LORD BURLEY
Non, Paul, restez, — je sais votre amitié discrète :
(a Georges.)
Vous êtes le tuteur de miss Lavinia?
GEORGES, surpris et troublé.
Quel démon ou quel traître ainsi le renseigna?
Oui, mylôrd ; mais ce nom qui vous l'a fait connaître?
PAUL, à part.
Sur le jardin de George aurait-il sa fenêtre !
LORD DURLEY.
Un pur hasard. — J'étais, en simple désœuvré,
Pour y voir les tableaux, dans une église entré,
A cette heure où toujours la solitude y règne ;
Une jeune personne, à côté de sa duègne,
S'était agenouillée et priait au saint lieu.
— Où je venais pour l'art, elle venait pour Dieu. —
Son beau front, ses cheveux en bandeaux sur ses tempes
La faisaient ressembler aux vierges des estampes
Dont elle avait h douce et tranquille fierté ;
Vrai typé italien à Paris transporté.
Sans qu'elle m'aperçût, car la nef était sombre,
Elle sous un rayon, et moi voilé par l'ombre;
Je contemplai longtemps son front pur, que le jour, •
Eu le dorant, semblait désignera l'amour.
Tout en la regardant, mon âme sentait fondre
Cet ennui froid et noir comme un brouillard de Londrc,
Et que j'ai d'Angleterre en France rapporté.
Mon cœur, d'entre les morts, était ressuscité !
Son oraison finie, elle ajusta sa mante
Et sortit à pas lents, sérieuse et charmante.
Jusque sous le portail, de loin je la suivis ;
Un coupé l'attendait aux marches du parvis ;
M?is si rapidement que partit la voiture,
Mpi, je tenais un fil pour nouer l'aventure.
9i ÎHÊAtltÊ.
Depuis je l'ai revue à Saint-Germain-des-Prés Examinant les murs de fresques diaprés x De l'œil intelligent dont regarde une artiste, Mais elle ne sait pas seulement que j'existe.
PAUL, à part.
Le sort de la bataille à prévoir est aise Entre ton amour chauve et cet amour frisé.
LORD DURLEY.
Sous la voilette bleue et la capote verte, J'avais pu reconnaître, heureuse découverte ! Près de la belle enfant,' miss Lucy Caméron, Chez ma sœur autrefois lectrice et chaperon, A qui je paye encore une petite rente, — Chose en soi naturelle et fort indifférente ; Mais en touchant la somme hier, elle signa ; Reçu tant. Miss Lucy, chez miss Lavinia.
Par l'indication de sa nouvelle adresse.
Donnant, sans le vouloir, celle de sa maîtresse, Et ce renseignement qui les renferme tous, M'a fourni le moyen d'arriver jusqu'à vous.
GEORGES
Ce récit est vraiment très-poétique et montre Votre talent à peindre une heureuse rencontre ; Mais quel en est le but ?
PAUL, & part.
D'ici je le prévois.
iORD DURLEY.
Monsieur d'Elcy, j'ai dû me marier trois foi*, Et trois fois s'est rompu ce projet éphémère : . La première, ce fut à cause de la mère, La seconde du père, et la troisième enfin - De la tante, de l'oncle et du petit cousin, je n'aime pas du tout la famille... des autres.
PAUL
Mes penchants sociaux. là-dessus sont les vôtres.
LORD DURLEY.
Lavinia n'a pas de parents ?
GEORGES
Non, mylord.
Hais vous parlez en sphinx, et j'ai beau faire effort, Tour moi, tout ce discours est un profond mystère.
LORD DURLEY.
J'ai vingt-six ans, — je suis duc et pair d'Angleterre,
Et je porte de gueule à trois léopards d'or,
Avec cette devise: Ex sanguine splendor.
J'ai tout ce qu'ici-bas l'homme rêve ou désire :
Hôtel dans le West-End, manoir dans le Yorkshire,
Villa de marbre 1)lanc au bord du lac Majeur,
Et l'été, quand me pousse un instinct voyageur,
Un yacht de bois de teck, dont je jette l'amarre,
Aux rives de Geylan ou de Gastellamare.
Si vous ne voyez pas, eomte Georges d'Elcy,
Pourquoi, moi, lord Durley, je vous dis tout ceci,
C'est que votre pupille est jeune, belle, seule, . .
Sans cortège de père, pu de tante, ou d'aïeule,
Et que je viens ici par le plus droit chemin,
En loyal gentleman vous demander sa main.
GEORGES
Je repousse à regret une offre qui l'honore»
Lavinia n'est pas à marier. . . encore*
LORD DURLEY.
Pour qu'elle le devienne, il suffit d'un époux.
!>AtiLf A part*
Il garde son trésor cotntne tin griffon jaloux.
Georges»
Elle est trop jeune, .
LORD DURLEY.
mte a seize ans bientôt, cher comte.
Et l'amour sur ses doigts en souriant les compte.
PAUL, i pirt.
Cardillac ne veut pas lâcher son diamant.
LORD DURLEY.
Elle ne peut rester fille 6ternellement,
A voir pâlir sa joue et sa beauté décroître,
Et votre intention n'est pas qu'elle entre au cloître?
GEORGES
Ce n'est pas une affaire à conclure en un jour,>
LORD DURLEY.
Non, mais en attendant je puis faire ma cour. '. Quelle objection faire à ma demande ? aucune */* Honorabilité, rang, titre, âge, fortune* J'ai tout ce qu'on exige, et je puis sans orgueil, Frapper à toute porte, étant sûr de l'accueil.
' - ' . GEORGES
Jjavinia ne voit ni ne reçoit personne.
LORD DURLEY.
Àh ! je devine. — Ainsi que plus d'un le soupçonne, Vous êtes marié — morganatiquement Et chez vous, le tuteur prête un masque à l'amant: J'y songe tard ! Pardon pour tant de maladresse. Le tuteur est amant, la pupille est maîtresse ! Et, Rosine changeant les groupes du tableau, Du comte Aima vi va rit avec Bartholo.
Dans un bonheur caché j'entre et je le dérange. . Pardon!
GEORGES
Que dites-vous ! ma pupille est un ange, Pure comme celui qui veille à son coté ; Elle en a l'innocence ainsi que la beauté.
L'AMOUR StfUFFLS OU IL VEUT, V7
J.ORD DURLEY.
Ken crois votre parole et ses yeux francs où brille* Une honnête nerté de chaste jeune fille ; Si son cœur n'a pas fait pour mon malheur» uu j&oix, Je demande sa main une seconde fois.
GEORGES
Une seconde lois, <moi, je vous )a refuse.
LORD DURLEY.
Afors, ne soyez pas surpris, monsieur, si j'use Des armes que fournit l'arsenal amoureux Contre l'entêtement des tuteurs rigoureux J'y déterrerai bien quelque vieux stratagème Pour voir Lavinia, lui dire que je l'aime Et, mettant à ses pieds ma fortune et mon num t Savoir si, comme vous, elle répondra non.
Georges.
Je vous empêcherai.
LORD DURLEY.
Ce sera difficile.
Un tuteur ne peut pas séquestrer sa pupille; Elle habite un hôtel et non pas une tour, Avec pont-levis, herse et fossés tout autour, Et, comme au temps jadis, y fut-elle murée, Je n'aurai de repos que l'en ayant tirée.
— Une clef d'or crochetteune porte d'airain; Si la porte tient bon, je creuse un souterrain, Et si la sape manque, à temps contre-minée, Je descends par le toit ou par la cheminée.
GEORGES
Je l'enverrai plutôt au bout du monde.
PAUL, à part.
Bien!
LORD DURLEY. . .
J'en suis charmé. — Je suis la roule, car j'en vien.
Oh! nous autres, Anglais, lorsque par une idée, Nous avons la cervelle ou l'âme possédée, Nous allons jusqu'au bout de noire entêtement. Et nous devenons fous mathématiquement.
Les jours de fine pluie où le ciel gris tamise. Ce spleen qui fait courir aux ponts de la Tamise,. Chercher les pistolets dans le fond des tiroirs, Ou, comme Castlereagh, repasser ses rasoirs, 11 faut pour nous sauver quelque étrange manie, Quelqu'entreprise folle et qu'on veut voir finie, Quelqu'amour insensé donnant une raison f
De remettre à demain noyade ou pendaison ; Heureux quiconque alors se crée un buta suivre' Eh bien, moi, j'ai trouvé mon prétexte de vivre. Lavinm ! — J'étais lugubre, — il avait plu Et j'allais, comme on fait d'un roman déjà lu, Dans un accès d'ennui, sans cette circonstance, Au chapitre vingt-six jeter mon existence.
J'ai repris le volume et j'irai jusqu'au bout, Car l'héroïne a mis de l'intérêt partout.
Biffez Lavinia de ce charmant poëme, Mylord.
LORD DURLEY.
Pour quel motif î
GEORGES
Çh ! parce que je l'aime !
Avec ce beau sang-froid, courtoisement moqueur* Ce que vous demandez, c'est ifionsang, c'est mon cœur, Mon âme, mon trésor, mon rêve, ma chimère, Plus quen prenant la fille on n'enlève à la mère.
LORD DURLEY*
Èhbien, épousez-la puisqu'il en est ainsi ; Qu'elle soit, devant tous, la comtesse d'Elcy»
Et ne l'exposez pins par un titre équivoque,
Aux brusques passions que sa beauté provoque.
Pourtant j'aurais voulu, plus rayonnante encor,
Sous l'hermine ducale et la couronne d'or,
La voir, lady Durley, dans son carrosse à glace,
Allant au Drawing room de Buckingham*s palace !
Le Times à l'article : « High life and fashion, »
Eût conté longuement sa présentation,
Et doublant sa beauté de toute ma richesse, -
J'eusse fait à la reine envier ma duchesse.
Mais vous avez pour vous l'antériorité ;
LORD DURLEY.
Cependant il me vient un scrupule suprême ; Est-il sûr que vraiment Lavinia vous aime, Avez-vous échangé de mutuels aveux Ou l'espoir seul tout bas répond-il à vos vœux ?
GEORGES, à part.
Dans mon cœur il éveille une angoisse mortelle : M'aime-t-elle en effet? — (Haut.) Une insistance telle Me gêne.
LORD DU RLE Y.
Un galant homme, en cette extrémité, Doit même à son rival toute la vérité ; Pour moi qu'un non condamne et qu'un oui fait renaître, C'est une question de ne pas être ou d'être.
GEORGES
Sur l'honneur, je ne puis dire que mon amour, Dans le vrai sens du mot, soit payé de retour.
LORD DURLEY.
Éclaircissez ce point, et je viens dans une heure, Savoir de vous s'il faut que je vive ou je meure.
GEORGES
Ne revenez, milord, ni ce soir, m demain,
Car jamais, moi vivant, vous n'obtiendrez sa main.
LOnD DlïRI.EY.
Pourtant, si sa réponse à vos vœux est contraire?
GEOUGES.
Je la refuserais même alors à mon frère, Si j'en possédais un qui d'elle fût épris, Et verrais sans pitié* ses larmes et ses cris.
LORD DDRLEY.
Vous dépassez le Turc en fait de jalousie, /agirai.
GEORGES
Voyez-vous, j'aime avec frénésie D'un amour aujourd'hui plus grand encor qu'hier, Vaste comme le ciel, profond comme la mer.; Ce n'est pas la banale et passagère ivresse Qu'inspire à tout jeune homme une belle maîtresse! Oh ! que non pas, — mais bien l'ardente affection Que le créateur porte à sa création, Le père à son enfant, l'auteur à son poème.
L'avare à son trésor, le dévot à Dieu même.
Vous parliez de mourir! De mon espoir sevré, Ce n'est pas vous mylo/.d, c'est moi qui me tuerai
LORD DUKLEY.
A la bonne heure ! Enfin vous voilà raisonnable.
Vous vous tuez, — très-bien, — c'est décent, convenable,
Original. — Alors, moi, j'essaye à mon tour,
Et si Lavinia repousse mon amour,
Je lui lègue mes biens et puis je m'intoxique
D'un verre d'eau sucrée à l'acide prussique.
Pour un millionnaire excentrique et blasé, Se tuer n'est pas neuf.
LORD DURLEY.
Mais vivre est bien usé.
Repoussé, je m'immole à votre humeur jalouse; Mais si je suis choisi, vous mourrez et j'épouse. C'est dit. — Adieu !