‹ Théâtre: mystère, comédies et ballets (volume 2)Chapitre 215 sur 235 · PAS DE DEUX · texte numérisé non relu

PAS DE DEUX

DIVERTISSEMENT

FIN DE 8ACOUNTAX/W

LA PREMIÈRE REPRÉSENTATION

DE

SACODNTALA

Notre embarras est extrême : le critique dont relève l'Opéra se Tepose à Vichy des musiques de l'hiver et du printemps; — il jouit de cette douceur de ne rien entendre et de ne rien voir des choses du théâtre, comme s'il n'était qu'un simple mortel. — Vacances bien gagnées, car c'est un rude labeur que d'essayer le plaisir des autres comme un échanson qui goûte le vin de la coupe, avant de la passer a son maître, et de dire au public : c Buvez, ou ne buvez pas! » S'il eût été ici, vous eussiez gagné à sa présence un de ces feuilletons si judicieux, si sensés, si spirituels, si au courant du moindre détail, qui font attendre impatiemment le retour du dimanche. Mais il n'y est pas, que faire? Passer Sacountalâ sous silence? Notre amour-propre n'en souffrirait pas; l'auteur d'un livret de ballet est presque étranger à son œuvre, dont tout le mérite revient au chorégraphe, au musicien et au décorateur. D'autre part, un ouvrage bon ou mauvais, joué à TOpéça, excite une curiosité que le journal doit satisfaire. Faut-il aller chercher un critique blond? Hélas! il n'y en a plus. Ils sont devenus gris, chefs d'emploi ou morts à la peine ; il ne nous reste d'autre ressource que de faire nous-même ce compte rendu. Gela semble difficile au premier abord, et rien n'est plus facile en réalité.

L'idée première du ballet ne nous appartient pas. Nous avons * emprunté à l'admirable poëme dramatique de Galidasa, un contemporain de Virgile qui florissaitàla cour de Wicramaditya, l'Auguste de Tlnde, la fable très-peu compliquée de notre ballet, n'ajoutant que legs scènes nécessaires pour rendre visible ce qui était en récit dans la pièce, ne retranchant que les voyages mythologiques du roi à

la recherche de la Sacounhlâ perdue, voyages qui débordaient du cadre ordinaire de deux actes. — Ceci dit, nous pouvons nous asseoir comme le premier spectateur venu dans notre stalle d'orchestre. Après une introduction en fa mineur, pleine de motifs charmants et instrumentée avec une science et une maestria qu'on ne pouvait' pas attendre d'un jeune compositeur, qui maniait pour la première fois le puissant orchestre de l'Opéra, la toile se lève et découvre une forêt sacrée de l'Inde dans tout son luxe de végétations bizarres, pour nos yeux, du moins, accoutumés à des frondaisons plus sages.

Les figuiers des Banians, sur troncs monstrueux et curieusement coudés, forment comme les piliers de cette' pagode touffue. Des talipots, des mangliers, des lataniers poussent en tous sens leurs jets vigoureux et leurs larges feuilles métalliques. Des plantes étranges, dont les branches s'écartent comme les bras multiples des dieux indous portant des fleurs dans leurs mains, se hérissent confusément au pied des arbres gigantesques. Partout éclatent des calices énormes, aux parfums pénétrants,' aux vives couleurs ; des ' lianes où les oiseaux se prennent l'aile comme dans un filet, enchevêtrent leurs mailles et se pendent aux rameaux séculaires. Amras, maliens, madhavis, sirichâs, mille arbustes ou fleurs dont les noms mélodieux comme de la musique, sembleraient barbares à nos oreilles accoutumées aux grincements de la bise septentrionale, étoilent, bordent, festonnent, embaument les premiers plans. Au fond par une percée, miroite l'eau d'un thistà, — étarig sacré : — ça et là des cabanes en claies de jonc se devinent à travers la luxuriance des feuillages» Un petit temple, avec son idole à triple tête et à bras sextuples montre que la triinourte de Brahma, de Wishnou et de Shiva a des -adorateurs jusque dans celte solitude où l'homme semble n'avoir jamais pénétré.

Ce beau décor a été peint par M. Martin, un habile homme, qui a quinze ans habité l'Inde et s'est approprié les tons de l'ardente palette, dont le soleil là-bas colore les objets. Il ne faut pas s'étonner si sa forêt ne ressemble ni au Bas-Bréau, ni au bois de ^nçennes. Là vivent parmi les fleurs, les parfums, les rayons, les rosées, les chants, dans l'intimité des plantes, des oiseaux et des gazelles, en parfaite communion avec la nature, sous la direction du sage Ganoua et de la prudente Gautami, Sacountalâ, Anousouya, Priyamwada et le chœur des jeunes prêtresses leurs compagnes.

L'antilope chérie de Sacountalà s'est hasardée hors de la forêt; • vivement poursuivie, elle revient à son gîte, amenant après elle toute une chasse royale dont les clameurs et les piétinements épouvantent les échos paisibles du bois et troublent les dévotions des brahmes retirés dans cet asile pour étudier les Yédas.

Le roi Douchmanta n'est point un impie ; il remet dans son carquois" la flèche ajustée sur Tare, renvoie sa suite, dépouille par humilité les insignes royaux, relève le chef des brahmes prosterné à ses pieds, et jette sur l'autel une poignée de l'herbe cousâ, offrande agréable aux Dieux. Les brahmes se retirent, et le roi resté seul, entendant venir les jeunes prétresses qui accourent des urnes sur l'épaule, se cache derrière un massif de verdure pour ne pas les effrayer. Sacountalà paraît et verse de l'eau pure de l'étang sacré à ses plantes favorites. Du calice d'une malica sort une abeille qui poursuit Sacountalà, la prenant pour une fleur et cherche à se poser sur ses lèvres roses : les bonds agiles de la jeune fille l'ont bientôt conduite auprès du roi, qui se montre et chasse l'insecte bourdonnant. Après le premier mouvement de surprise à la vue de cet inconnu, Anousouya et Priyamwada le font asseoir sur un banc de mousse, lui offrent des fleurs et des fruits. — Toute rougissante et toute émue, Sacountalà va puiser pour lui de l'eau fraîche... Yoyei la force.de l'habitude! Ne voilà-t-il pas que nous retombons dans le petit train train de l'analyse, comme s'il s'agissait du ballet d'un autre ! — C'est bien assez d'avoir écrit le livret.

Ici commence un long duo d'amour où pour la première fois peut-être l'enivrante poésie de Galidaça a été traduite dans son vigoureux parfum, ses langueurs pâmées et ses roucoulements de tourterelle. M. de Ghezy eut été bien étonné de voir madame Ferraris interpréter couramment le sanscrit et le pâli sans foire une faute, et rendre ainsi du bout de ses petits pieds les slokas qui lui ont donné tant de peine ; à l'endroit où il fait une note hérissée de variantes, la danseuse commente le passage difficile en fermant à demi les yeux, en inclinant la tête comme une fleur chargée de rosée, en se penchant avec une volupté morte sur l'épaule de son danseur, ft tout le monde comprend*

Tantôt seule, tantôt entourée de ses compagnes, Sacountalà voltige sur les fleurs comme une plume d'oiseau tombée d'un nid de la forêt et promenée par une' brise aromatique; puis, brisée d'émotion, le sein palpitant, effrayée de l'amour qui l'envahit, elle s'af-

faisse sur un banc de mousse pour se réveiller contre le cœur du roi, aux grondements de Forage, aux lueurs rouges de réclair, aux cris des rackasas, sous la malédiction de Durwasas, le terrible ascète indigné de voir un amour coupable profaner la sainte solitude. La raison de Douchmanta se trouble, il s'agite comme un furieux ; les gardes remmènent; Durwasas arrache à Sacountalâ évanouie l'anneau royal, gage de fiançailles, et le jette aux flots dormants de l'étang sacré. Malgré la perte de sa bague et les fantasmagories funèbres dont le méchant Durwasas cherche à l'effrayer, Sacountalâ part pour le palais d'Hastinapourou, habillée de la main des apsaras envoyés par Menaça sa mère céleste» accompagnée de ses fidèles amies Priyamwada et Ànousouya, après avoir adressé aux oiseaux, aux fleurs, aux plantes des adieux où respire la touchante sentimentalité panthéiste de l'Inde. '

Tout cet acte (chorégraphiquement) n'a été qu'une suite d'ovations pour madame Ferraris et Petipa.

De la forêt sacrée, nous passons au palais d'Hastinapourou, dé l'ombre a la lumière, du silence au tumulte, de la solitude à la foule, de la simplicité ascétique au faste royal, et. quel faste! celui d'un roi de la dynastie lunaire, d'un de ces princes chimériques plastronnes de diamants, ruisselants de pierreries, qui brûlaient les yeux comme le soleil, lorsqu'ils passaient sur des tapis de cachemire en palanquin d'or massif au dos d'un éléphant caparaçonné de perles. La décoration, sans vouloir médire des autres, est une des plus belles qu'on ait vues depuis longtemps a l'Opéra. Figurez-vous une de ces prodigieuses architectures de John Martynn escaladant le ciel et se perdant en perspectives infinies. Mais cette fois il n'y a pas de ténèbres bibliques, pas un nuage noir éventré par la foudre» Un jour « blanc, flamboyant et rutilant t déverse des rasades de clartés sur les gigantesques superpositions de terrasses, sur les escaliers monumentaux, sur les étages de colonnades à chapiteaux bizarres, qui descendent de la ligne extrême du ciel jusqu'aux portiques de la cour intérieure- Ce portique est soutenu par des colonnes trapues et des éléphants de granit, aux défenses cerclées d'or, a la housse de métal, les uns agenouillés gravement et recourbant leur trompe comme Genésa, le dieu de la sagesse, les autres la dressant en clairon comme pour barrir une fanfare triomphale. Des escaliers de marbre, conduisant à la première plate-forme, se déroulent en fer à cheval de chaque

côté du théâtre. À travers les architectures s'élancent des palmiers, des arbres exotiques, aux immenses fleurs rafraîchissant de teintes vertes et roses l'ardeur étincelante de toutes ces constructions co-r lossales calcinées de soleil.

Au milieu de la cour, le roi Douchmanta, privé de raison, de mémoire, par la malédiction de l'ascète Durwasas, est assis sur son trône dans une altitude inerte, à côté de la reine Hamsati; les femmes de l'anta-pourah, couchées sur les marches du trône avec des poses d'accablement, de langueur et d'ennui, semblent attendre que le maître daigne abaisser son regard vers elles. Madhavya, le favori du roi, fait résonner sa guitare, — nous n'osons pas mettre le nom sanscrit, il n'y a plus d'à dans les casses d'imprimerie; — et lentement ces cotj* endormis se réveillent, étirent leurs membres souples, cambrent leurs failles minces, et commencent une de ces danses orientales énervées, désossées, où les femmes ondulent comme des. serpents et semblent à chaque pas mourir de lassitude et d'amour. A ces danses qui ne font aucun effet sur le roi, en 'Succèdent d'autres plus vives, plus légères, qu'interrompt l'arrivée de Sacountalâ, accompagnée de son gracieux cortège de jeunes prétresses. Elle vient rappeler au roi les promesses du bois sacré. Hélas! elle a beau lui montrer sans voile son charmant visage, mimer la scène de l'abeille, essayer de ranimer cette mémoire éteinte par un maléfice; elle n'y peut parvenir. On lui a d'ailleurs ravi l'anneau qui confirmerait la vérité de son histoire. La jalouse Hamsati appelle des bourreaux et ordonne qu'on prépare un bûcher pour cette, femme qui ose poursuivre, jusque sur le trône, un amant qui ne la connaît pas. A peine a-t-on emmené Sacountalâ, qu'un pêcheur rapporte à Douchmanta, l'anneau royal qu'il a trouvé dans le ventre d'uu poisson. A la vue de son anneau, ie roi se rappelle tout, la raison lui revient et il demande où est Sacountalâ. L'apsarâ Minakesi a sauvé la jeune fille et changé en fleurs les flammes du bûcher. — Rien ne s'oppose plus à l'union de Douchmanta et de Sacountalâ, qui doit donner le jour au grand conquérant de l'Inde, au héros du Mahabhârata, poëme gigantesque comme les montagnes, les fleuves, les forêts et les pagodes de cette terre excessive en tout.

La musique d'Ernest Reyer justifie toute la confiance que nous inspirait depuis longtemps ce jeune compositeur, pour qui nous avons rimé les.naroles du Sélam. Outre son talent de musicien,

Reyer a un sentiment profond de la mélodie orientale ; personne n'en possède mieux que lui les timbres étranges, les rhythmes impérieux, les cadences- bizarres, les cantilènes d'une grâce sauvage. Il sait faire danser les aimées, tourner les derviches, et rêver l'Arabe au seuil de. sa tente. Il a déployé toutes ces qualités dans Sacountalâ et fait. sans imitation puérile une musique aussi locale, aussi indienne que possible. Potipa, qui n'avait encore composé que des divertissements, est passé maître du premier coup. Il a la grâce, la nouveauté, la fraîcheur, l'instinct plastique du groupe et le maniement facile des masses. Quant à la pantomime, on connaissait déjà son talent.

Que dire de madame FerrarisT elle a dansé ses cinq pas avec une légèreté, un moelleux, une souplesse inimaginables. Plume de colombe pour s'enlever, pointe de flèche pour retomber, elle a gardé à Sacountalâ sa grâce voluptueuse et chaste, sa douce résignation de victime, son caractère moitié fleur, moitié femme. Calidasa, si son âme errait dans la salle, a dû l'applaudir de ses deux mains d'ombre. Jamais beauté plus fière que la reine Hamsatf ne revêtit costume plus splendidement et plus courageusement exact. Aucun détail du luxe bizarre de l'Inde ne Ta effrayée; aussi quand elle a exécuté ses poses penchées et renversées, les pieds immobiles, elle ressemblait à ces favorites du sérail cruellement gracieuses, qui demandaient des têtes en dansant.

Goralli, chargé de mimer le rôle du farouche Durwasas, sans avoir des griffes aux mains, des nids d'oiseaux dans les cheveux, ni un serpent pour ceinture, a su se composer une physionomie austère, sinistre et terrible. Il a produit un bon effet. Lenfant, le bon ermite, est aussi doux que Goralli est revéche. Ed. Cornet a très-bien joué la petite scène du pêcheur. Maintenant, si nous passons à la danse, il faudrait un dénombrement plus long que ceux d'Homère. L'armée chorégraphique a bien fait son devoir. Qu'il nous soit permis de détacher du groupe, mademoiselle Conqui, la danseuse étincelante; mademoiselle Quéniau, la danseuse pure et correcte; mesdemoiselles Schlosser, Poussin, Cellier, Mauperin, qui entourent madame Ferraris comme des roses et des violettes, le camélia d'un bouquet; etMérante, qui a su se faire applaudir par toute la salle comme danseur. Rare triomphe.

(Feuilleton du Moniteur» 19 juillet 1858.)

SACOUNTALÀ

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