‹ ThéatreChapitre 7 sur 40 · UN ALGUAZIL DE COMÉDIE. DEUX AUTRES ACTEURS · texte numérisé non relu

UN ALGUAZIL DE COMÉDIE. DEUX AUTRES ACTEURS

PREMIÈRE JOURNÉE

La place publique d'un bourg de Castille.

CLÉMENT. De ton esprit, ami Pedro, et de ton amitié on peut attendre plus encore que je ne dis, parce que l'un est parfait, et que tout le monde connaît l'autre. Sur ces deux points je me repose donc, sans chercher plus loin le remède à mon mal. Cette fille de ton maître, qu'on appelle Clémence, à qui je demande justice, celle qui fuit ma présence comme le daim fuit le chasseur, celle à qui la nature fit le précieux don de la beauté, me cause autant de tourment qu'elle est charmante. Quand je pensais avoir fait impression sur elle, quand elle me le laissait apercevoir, je ne sais ce qui, tout à coup, l'a métamorphosée de mouton en tigre féroce. J'ignore quels mensonges ont pu changer sa mansuétude en colère. J'ignore, ô amour! pourquoi tu décoches avec tant de rigueur tes flèches contre moi !

PEDiio. Niaiseries' Dis-moi au juste ce que tu veux.

CLÉMENT. Pedro, mon frère, je veux qu'avec un bon conseil lu me tires de là, ou que tu m'aides en homme habile.

PEDRO. T'es-tu borné à des paroles galantes, ou bien as-tu attaqué au cœur la place où l'Amour a établi sa résidence?

CLÉMENT. Je suis uu paysan, parle -moi un langage plus simple.

PEDRO. Je te demande si tu es Amadis ou Galaor?

CLÉMENT, Je suis Antolue Clément.

PEDRO. Pain pour pain, vin pour vin, voilà comme il faut parler à ces gens-là. As-tu vu Clémence seul à seule, et t'a-t-elle permis quelques privautés qui te chargent la conscience?

CLÉMENT. Pedro, que le ciel me confonde, que la terre m'engloutisse, que l'air me suffoque, si ce n'est pas à un honnête amour que mon amour répond. Le père, qui est riche, méprise ma pauvreté. J'entends dire qu'il voit d'un bon œil Laurent et Pascual, qui sont riches. Ce n'est pas l'amour, c'est la richesse qui conquiert le cœur des femmes ! Outre cela, Clémence ne répond pas à ma passion à cause de je ne sais quelle impertinence qu'ils lui ont (Jébitée, ce qui fait qu'elle me fuit. Si tu ne nous réconcilies pas, Pedro, je suis un homme perdu.

PEDRO. Ou je n'ai aucune intelligence, ou j'imaginerai un soulagement à tes chagrins. Si aujourd'hui mon maître est nommé alcade, je te prédis que tu n'auras pas parlé en vain. Tu verras comment je te sers. Pendant que nous arrangeons ce projet, contemple d'ici les cheveux dorés de Clémence, et l'Amour se jouant dans leurs flots comme s'il voulait s'y mirer. Sa cousine Bénila l'accompagne; une étoile auprès du soleil! Fais en sorte, si Clémeace s'approche, d'être humble envers elle. Moi, je pense faire une révérence à Bénita, comme à une chose bénie. Dis à ta maîtresse des choses qui lui plaisent, et liens pour certain qu'il n'est pas une femme qui ne soit flattée de s'entendre dire qu'elle est belle. Montre-toi libéral de cette monnaie; que ta langue ne

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cesse pas de la louer, et tu verras tourner pour toi la variable roue.

(Entrent Clémence et Bénita portant des cruches et allant à la fontaine.)

BÉNiTA. Pourquoi t'en vas-tu, Clémence?

CLÉMENCE. Pourquoi je m'en vais ? Pour ne pas me trouver en présence d'un homme qui m"ôte le repos, et qui me cause un mortel chagrin.

BÉNITA. Je gagerais que c'est pour Clément que tu dis cela?

CLÉMENT, s'approchant. Suls-jc uu basilic ? uu fautômc qui vient mal à propos pour effrayer les sens ou mettre l'âme en péril ?

CLÉMENCE. Tu u'cs Heu qu'un parleur, un flatteur, un trompeur et un vaniteux sans raison. Quand t'ai -je donné un gage qui t'assure si bien de mon amour que tu ne craignes pas de le perdre? Cela, tu l'as dit à Jacinthe, et tu lui as montré une ceinture dont je t'ai fait cadeau. La rougeur qui couvre ton visage prouve la vérité de mes paroles.

CLÉMENT. Clémence, si j'ai dit quelque chose qui ne soit pour te prouver mon dévouement, je veux passer du bon» heur à la plus grande infortune. Quand ma bouche a cessé de t'élever au-dessus des nues, c'est que je me taisais de peur de t'importuner de mes plaintes.

PEDRO. Clémence, ton père s'approche, et avec la baguette d'alcade.

CLÉMENCE. 11 ne l'aura pas obtenue pour rien. Adieu, monsieur Clément.

CLÉMENT. Comment nous quittons-nous?

CLÉMENCE. Bien. Viens, Bénita.

(Elles sortent.)

PEDRO. Sois tranquille, Clément, et laisse-moi faire. CLÉMENT. Adieu donc.

PEDRO. Tu seras satisfait.

(Entrent Martin Crespo, alcade et père de Clémence, Sancho Macho et Diego Tarugo, régidors.)

TARUGO. Nous soiniiies ravis, Martin Grespo, de ce qui est arrivé. Pas un vole ne vous a fait défaut.

l'alcade. Diego Tarugo, ce que m'a coûté cette baguette d'alcade, Dieu seul le sait ! vins, chapons et viande de boucherie! Soif du pouvoir, que celui qui ne te connaît pas chante tes louanges !

SANCHO. Je dis que là est le mauvais côté. Voir la vara d'alcade aux mains d'un ennemi, quand elle est achetée par des présents!

l'alcade. Mais c'est un de vos amis qui la possède en ce moment.

sANCHO. Par vous, Crespo, elle sera si bien tenue que ni prières, ni présents, ne la feront dévier.

l'alcade. ]Nt)n, je le jure, tant que je serai de ce monde; je veux être aveugle, sourd et muet aux prières de la femme et du grand seigneur, me retranchant dans une sévérité absolue.

SANCHO. Vous rendrez des sentences dignes de Salomon, le roi prudent qui coupait les enfants en deux.

l'alcade. Je promets du moins de m'accrocher à la loi tant que je pourrai, et sans altérer le moindre décret.

SANCHO. Que cela soit comme je le désire, et adieu.

l'alcade. Que la fortune vous maintienne, Sancho Macho, sur le sommet de sa roue,

SANCHO. Jugez, Crespo, sans crainte, sans partialité et brièvement, car le retard est un vice en toutes choses.

(Les deux régidors s'éloignent.)

l'alcade. Et toi , Pedro, qui m'écoutes, pourquoi ne me félicites-tu pas de mon succès ? Me voici alcade, et je confesse que je le serai inutilement si tu ne me montres pas les moyens de bien juger, car je te sais plus savant qu'un curé ou qu'un docteur.

PEDRO. L'expérience démontrera combien ce que vous

dites est vrai, car je vous enseignerai une science qui va faire votre réputation. Vous effacerez Lycurgue, et la fameuse Athènes fera taire ses doctes lois; les rois et les meilleures écoles vous porteront envie. Je mettrai dans votre capuchon deux douzaines de sentences qui étonneront le monde, toutes avec leurs variantes. La première qui vous tombera sous la main, vous n'aurez qu'à la regarder.

l'alcade, a compter d'aujourd'iiui, Pedro, tu n'es plus mon serviteur, mais mon frère. Suis -moi, et tu m'apprendras comment je dois exécuter en tout ou en partie ce que tu as dit là

(Ils s'éloignent.) Le théâtre change et représente une salle chez l'alcade.

SANCHO. Écoute, Tarugo, je devine, quoique tu aies félicité Crespo, que tu ne penses pas un mot des compliments que tu lui as adressés ; car, en effet, c'est pitié que cette bourgade soit gouvernée par l'homme le plus niais qu'il y ait depuis la Flandre jusqu'à la Grèce, et d'Egypte en Castille.

TARUGo. Nous allons savoir, bon régidor Sancho Macho, jusqu'où va le savoir de Grespo, que je neveux pas blâmer avant sa première audience, car il me semble qu'il faut l'entendre.

SANCHO. Je le veux bien, quoique pour moi il me soit démontré que c'est un imbécile.

(Entrent Lagartija et Ilornachuélos, laboureurs.)

HORNACHuÉLos. Qui uous dira, seigneur, si Falcade est chez lui ?

TARUGO. Nous l'attendons ici.

LAGARTIJA. Salt-ou s'il Viendra?

SANCHO. La preuve, c'est que le voici.

Entrent l'alcade en costume, et Pedro, accompagnés du greffier Redondo.)

a THÉÂTRE DE MICHEL CERVANTES.

l'alcade. Salut, vaillants régidors.

LE GREFFIER. Que VOS seigneuries venillent bien s'asseoir. l'alcade. Sans cérémonie, seigneurs.

TARUGO. Vous êtes le plus poli des hommes. l'alcade. Que le greffier s'asseye à ma gauche, et les régidors à ma droite, et toi, Pedro, reste derrière moi.

(Il s'assied sur son fauteuil d'alcade.)

PEDRO, bas à l'alcade. Lcs sentcnces sont dans votre capuchon; elles suffiront pour tous les procès qui peuvent se présenter, sans que vous ayez à vous en embarrasser l'esprit. Et si, par hasard, il venait à en manquer une, référezen à votre assesseur, qui saura bien celle qu'il faudra.

le greffier, aux plaideurs. Voulcz-vous quclquc chose?

LAGARTIJA. Oui.

le greffier. Parlez. Voici le seigneur alcade qui vous fera bonne justice.

l'alcade. Que Dieu me pardonne ce que je dis, et qu'on ne pense pas que c'est par orgueil que je le dis, mais je compte rendre la justice aussi fermement qu'un sonateur romain.

LE GREFFIER, bas à l'alcade. Séuatcur, Martin Crespo !

l'alcade. C'est tout de môme. Dites votre affaire tout de suite et brièvement. A peine me l'aurez-vous racontée que je vous rendrai la plus juste des sentences.

HORNACHUÉLOS. Lagartija m'a prêté trois réaux. Je lui en ai rendu deux; je lui en redois donc un, et il prétend que je lui en dois quatre. C'est tout le procès. N'est-ce pas vrai, Lagartija?

LAGARTIJA. C'est vrai; mais je trouve pour mon compte que je suis un âne ou que Hornachuélos reste m'en devoir quatre.

l'alcade. Voilà un beau cas.

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LAGARTiJA. Il n'y a rien de plus dans cette affaire, et je conclus en demandant que le seigneur Crespo nous juge. L'ALCADE. Que répondez-vous à cela, Hornachuelos? HORNACHUÉLOS. Il u'v^a deu à répondre. Je m'en rapporte

à vous. . . ^

L'ALCADE. Ami Pedr , tire-moi un jugement. LE GREFFIER. Comment ? Avant de connaître l affaire, il y

avait déjà un jugement?

PEDRO. Lisez-le.

(Il lui passe un papier.)

LE GREFFIER, ii..n.. « Dans le procès que plaident A et B... ■

PEDRO. A et B signifient un tel et un tel.

LE GREFFIER. co„.,na.„. de „«. . Daus le procès quo plaident un tel et un tel, je dois condamner et je condamne un tel a mort parce qu'il a tué l'enfant dudit un tel. » (parun..) Je ne vois pas comment cela peut s'appliquer au procès de ces

deux hommes. .

L'ALCADE. Redondo n'a pas tort. Ami Pedro, tire une autre

'TeTro.' Moi qui suis votre assesseur, je me permettrai de la donner tout de suite, et ce sera justement celle qui con-

vient. , ,

LAGARTIJA. J'aime autant qu'un cheval me la donne.

HORNACHUÉLOS. Une sentence, bien vite.

L'ALCADE. Va, Pedro, je remets mon Honneur a ton ima-

^'pEDRo! Hornachuelos, déposez-moi d'abord douze réaux.

HORNACHUÉLOS. Il ne s'agit que de la moitié.

PEDRO. Le bon Lagarlija vous a donné trois reaux doubles et vous lui en avez rendu deux simples, vous lui en redevez donc quatre et non un seul, comme vous le prétendez.

LAGARTIJA. C'est Cela même.

HORNACHUÉLOS. Je ne puis le nier, je suis battu.

LE GREFFIER. C'est jugé 60 Caton et en Justinien, ô Pedro de Urde, fameux montagnard, comme votre nom et votre génie l'indiquent.

HORNACHuÉLos. J'y SUIS de mon argent et je m'en vais honteux.

LAGARTijA. Je me contente de ma victoire.

(Les deux plaideurs s'en vont. Entrent Clément et Clémence, la figure cachée dans leurs manteaux.)

CLÉMENT. Permettez que nous parlions devant cette juste assemblée sans découvrir nos visages.

L'ALCADE. Vouz pouvcz parler dans un sac; je ne suis pas ici pour vous voir, mais pour vous entendre.

CLÉMENT. Le siècle d'or est revenu, puisque nous voyons aujourd'hui la perfection de la justice, nous vovons un Crespo alcade.

L'ALCADE. Dieu VOUS garde. Laissez ces compléments de côté.

LE GREFFIER, à part. Il a vouIu dire compliments. l'alcade. Il se fait tard; dites-nous en bref ce que vous prétendez.

clément. Je voudrais vous le dire à l'oreille. l'alcade. Dites tout haut, je ne suis pa?. sourd et ne l'ai jamais été.

CLÉMENT. II y a longtemps de cela : conduit par une étoile qui ne me trompait pas, je vis et j'adorai ce soleil que vous voyez ici caché sous ce voile. Ses rayons pénétrèrent jusqu'au fond de mon cœur. Elle répondit à mon désir et m'aima comme je l'aime. A l'insu de son père, car sa mère n'est pins, elle me promit sa foi et sa main, et aujourd'hui, a couse de son père, elle n'ose m'épouser. Elle craint que ce père, qui est riche, ne rougisse de mon humble position. Elle me surpasse en richesses, mais mes qualités égalent les siennes. Je désire que devant vous elle répète la promesse

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d'être ma femme et qu'elle consente à le devenir, car l'homme ne peut séparer ceux qui sont unis par la grâce de

Dieu et en son nom.

l'alcade. Que répondez-vous à cela, soleil caché au milieu des nuages ?

CLÉMENT. Sa pudeur la rend muette pour le moment, mais elle peut répondre par signes qu'elle consent.

l'alcade. Voulez- vous être sa femme, jeune fille?

CLÉMENT. Elle a baissé la tête, signe évident qu'elle ne

refuse pas.

SANCHO. Que décidez-vous, Martin Crespo?

l'alcade. Pedro, tire une sentence de mon capuchon.

PEDRO, tirant un papier du capuchon de l'alcade. « Mol, MartîU CrCSpO,

alcade, je décide qu'il faut unir l'ânesse avec l'ânon. »

LE GREFFIER. Ce capuchou est l'urne du sort, et cette sentence, quoique empruntée à l'ordre des bêtes, est miraculeuse et doit avoir été bien méditée.

CLÉMENT, se découvrant et tombant aux pieds de l'alcade. L amO CleVCe

vers Dieu et le genou en terre, je baise vos pieds ; vous êtes la colonne de l'édifice où trônent les sciences et la justice.

l'alcade. Puisque celte sentence te profite, mon garçon, et qu'elle te donne mon âme en te donnant ma Clémence, j'en suis enchanté. Mais que nous jouissions au moins de votre présence, car ce que j'ai eu la faiblesse de sentencier recevra son exécution.

CLÉMENCE, ôtant sa mante. Avcc cclte assurancc, mon père, je me démasque et me jette à vos pieds. Mais vous avez tort de rien regretter, puisque je suis votre fille et non un monstre épouvantable. Vous avez donné la sentence de votre libre arbitre; si elle est injuste, c'est à vous la faute; si elle est juste, elle doit être exécutée.

l'alcade. Ce que j'ai écrit, je l'ai écrit; tu as bien dit, fille; en conséquence, j'accepte Clément pour mon gendre,

et que le monde apprenne que j'agis plutôt par respect pour la loi que par goût.

SANCHo. Il n'y a pas ici un cœur qui ne soit joyeux de voire joie involontaire.

TARUGO. Ni une langue qui ne loue Martin Grespo comme un homme des plus ingénieux et des plus sages.

PEDRO. Notre maître, il faut que vous sachiez que c'est une grâce spéciale que fait le ciel quand il donne à un homme une bonne femme, de même que lorsqu'il donne à une femme un homme qui est vraiment un homme, affable de caractère et plus débonnaire qu'entreprenant. L'heureuse union de Clément et de Clémence vous égayera et vous satisfera, et propagera votre honorable race. Et pendant cette nuit de Saint- Jean, nous célébrerons les noces, si c'est votre avis et le leur.

l'alcade. Tout ce que tu me dis est très-juste. Mais la noce se fera un autre jour; car cette nuit est consacrée à l'allégresse générale.

CLÉMENT. Qu'importe I Clémence est déjà ma femme; le contentement du cœur réside dans la possession bien plus que dans l'espérance.

PEDRO. Où l'adresse et la sagacité n'arrivent-elles pas?

l'alcade. Allons! car nous avons ce soir beaucoup à faire.

TARUGO. Adieu.

CLÉMENT, à Clémence Je n'ai pIus ui à ospérer ni à craindre, puisque tu es ma femme.

TARUGO. Clémence, tu as fait un bon choix.

CLÉMENT. Il faut remercier l'auteur de la sentence et le ciel.

PEDRO. Je crains d'avoir un peu chargé ma conscience.

(Tout le monde sort, et en même temps paraît Pascual, qui tire à l'écart ledro, et derrière Pascual entre un sacristain,)

PAscuAL. Ami Pedro !

PEDRO. Qu'y a-t-il, Pascual? Ne crois pas que j'oublie le remède que j'ai promis d'apporter à ton mal; je ne pense pas à autre chose. Dans cette nuit de Saint- Jean, il est d'usage, tu sais, que toutes les filles de la bourgade attendent le signal de leur noce. Bénita , les cheveux au vent, le pied dans un bassin plein d'eau et l'oreille au guet, doit donc attendre jusqu'au jour ce signal fortuné. Sois le premier à te nommer dans sa rue, de façon à ce qu'elle entende bien ton nom.

PASCUAL. Tu es un homme plein d'industrie. J'agirai comme tu dis, sois tranquille. Mais quand cela sera fait, tâche que le feu de Saint-Jean n'enflamme pas ton cœur.

(Pascual s'éloigne.) LE SACRISTAIN, à part, après avoir écouté. QuclqUC agllC qUC VOUS

soyez, j'arriverai par un chemin de traverse, et ma finesse VOUS tiendra facilement tête à tous deux.

(Il s'éloigne. — Entre Maldonado, comte des gitanos; tous ceux qui remplissent les rôles de gitanos doivent zézayer.)

MALDONADO. Seigiicur Pcdro, Dieu te garde! Je suis venu ce soir te chercher pour savoir si tu es un homme hardi ou un poltron. Je désire savoir si tu veux être, comme tu me las annoncé, notre camarade, notre ami et compagnon.

PEDRO. Je le veux.

MALDONADO. ^'auras-tu pas de regrets ?

PEDRO. Aucun.

MALDONADO. Notrs vic cst agile, libre, curieuse, large, fainéante; rien ne lui manque, nous savons tout trouver ou mendier. La terre nous donne un lit degazon , le ciel une tente ; le soleil ne nous brûle pas; le froidne saurait nous atteindre. Lo verger le mieux clos nous otîre ses primeurs. A peine voit-on paraître l'alvilla et le muscat, nous l'avons sous la main, nous autres audacieux gitanos, avides du bien d'au-

trai, pleins d'esprit et d'adresse, prestes, délies et bien portants. Nous jouissons de nos amours , libres de tous soucis de rivalité, nous nous chauffons à ce feu sans crainte ni jalousie. Et en ce moment, nous avons dans notre bande une jeune fille qui ne s'est encore donnée h personne, si belle que l'envie ne peut lui découvrir aucun défaut. Elle fut volée par une gitana; mais sa beauté et son honnêteté font assez clairement voir qu'elle est d'une famille riche et noble. Cette jeune fille, Pedro, sera pour toi, quoi qu'elle en ait, quand nous aurons conclu l'accord de notre amitié.

PEDRO. Pour que tu saches, Maldonado, ce qui tne pousse a changer d'état, écoute-moi un instant.

MALDONADO. Bien volontiers.

PEDRO. Par ce que je vais te conter, lu jugeras si je puis devenir un bon gitano.

MALDONADO. Je suis attentif, tu peux commencer.

PEDRO. Je suis enfant de la pierre; car mon père, je ne l'ai pas connu, la plus grande des disgrâces qui puisse arriver à un homme; j'ignore où je fus élevé ,^pourtant je puis dire que je fus un de ces enfants galeux du catéchisme qu'on trouve là-bas. C'est au moyen de la diète et des coups que l'on m'apprit à prier et à souffrir la faim. Pourtant, malgré tout, je sus lire et écrire, escroquer une aumône et mentir. Cette vie ne me satisfit plus quand je me vis grand garçon, et j'allai tête baissée m'engager sur un navire en qualité dé mousse. Je me rendis aux Indes et j'en revins, vêtu de goudron et de grosse toile et sans unmaravédi. Je tremblai pendant les tempêtes et je ramai pendant les calmes; la Bermuile m'épouvanta quand je me trouvai sur ses côtes. Je cessai de manger du biscuit revêtu de deux doigts de suie, et de boire un vin du diable d'avant la Saint-Martin. Je foulai de nouveau les riches bords du Guadalquivir; je me confiai à ses Ilots et j'arrivai à Séville, où je m'accommodai de

l'humble métier de commissionnaire du marché : les temps le voulaient ainsi. Là, sans être curé, je recueillis beaucoup de dîmes, faisant main-basse sur tout ce que je pouvais prendre. Pour mon malheur, je trouvai enfin une place et je commençai le périlleux métier *qu'on appelle mandil *. Là j'appris la vie scabreuse de la hampe ^, tirer une querelle du vent et frapper avec un souffle. Mon maître donna l'assaut à une poclie, subitement et sans bruit. Un certain alguazil le prit les mains dans la pâte et le fit monter sur un chevalet, comme confesseur et non comme martyr. Je dis martyr, Maldonado.

MALDONADO. Prouonce comme tu voudras, pourvu que tu ne parles pas latin.

PEDRO. Le valet du bourreau lui donna des coups sur les épaules, ce qui le chagrina, à ce que rapporte un médjsant; on le transporta sur une maison flottante et je vis l'Escalanta se griffer le visage et la Bécerril verser des pleurs. N'ayant plus pour couverture mon paladin andalous, je devins, d'un seul saut, gardien des havre-sacs dans l'armée. La fortune m'envoya alors un soldat spadassin, de ceux qui vont jusqu'au port et qui en reviennent. Les billets de logement rachetés, les poules dérobées, si le ciel ne me les pardonne pas, malheur à moi ! Cette existence me dégoûta, parce que j'y appris que le soldat rodomont finit toujours aux galères, et je me mis au service d'un gentilhomme de plage, vie de mille soubresauts et cent mille contentements. Mais, de peur d'aller à Alger, je m'en fus à Cordoue où je vendis de l'eaude-vie et de la limonade. Dans cette place, je bus en un jour mon salaire d'un mois; s'il y a une eau savante, l'eau-de-vie

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