‹ Théâtre: mystère, comédies et ballets (volume 2)Chapitre 169 sur 235 · LETTRE A PERROT · texte numérisé non relu

LETTRE A PERROT

fiHÉDIT)

Mon cher Perrot, voici à peu près le canevas de la Péri. Il y a encore beaucoup à faire, mais cela vous suffira pour y pouvoir puiser et chercher des effets.

Abdul-Maleck, jeune arabe, habitant le Caire, a pris en dégoût les plaisirs faciles du harem. 11 désire de plus nobles et de plus idéales voluptés. Exalté par la lecture du poète et charmé des descriptions qu'ils font de la beauté des péris, il rêve de devenir l'amant ou Tépoux de Tune d'entre elles.

' Résolu à ne plus avoir de liaison qu'avec les sultanes de l'air, il envoie chercher des marchands d'esclaves, et leur vend ses odalisques qui font d'inutiles coquetteries pour le décider à les garder.

Resté seul, il s'assied sur un divan, appelle son négrillon et se dispose à fumer de l'opium. Les visions que le narcotique provoque, semblent lui ouvrir le monde idéal où il désire entrer. Quand il a fumé quelques pipes, les murailles de la chambre changent de couleurs, deviennent transparentes et finissent par se dissiper tout a fait. Tout le fond du théâtre est occupé par un brouillard lumineux où bientôt se dessinent des paysages, des jardins et des palais, fantastiques. Dans un flot de lumière éclatante apparaît la reine des péris au milieu de ses compagnes. Elle jette sur Abdul-Maleck un regard d'une douceur infinie et semble l'engager à venir vers elle. — Àbdul Maleck appesanti par l'ivresse de l'opium, se lève d'abord en chancelant et se dirige vers la Péri, puis ses forces lui reviennent et il tâche d'atteindre la vision légère et brillante qui papillonne au-dessus de lui. — Ici il faudrait faire un pas comme vous seul savez les dessiner. — Au commencement du pas, langueur d'Abdul Maleck troublé par l'opium. La Péri vient tout près de lui comme pour l'enhardir et le provoquer, et quand il s'approche elle s'élance d'un seul bond à une grande distance. Abdul Maleck redouble d'effort et comme dégagé de la pesapteur terrestre par la force de la passion, il arrive presque à la légèreté d'un esprit sans pouvoir toutefois saisir la Péri, dans ses bras. Épuisé de fatigue il tombe sur le bord du divan où la Péri s'approche, lui met un baiser sur le

front et au doigt un anneau magique au moyen duquel Abdul Maleck pourra l'évoquer. — La Péri remonte dans les nuages ; les brouillards s'épaississent les murs perdent leur transparence et la chambre revient à son état naturel. Les esclaves rentrent apportant des sorbets et des conserves. Abdul Maleck s'éveille tout élonné de la vision qu'il vient d'avoir, il croit que c'est l'effet de l'opium qu'il a fumé, mais l'anneau qui brille à son doigt ne lui permet pas de douter de la réalité de ce qu'il prenait pour un rêve. Transports de joie d'Abdul, ivre.de bonheur d'être enfin l'amant d'une Péri.

A quelque temps de là, Abdul est assis tout rêveur sur la terrasse de son palais. Une jeune esclave poursuivie par des eunuques et des Zebecks en sautant de toit en toit (ce qui est possible en Orient où les rues n'ont pas plus de 3 ou 4 pieds de large) arrive jusque sur la terrasse d* Abdul et le supplie de la cacher et de la dérobera la mort qui la menace ; elle a porté un sélam (Lettre de fleurs) à la sultane favorite, et le pacha a voulu la faire mourir. Elle s'est échappée des mains de ses bourreaux et prie le généreux Abdul de lui accorder sa protection ; Abdul sans même lui jeter un regard lui fait signe qu'elle peut rester. Ayecha, c'est le nom de la jeune esclave, n'est autre que la Péri qui a voulu voir si Abdul serait capable de reconnaître son mérite et si l'orgueil n'entrait pas pour beaucoup dans le désir qu'il avait d'épouser une sultane de l'air. S'il sait la découvrir dans cette humble condition et sous ces habits modestes, elle se donnera a lui. Sinon elle remontra à tous jamais dans son royaume aérien. (Le public est mis dans la confidence sur le champ par Ayecha qui écarte les plis de sa tunique de mousseline et laisse voir le corsage étincelant d'or et de pierrerie qu'elle portait dans son costume de Péri.) Ici commencera une suite de scènes dans lesquelles Ayecha tâche de faire naître l'amour d'Abdnl par une. foule de coquetteries innocentes et pleines de grâce. Mais lui, tout occupé de la Péri, ne fait pas attention à la jeunesse, à la beauté et à la passion cT Ayecha. Il renvoie Ayecha, car il veut être seul pour évoquer la Péri, en tournant en dedans le chaton de l'anneau magique. Ayecha sort par une porte et rentre par l'autre en costume de fée. Abdul fait alors les plus belles protestations et trouve adorable la même femme qu'il vient de renvoyer assez brusquement. Mais la Péri, peu contente de son peu de clairvoyance, le traite avec froideur et se retire sans lui avoir accordé la plus légère faveur. Abdul- Maleck, resté seul, tombe dans, une profonde tristesse. Il craint d'avoir perdu les bonnes grâces de la Péri. Ayecha rentre et tâche de le distraire. Elle se place à ses pieds et lui joue un air de

Guzla. Abdul-Maleck, quoique la musique en soit fort douce, n'y prend aucun plaisir. L'imagination préoccupée de visions fantastiques, il ne comprend pas la poésie /éelle et vivante; Ayecha le cœur serré dépose sa guitare, et se met à pleurer. Àbdul qui n'est pas méchant la console de son mieux, lui explique qu'il ne peut l'aimer parce qu'il veut devenir l'époux d'une péri qu'il fait venir au moyen d'un anneau magique. Ayecha prend l'anneau et le jette dans la rue. Désespoir d' Abdul. Ayecha lui dit qu'elle est aussi jolie que toutes les fées du monde et qu'elle vaut bien la Péri qu'il regrette ; elle est un peu magicienne. Au moyen de son art, elle va lui faire apparaître dans un miroir le visage de la Péri après le sien, afin qu'il juge de la ressemblance ;.mais surtout qu'il ne se retourne pas, car il mourrait. Abdul tient le miroir à la main. Ayecha, costumée en péri, se penche sur l'&paule d' Abdul de façon à ce qu'elle projette la réflection de sa figure dans le miroir. Abdul éclate en transports d'admiration. — C'est vrai, elle est belle, dit Ayecha d'un ton ironique. Mais je ne suis pas moins belle. Abdul ne répond rien. — Si c'est d'avoir perdu l'anneau qui vous afflige, consolez-vous avec ce miroir magique ; je vous ferai voir la fée aussi souvent qu'il vous plaira. Mais de grâce dissipez votre tristesse, envoyez chercher vos amis, faites venir des aimées, reprenez goût à la vie réelle. La fête s'organise, les aimées arrivent, Ayecha paraît enveloppée d'un haïck (manteau blanc) qui ne lui laisse voir qu'un œil.

Elle s'avance au milieu du théâtre, puis faisant semblant d'entendre bourdonner une abeille, elle bondit ça et là pour l'éviter et jette son manteau, puis cherche l'abeille dans les plis de son écharpe ou de sa veste et jette aussi tous ses voiles jusqu'à ce qu'elle reste en maillot-chair, et en tunique de gaze (voyez pour une description de ce pas un voyage au Sinaï de Alexandre Dumas et Dauzats). Alors, comme effrayée par la piqûre de l'abeille, elle fait des bonds merveilleux et redouble la vivacité de la danse. Puis elle va se mettre aux genoux d' Abdul qui, suivant l'usage oriental lui couvre le front de pièces d'or. Malgré la richesse du présent, elle reste encore aux genoux d' Abdul, comme attendant quelque chose. Abdul charmé de tant d'attraits et de beauté, pose ses lèvres sur son front et rend ainsi à la jeune esclave, le baiser que la Péri lui a donné dans son sommeil. Le fond du théâtre s'ouvre. Les fées du premier acte reparaissent et Abdul à qui la Péri tend l'anneau jeté par Ayecha, est emmené dans le royaume des génies.

Manuscrit, sans date.

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