‹ Théâtre: mystère, comédies et ballets (volume 2)Chapitre 168 sur 235 · A GERARD DE NERVAL · texte numérisé non relu

A GERARD DE NERVAL

'Pâtirais bien voulu , mon eher Gérard , f aller rejoindre au Caire, comme je te l'avais promis ; tu n'as pas de peine à le croire : j'aimerais mieux me promener en devisant avec toi au bord du Nil, dans les jardins de Schoubrah, ou gravir la montagne de Mokatlam, d'où la vue est si bell», que de polir de la semelle de mes botles les différentes espèces de bitume et d'asphalte qui s'étendent depuis la rue Grange-Batelière jusqu'à la rue du Moitf- Blanc. Mais quel est l'homme qui fait ce qu'il veut, excepté toi peut-être ? Comme don César de Bazan, tu vois des femmes jaunes, noires, bleues, vertes ; tu vois des ibis et des rats de Pharaon, homme heureux ! Moi, je n'ai pas quitté Paris, mille soins m'ont empêché; on a toujours à la patte quelque fil invisible qui se fait sentir au moment où l'on va s'envoler; sans compter le feuilleton, tonneau des Danaïdes où il faut .verser chaque semaine une urne de prose, et la page à finir, et la page à commencer, et l'espoir trompé chaque jour, et tous les chers ennuis dont la vie est faite. Enfin, je suis resté, et, ne pouvant te suivre, je me suis fait construire un Orient et un Caire, rue Le Peletier, à l'Académie royale de musique et de cLtise, à dix minutes de chemin de chez moi.

On n'est 'pas toujours* du pays qui vous a vu naître, et, alors, on cherche à travers tout sa vraie patrie; ceux qui sont- faits delà sorte se sentent exilés dans leur ville, étrangers dans leurs foyers, et tourmentés de nostalgies inverses. C'est une bizarre maladie : on

est comme des oiseaux de passage encagés. Quand arrive le temps du départ, de grands dé§irs vous agitent, et vous êtes pris d'inquiétudes en voyant les nuages qui vont du côté. de la lumière. — Si Ton voulait, il serait facile d'assigner à chaque célébrité d'aujourd'hui non-seulement le pays, mais le siècle où aurait du. se passer son existence véritable : Lamartine et de Vigny sont Anglais modernes ; Hugo est Espagnol-Flamand du temps de Charles-Quint ; Alfred de Musset, Napolitain du temps de la domination espagnole ; Decamps, Turc asiatique ; Marîlhat, Arabe; Delacroix, Marocain. On pourrait pousser fort loin ces remarques, justifiables jusque dans les moindres détails, et que viennent confirmer même les types de figure. — Toi, tu es Allemand ; moi, je suis Turc, non de Consenti nople, mais d'Egypte. Il me semble que j'ai vécu en Orient ; et, lorsque, pendant le carnaval, je nie déguise avec quelque cafetan et quelque tarbouch authentique, je crois reprendre mes vrais habits. J'ai toujours été surpris de ne pas entendre l'arabe couramment pwil faut que je l'aie oublié. En Espagne, tout ce qui rappelait les Mores m'intéressait aussi vivement que si j'eusse été un enfant de l'islam, et je prenais parti pour eux contre les chrétiens.

Dans cette préoccupation Àe l'Orient, un jour de pluie grise et de vent aigre, j'avais commencé, par réaction sans doute, je ne sais quoi, comme un petit poëme turc ou persan ; et j'en avais déjà écrit vingt vers, lorsque eette idée judicieuse me tomba du plafond, que, si j'en écrivais davantage, personne au monde ne les lirait sous aucun prétexte. Les vers sont la langue des dieux, et ne sont lus que par les dieux, au grand désespoir des éditeurs. Je jetai donc mes strophes dans le panier aux ébauches, et, prenant un carré de papier, je confiai mon sujet aux jolis petits pieds qui, de quatre lignes d'Henri Heine, ont fait le dernier acte de Gi&elle.

Voici à peu près quelle avait été ma fantaisie, à laquelle je n'attache, d'ailleurs, aucune importance; chaque bouffée d'opium, chaque cuillerée de hachkh en fait éclore de plus belles et de plus merveilleuses.

Dans l'intérieur d'un harem aux colonhettes de marbre, aux payés de mosaïque, aux murailles découpées comme des guipures, au milieu des parfums s'élevant en nuages, des jets d'eau retombant en rosée de perles, un jeune homme beau, riche comme un prince des Mille et une Nuits, rêve nonchalamment, le coude noyé dans la crinière d'un lion, le pied posé sur la gorge d'une de ces Abyssines

dont la peau est toujours froide, même lorsque souffle le vent de feu du désert : — une espèce de don Juan oriental, arrivé au bout des voluptés et non pas des désirs ! Son catalogue ne se compose pas des dernières venues, de la grande dame ou de la grisette, de la courtisane ou de la petite pensionnaire, de tout ce que le hasard écrit sur la liste du don Juan européen. Ce n'est pas l'intrigue, l'aventure, les complications, les maris trompés, que cherche mon don Juan; c'est la possession de la beauté dans toutes ses formes et sous tous ses aspects. Chrétien, il eût été un grand peintre ; mais, dans une religion qui ne permet pas la reproduction* de la figure humaine de peur d'idolâtrie, il ne peut fixer ses rêves que par des tableaux réels. Dans ce sérail unique, se trouvent réunis tous les types de la perfection féminine : la Géorgienne aux formes royales, la Grecque au profil droit découpé en camée, l'Arabe pure et fauve comme un bronze, la juive à la peau d'opale, inondée d'opulents cheveux roux, l'Espagnole fine et cambrée, la Française vive et jolie, cent chefs-d'œuvre vivants que signeraient Phidias, Raphaël, Titien ; et cependant Achmet répète tout bas cette ghazel mélancolique que le sultan Mahmoud jetait à l'azur du Bosphore, du haut des terrasses du sérail : « J'ai quatre cents femmes, et je n'ai pas d'amour. » . En effet, qu'est-ce que le corps sans l'âme, la lampe sans la lumière, la fleur sans le parfum? Qu'importe au triste Achmet que les plus belles odalisques se roulent de désespoir sur les peaux de tigre? que la cadine. trouble de ses pleurs dans l'eau du bassin le reflet de son charmant visage ? Il reste froid au milieu de l'amour qu'il inspire ; en vain l'eunuque, ministre de ses plaisirs, achète au poids de l'or les plus rares esclaves, rien ne peut retenir uu instant le regard distrait du maître. La matière le rebute et le fatigue. Comme tous les grands voluptueux, il est amoureux de l'impossible ; il voudrait s'élancer, dans les régions idéales, à la recherche de la beauté sans défaut ; l'ivresse ne lui suffit pas, il lui faut l'extase ; à l'aide de l'opium, il tâche de dénouer les liens qui enchaînent l'âme au corps ; il demande à l'hallucination ce que la réalité lui refuse. Ainsi, ces yeux bleus comme le jour ou noirs comme la nuit, ces épaules nacrées, ces bras polis, ces poitrines satinées que gonfle le souffle de la vie, toute cette jeunesse, tout cet éclat, ne suffisent pas à charmer l'ennui de ce cœur insatiable. À côté des formes les plus pures que puisse revêtir la beauté humaine, il se dit : « N'est-ce donc que cela? t Ce qu'il appelle de toutes ses forces, c'est l'esprit,

c'est l'âmç, c'est le rayon. Il veut d'un amour avec des ailes de flamme, un corps de lumière qui se meuve dans l'infini et dans l'éternité comme un oiseau dans l'air.

La terre, symbolisée par Achmet, tend les bras vers le ciel, qui la regarde tendrement par les yeux d'azur de la Péri. — En effet, si les mortels ont, depuis les temps les plus reculés, rêvé des unions divines, le ciel, dans l'immortel ennui de sis félicités, a souvent cherché des distractions sur la terre. C'est une si belle chose d'aimer, de souffrir, de briller un instant et de disparaître pour toujours, que les an^es désertaient, le paradis et descendaient ici-bas pour avoir comn e ce avec les filles des hommes ; toutes les mythologies ne sont pleines que de cela : sans compter les innombrables avatars de Brahma et de Yichnou, l'histoire de Jupiter n'est qu'une perpétuelle incarnation. Encore ne se contente- t-il pas de se faire homme, il se fait béte pour réussir plus sûrement. — La matière se plaint de la pesanteur de ses chaînes, de la corruptibililé dé ses formes, elle aspire à l'idéal, à l'infini, à l'éternel. — L'esprit, au contraire, dans sa mélancolie abstraite, désire la sensation, l'émotion, la douleur même ; il s'ennuie de n'avoir point de corps, le besoin du sacrifice et de la passion le tourmente.

Toujours les paradis ont élé monotones :

La douleur est immense et le plaisir borne,

Et Dante Aligliiciï n'a rien imaginé

Que de longs anges blancs avec des nimbes jaunes.

Les musulmans ont fait du ciel un grand >crail ;

Mais il faut être Turc pour un pareil travail.

Notre Péri là-haut s'ennuyait, quoique belle; CW être malheureux que d'être heureux toujours. Elle eût voulu goûter nos plaisirs, nos amours, Être femme et souffrir ainsi qu'une mortelle. L'éternité, c'est long! — Qu'en faire & moins d'aimer? Leïla s'éprit d Achmet; qui pourrait l'en blâmer?

Achmet et la Péri, c'est-à-dire la matière et l'esprit, le désir et l'amour, se rencontrent dans l'extase d'un rêve, comme dans un champ neutre; ce n'est que lorsque les yeux du corps sont endormi» que les yeux de l'àmc s'éveillent. Les liens charnels sont dénoués, et le inonde invisible se révèle, les esprits du ciel descendent, ceux de la terre montent, et des unions mystérieuses s'accomplissent dans un vague crépuscule où l'on pressent déjà l'aurore du jour

éternel. — liais toute initiation demande des épreuves, toute foi appelle le martyre. Il ne suffit pas d'avoir vu l'esprit de ce blanc de neige et.de flamme qui caractérise les apparitions sur le Thabor 'symbolique ; il faut encore le reconnaître dans ses incarnations, sous les humbles voiles de la chair, sous l'enveloppe fragile et périssable. Après Tavoir compris par le cerveau, il faut le comprendre par le cœur : le désir n'est rien sans l'amour ; cette essence aérienne va emprunter un corps : celle que vous aurez aimée à l'état de péri, il faut l'aimer à l'état de femme, sans ailes, sans couronne, sans puissance.

Le beau mérite do croire à la divinité entourée de splendeurs, assise sur un trône d'éblouissemenis avec un soleil pour marchepied ! — Sacrifiez-vous pour l'esprit comme l'esprit se sacrifice pour vous.; quittez la terre comme il a quitté le ciel, et, de la réunion de ces deux dévouements naîtra l'ange complet, c'est-à-dire un être dont chaque moitié aura renoncé à son bonheur pour le bonheur de l'autre ; l'égoïsme de l'âme et l'égoïsme de la matière sont vaincus, et de ce double anéantissement résulte la félicité suprême. — La terre est le rêve du ciel, le ciel le rêve de la terre, telle est l'idée fondamentale de ce poëme tourné en ronds de jambe. — Tu vois, mon cher ami, que la Péri, ballet-pantomime en deux actes, est aussi convenablement bourrée de mythes, que peut le désirer un professeur d'esthétique allemand. Je serais désespéré qu'on m'accusât de manquer de profondeur à propos de chorégraphie et que l'on pût croire que je n'ai pas lu la symbolique de Kreutzer.

Maintenant que je t'ai expliqué l'idée du poëme que je voulais faire, je vais te donner quelques détails. sur le ballet qu'on représente à l'Académie royale de musique, et cela, sans que ma modestie en souffre le inoins du monde, car la Péri est l'œtvre de Coralli et de Burgmuller, de Carlotta et de Petitpa, et je puis en parler avec éloge comme d'une chose qui m'est totalement étrangère.

Et, d'abord, je te remercie beaucoup des détails locaux que tu m'as envoyés et qui ne me sont arrivés que lorsque mon siège était fait ; mais comment diable aurais-je placé parmi les comparses de l'Opéra ces Anglais vêtus de caoutchouc, avec des chapeaux de coton piqué et des voiles verts pour se préserver de l'ophthalmie ; ces Français étranges*, portant fièrement et en guenilles le* modes de 1816 ; ces Turcs ridicules, accoutrés de l'uniforme de Mahmoud, en polonaises a, brandebourgs et en tarbouchs enfoncés jusqu'aux yeux?

lTf.

Le costume des femmes fellahs, que tu dis si gracieux, et qui consiste en une tunique fendue des deux côtés, depuis Faisselle jusqu'au talon, n'aurait guère pu être réalisé qu'arec des modifications qui lui auraient ôté tout son caractère. Cependant je* crois, lorsque tu reviendras, que tu seras content de la décoration du premier acte, qui représente une salje du harem d'Àchmet. Cela ne ressemble pas à ces cafés turcs ornés d'oeufs d'autruche, chargés, dans les opéras et les ballets, de donner une idée des magnificences orientales. C'est un intérieur vrai, bien étudié, d'une exactitude parfaite. Voilà bien les murailles de stuc, les lambris de carreaux Ternisses, le plafond aux caissons de cèdre, les voûtes travaillées en ruche d'abeilles, les vases aux larges ailes, pleins de roses et de pivoines ; et puis, là-bas, au fond, dans l'ombre fraîche et recueillie, le long divan qui invite au repos, le cabinet doré où l'on serre les tasses, les cafetières, les pipes : une décoration habitable, et dans laquelle un vrai croyant ne se trouverait pas trop dépaysé.

Si tu as été dans les cafés des fumeurs d'opium et que tu aies fait tomber la pâte enflammée sur le champignon de porcelaine, je doute que, devant tes yeux assoupis, il se soit développé un plus brillant mirage que l'oasis féerique exécutée par MM. Séchan, Diéterle et Despléchin, qui semblent avoir retrouvé la vaporeuse palette du vieux Breughel, le peintre du paradis. Ce sont des tons fabuleux, d'une tendresse et d'une fraîcheur idéales; un jour mystérieux, qui ne vient ni de la lune ni du soleil, baigne les vallées, effleure les lacs comme un léger brouillard d'argent, et pénètre dans les clairières des forêts magiques ; la rosée étincelle en diamants sur des fleurs inconnues dont les calices sourient comme des bouches vermeilles; les eaux et les cascades miroitent sous les branches ; c'est un vrai songe d'Arabe, tout fait de verdure et de fraîcheur. Jamais peutêtre, à moins de frais, l'Opéra n'avait obtenu un plus brillant effet. Quelques aunes de toile, quelques pots de couleur, une rampe de gaz, et c'est tout. Le pinceau, manié par une main habile, est un grand magicien.

Quelque charme que puissent offrir les Péris orientales avec leurs pantalons rayés d'or, leur corset de pierreries, leurs ailes de perroquet, leurs mains peintes en rouge et leurs paupières teintes en noir, je doute qu'elles soient plus jolies que Carlo tta, et surtout qu'elles dansent aussi bien.

. Au second acte, quand le rideau se lève, tu verras, du haut d'une

terrasse, le Caire à vol d'oiseau, et tu ne voudras jamais croire que MM. Philastre et Cambon n'ont pas çté en Egypte. La forteresse, la mosquée du sultan Hassan, les frêles minarets qui ressemblent à des hochets d'ivoire, les coupoles d'étain et de cuivre qui reluisent ça et là comme des casques de géant, les terrasses surmontées de cabinets de cèdre, puis, là-bas, tout au fond, le Nil débordé et les pyramides de Giseh perçant de leur angle de marbre le sable pâle du désert; rien n'y manque, c'est un panorama complet. Je ne sais trop ce que j'aurais tu de plus en allant là-bas moi-même.

C'est dans la salle du harem, entr'ouverte un moment pour l'apparition de la Péri, et sur la terrasse du palais d'Achmet, que se passe l'action du ballet, rendue légère à dessein pour laisser toute latitude au chorégraphe. — Je ne te parle pas d'un petit bout de prison, qui n'est là que pour donner le temps d'allumer les splendeurs de l'apothéose et de mettre les nuages en place. Par la fenêtre de cette prison, on jette sur les crochets Achmet, quia refusé de livrer l'esclave, dont la Péri a pris le corps : tu penses bien qu'elle ne le laisse pas arriver jusqu'aux terribles pointes, et qu'elle l'emporte avec elle dans son beau royaume d'or et d'azur. J'aurais préféré la décoration primitive qui rappelait le tableau de Decamps, et laissait à la scène toute son épouvante. Il y avait peut-être un effet de surprise dans ce corps lancé, qui montait au lieu de descendre, et tombait en plein paradis. Mais les habiles et les prudents ont prétendu que le ballet ne se prétait pas à de telles violences, et peutêtre ont-ils raison. Du reste, cela est peu important ; le principal dans un ballet, qu'il soit écossais, allemand ou turc, c'est la danse, et jamais ballet n'a été plus heureux sous ce rapport que celui de la Péri : le pas du songe a été, pour Carlotta, un véritable triomphe; lorsqu'elle parait dans cette auréole lumineuse avec son sourire d'enfant, son œil étonné et ravi, ses poses d'oiseau qui tâche de prendre terre et que ses ailes emportent comme malgré lui, des bravos unanimes éclatent dans tous les coins de la salle. Quelle danse merveilleuse ! Je voudrais bien y voir les péris et les fées véritables ! Comme elle rase le sol sans le toucher ! on dirait une feuille de rose que la brise promène >. et pourtant, quels nerfs d'acier dans cette frêle jambe, quelle force dans ce pied, petit à rendre jalouse la Sévillane la mieux chaussée; comme elle retombe sur le. bout de ce mince orteil ainsi qu'une flèche sur sa pointe ! . A la fois correcte et hardie, la danse de Carlotta Grisi a un cachet

tout .particulier; elle ne ressemble ni à Taglioni, ni a Elssler; chacune de ses poses, chacun de ses mouvements est marqué au sceau de l'originalité. — Être neuf dins un art si borné ! — Il y à dans ce pas un certain saut qui sera bientôt aussi célèbre que le saut du Niagara. Le public l'attend avec une curiosité pleine de frémissement. Au moment où la vision va finir, la Péri se* laisse tomber du haut d'un nuage dans les bras de son amant. Si ce n'était qu'un tour de force, nous n'en parlerions pas ; mais cet élan si périlleux forme un groupe plein de grâce et de charme; on dirait plutôt une plume de colombe soutenue par l'air qu'un corps humain qui se lance d'un plancher; et ici, comme en bien d'autres occasions, il faut rendre justice à Petitpa : comme il esrHévoué a sa danseuse ! comme il s'en occupe! comme il la soutient! Il ne cherche pas à attirer l'attention sur lui, il ne danse pas pour lui tout seul ; aussi, malgré la défaveur qui s'attache aujourd'hui aux danseurs, est-il parfaitement accueilli du public. Il n'affecte pas cette fausse grâce, cette mignardise ambiguë et révoltante qui ont dégoûté le public de la danse masculine. Nime plein d'intelligence, il remplit tcfti jours la scène et ne dédaigne pas les plus minces détails ; aussi son succès a-t-il été complet, efcil peut s'attribuer une part des applaudissements soulevés par cet admirable pas de deux, qui, dès à présent, prend place à côté du pas de la Favorite et du pas de Ghelle. — Je n'ai pas besoin de te décrire le pas de V abeille, que tu as dû voir exécuter au Caire dans toute sa pureté native, a moins que le pudique Méhémet-AH n'ait exilé dans le Darfour toutes les aimées sans exception, comme vient de me le raconter un voyageur.

Si tu savais avec quel chaste embarras Garlotta se débarrasse de son long voile blanc; comme sa pose, alors qu'elle est agenouillée sous les plis transparents, rappelle la Venus antique souriant dans sa conque dé nacre ; quel effroi enfantin la saisit lorsque l'abeille irritée sort du calice de la Heur ! comme elle indique bien les espoirs, les angoisses, toutes les chances de la lutte ! comme la veste et l'écharpe, et le jupon où l'abeille cherchait à pénétrer s'envolent prestement à droite, à gauche, et disparaissent dans le tourbillon de la danse ! comme elle tombe bien aux genoux d' A choie t, haletante, éperdue, souriant dans sa peur, plus désireuse d'un baiser que des sequins d'or que*la main du maître va poser sur le froit et sur le sein de l'esclave !

Si mou nom ne se trouvait pas sur l'affiche, quels éloges je te

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ferais de cette charmante Carlotta ! J'ai vraiment regret d'avoir fourni quelques lignes de programme qui m'empêchent d'en parler à ma fantaisie ; ma position est embarrassante. Si tu étais là, tu m'épargnerais cette peine ; mais je ne peux pas aller prendre un feuilletoniste au coin pour faire cette besogne. Je suis obligé de me critiquer moi-même, et j'avoue que, si je me disais la moindre chose désagréable, je m'en demanderais raison sur-le-champ. Je suis* trèschatouilleux à cet endroit, et laisse à mes amis, qui s'en acquitteront parfaitement, le soin de relever les fautes de l'auteur ; comme feuilletoniste, je me permettrai de louer sans restriction les arrangements et les groupes de Corail i, qui n'a jamais été plus frais, plus gracieux, plus jiuine. Le kiosque de cachemires est d'une invention charmante ; le pas de quatre du second acte est plein d'originalité et de couleur, musique et danse'; il est, d'ailleurs, parfaitement exécuté par, mesdemoiselles Caroline, Dimier, Robert et Dabbas.

Mademoiselle Delphine Marquet, dans le rôle de la favorite disgraciée, a fait preuve d'un talent dramatique réel et plein d'avenir;' elle porte à ravir un admirable costume, calqué sur un destin de Marilhat, qui sied parfaitement à sa beauté noble et sévère. Quant à Barrez, il a su faire quelque chose, a force de talent, d'un médian! petit bout de rôle que je me plais à reconnaître très-mauvais. — Pour la musique, elle est élégante, délicate, distinguée, pleine de motifs heureux et chantants qui se fixent dans la mémoire comme . la valse de Giseile, et je n'ai \ eur que d'une chose, c'est que M. Burgmuller, poursuivi par les pianos et les orgues de Barbarie, ne soit forcé de s'expatrier de ce beau pays de France, où il vient de se faire naturaliser, ne prévoyant pas cette vogue.

(Feuilleton de laPreue, 15 juillet 1843.)

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