

aura cessé de vivre, le Maure ne s'empare de mes dépouilles. Viens donc ranimer les cœurs chancelants et guérir la faiblesse du roi. Il est dominé par de folles pensées qui mettent en péril mon honneur; si tu ne me secours pas, je fuirai la lumière du soleil et je cacherai mes larmes dans une nuit éternelle. Je te ramènerai, Bernardo, par un chemin inconnu, au sein de ta patrie. Et toi, Marfise, tu ne trouveras personne qui combatte contre loi, car Angélique a entraîné à sa suite tous les preux de Charlemagne. Reste donc en paix, et que tout te réussisse comme je le souhaite.

Bernardo del Carpio suit les pas de la Castille, et Marfise se dirige vers le camp d'Agramant.

Cependant Galalon est retourné vers l'empereur Charles, et il se vante d'avoir vaincu Marfise, donnant pour preuve sa main blessée par l'effort de la guerrière, et qu'il porte soutenue dans une écharpe.

— Son arrogance s'est évaporée comme les nuées au soleil. Néanmoins, je l'ai vaincue.

Malgesi arrive alors avec Técu de Galalon sur lequel Marfise a écrit un quatrain disant qu'à le voir si brillant et si poli, on reconnaît qu'il appartient au seigneur de Maganza.

Galalon, confondu par le récit de Malgesi, sort de la présence de Tcmpereur, qui regrette plus que jamais l'absence de Roland et de Renaud. Mais Malgesi, toujours là comme le Deus ex machina, dissipe une vapeur dont il avait environné Roland, Renaud et Angélique, et les fait apparaître aux yeux de Charlemagne, enchanté de retrouver ses preux. Un ange traverse l'espace et excite l'empereur à aller combattre les Maures. Agramant est en campagne; Ferragus a quitté l'Andalousie; Rodomont accourt; Saragosse envoie ses Maures intrépides sous le commandement de Marsilio, son roi. Il faut les vaincre. L'empereur rend grâces à Dieu pour l'avis qu'il lui donne, et se dispose à partir. Il apaise

la jalousie de Roland et do Renaud en consignant la belle

Angélique entre les mains du grand-duc de Bavière. Celui

des deux paladins qui effacera les exploits de l'autre dans la

guerre contre les infidèles aura la belle captive pour

récompense.

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