‹ Théâtre: mystère, comédies et ballets (volume 2)Chapitre 61 sur 235 · GEORGES, PAUL. N · texte numérisé non relu

GEORGES, PAUL. N

GEORGES

Non, non, cent fois non !

PAUL

Calme-toi

GEORGES

Avec son flegme anglais, il m'a mis hors de moi. Que Dieu damne ses yeux, que le diable l'emporte! Un mot déplus, j'allais lejeter à la porte.

PAUL

Là, là, Georges, tout beau ! modère ce courroux, Ne pleure pas ; voyons : tu seras son époux ; Lord Durley ne l'a pas dans sa poche enlevée, Et pour moi, je renonce à l'union rêvée.

Tu l'aimes donc beaucoup ?

GEORGES

Comme un fou, comme un sot»

Je vivrais d'un sourire et je mourrais d'un mot.

Comme on change ! D'ailleurs lu n'as rien vu qui puisse Faire croire qu'elle aime un autre ou te haïsse?

m THÉÂTRE.

GEORGES

Rien; c'est vrai. — Je me suis emporté sans raison.

PAUL

Eh bien, mariez-vous et faites un garçon ; Je serai son parrain, nous vivrons en famille ; Mais, à propos, qui donc est cette jeune fille, Et comment se fait-il que tu sois son tuteur?

GEORGES

Un enfant à qui j'ai servi de bienfaiteur.

PAUL

C'est très-beau ! — Qui t'aurait, avant cette œuvre pie, Soupçonné de morale et de philanthropie!

GEORGES

Ma disparition, dont on a tant parlé, Par là s'explique.

PAUL

Où diable étais-tu donc allé?

GEORGES

A ma terre d'Elcy. — Là, travaillant sans trêve Sept ans, comme un sculpteur, j'ai modelé mon rêve.

Pour te faire une femme en marbre ; — c'est bien dur, Bien blanc, bien nu, bien froid et tout aussi peu sûr: Comment ce beau projet te vint-il à la tête ?

GEORGES

Tu venais de partir pour Vienne. — Une coquette

Avait à mon orgueil joué l'un de ces tours

Que d'avance on prévoit, mais qui blessent toujours.

J'étais seul. Cette vie à soi-même pareille

Ou l'on fera demain ce qu'on a fait la veille,

Me fatiguait. — J'avais assez d'entendre, au son

Des pièces d'or, chanter la banale chanson,

Et mon spleen s'ennuyait de demander asile

Au temple hospitalier de la Vénus facile.

PAUL

Le vice le donnait soif d'ingénuité, Ccjnme après une orgie on désire du thé,

GEORGES

Certain soir, ne sachant que faire de moi-même, Au Théâtre-Français j'entrai, moi quatrième.

Je m'assis dans un coin mi-veillant, mi-dormant, Et j'écoutais là pièce assez distraitement — Un chif-d'œuvre! un joyau de l'ancien répertoire — Gomme d'un vieil ami l'on écoute l'histoire.

Les beaux vers cependant produisant leur effet, Je me sentis bientôt réveillé tout à fait.

PAUL

Que donnait-on? -

GEORGES

Le Legs et VÊcole dès femmes.

Ârnolphe, dont tous deux souvent nous nous moquâmes, Celte fois me parut plein de sens et d'esprit. •

Au lieu de m'égayer, son malheur m'attendrit ; Mon cœur pour le vieillard prit parti contre Horace, J'entrai dans son idée, et marchant sur sa trace, Quoique l'expérience ait eu peu de succès, Je voulus me créer à mon tour une Agnès.

Me disant que le tort d'Arnolphe était son âge, Et qu'un jeune homme eût fait un aulre personnage ; Il me plut, en dehors du monde et de sa loi, D'aimer un être unique et fait pour moi par moi.

PAUL

Pour un ancien roué la fantaisie est rare.

Don Juan continuer Arnolphe !

Georges. '■-■•» -^

Moins bizarre Qu'orr ne pense : don Juan à travers tout poursuit Et demande au hasard l'idéal qui le fuit ;

Arnolphe à la maison auprès de lui l'élève :

Les moyens sont divers, mais c'est le même rêve, Un type souhaité hors de qui rien n'est bon ; Comme j'avais l'Agnès, j'imitai le barbon.

PAUL

Tu l'avais ?

• Tu sais bien, —cette fille adoptée.. •

PAUL

Quelque Àïssé moderne, au bazar achetée,

Que, voyageur imbu des mœurs de l'Orient,

Tu gardais pour plus tard comme un morceau friand,

Libertin !

GEORGES

Pas dû tout. Je l'avais d'aventure Ramassée en chemin et mise en ma voiture, Comme je l'aurais fait d'une levrette.

PAUL

Où? quand?

CEORGES.

À. Naples où j'allais voir fumer le volcan, Tandis que tu restais lâchement à Florence, Sous prétexte d'attendre une lettre de France; Hais en réalité pour la Zambinella, Beau talent que chacun siffle à la Pergola, Et que tu t'entêtais par amour ou caprice A proclamer partout sublime cantatrice.

PAUL

Mon brevet d'attaché m'arriva, quand son cœur Allait récompenser en moi l'amour claqueur; Ainsi furent perdus bouquets, rappels, cabales, Bravos à dominer le fracas des timbales, Sonnets sur satin rose et pigeons blancs lâchés, Sous leur aile portant des madrigaux cachés ;

Hais poursuis...

GEORGES

J'allais seul àSorrente en calèche:

Les petits mendiants que l'étranger allèche, En haillons et pieds nus sur le pavé brûlant, Troti aient à ma portière et chantaient d'un ton lent Pour provoquer le sou, rançon de leur silence : — « Signar, lalimosina, per mangiar Excellence! t — Une petite fille à l'air timide et doux En souriant, jeta juste sur mes genoux Sans mêler sa voix pure à ces voix enrouées, Trois fleurs de laurier rose avec un jonc nouées Humble fierté du pauvre, au riche s'adressant Noble mendicité, par le don commençant ; Un vieux jupon trop court, une étroite brassière, Une chemise usée et de trame grossière Formaient tout son costume, et Ton eût dit Vraiment Que l'amour mendiait- sous ce déguisement.

Tandis que je lançais quelques pièces de cuivre Pour éloigner la troupe obstinée à me suivre, Elle près des chevaux trottait, trottait toujours, Et j'admirais sa joue aux suaves contours Où la santé brillait fraîche sous un teint pâle, Et ses bras blancs encor malgré leurs gants de hâle. Et ses yeux d'un- bleu noir, et ses cheveux bouclés Par l'agitation de la course mêlés :

Voici de l'or pour toi, tends tes mains que je verse, Lui disais-je, sans voir venir en sens inverse Malgré le bruit de fouet et le son du grelot, Un coucou du pays, nommé corricolo Qui passa près de nous et si près et si vite, Que sa roue écarlate eût broyé la petite Si je ne l'avais pas, avec un cri d'effroi, Par les bras enlevée et mise devant moi.

106 TIlffATBE.

L'enfant, d'être en voiture étonnée et joyeuse, Riait, passait ses doigts sur l'étoffe soyeuse ""' Et m'amusait avec son babil enfantin Et son charmant petit patois napolitain.

Son père était pêcheur et sa mère était morte; Elle, pour travailler trop jeune ou tçop peu forte, Tendait sur les chemins des bouquets aux passants ; Lavinia — c'était son nom— avait dix ans :

J'aurais pu la descendre au milieu de la route/ Lui mettant dans la main un louis, que sans doute Son père eût dépensé le soir au cabaret; Hais je sentais pour elle un plus vif intérêt, Car sa misère avait coudoyé ma richesse Dans ma calèche assise en fille de duchesse, Et je ne voulais pas rendre à la pauvreté L'ange par le hasard entre mes bras jeté.

Le pêcheur me céda ses droits pour une somme. J'emmenai la petite en France, et le cher homme Accoutumé d'enfance à l'inanition, Greva bientôt après d'une indigestion.

PAUL

Que le macaroni lui soit léger ! — Ensuite!

GEORGES

A ma terre d'Elcy, Lavinia conduite Fut confiée aux soins de Lucy Caméron.

Lorsque je l'allais voir, vite, sur le perron, Sitôt que de ma chaise elle entendait les roue?, . Elle accourait m' offrant les roses de ses joues ; Comme à Naples jadis elle m'offrait ses fleurs. Au teint de bistre avaient succédé des couleurs ; . Les mains brunes étaient des mains patriciennes Que veinait le sang bleu des familles anciennes, Ou mieux le pur sang grec qui coule à Procida*- La soirée aux Français de mon sort décida;

L'AMOUll SOUFFLE OU IL VEUT. 1.7

Las d'actrices, plus las encore de grandes dames, Je fis mou sixième acte à Y École des femmes, Arnolphe à cheveux bruns, mais comme lui jaloux, J'élevai mon Agnès, en serre, loin de tous, Comme dans un harem une Circassienne Qui ne voit les passants qu'à" travers sa. persionne : Depuis tantôt huit jours nous sommes à Paris, Et tout parait étrange à ses regards surpris.

PADL.

Est-elle au moins capable, en sa candeur extrême, De mettre au corbillon cette tarte à la crème Qui semblait détestable à monsieur le marquis, Et qu'Arnolphe charmé trouve d'un goût exquis?

GEORGES

Je ne suis pas ericor tout à fait un Géronte,

Et dégrader un être ainsi m'aurait fait honte.

Son éducation a reçu tous mes soins,

Et si c'est dans un but égoïste, du moins

Je n'ai pas écrasé f précaution infâme,

Sur le front de Psyché, le papillon de Tâme;

J'ai voulu que son cœur fût grand, afin qu'un jour

Avec plus de pensée, il y eût plus d'amour.

J'ai confié les clefs de toutes les serrures

A ses petites mains, qui n'en sont pas moins pures.

Elle lit dans Shakspcar, Raphaël et Mozart. •

Riche, je lui permels le luxe comme un art,.

Gomme une fleur de plus dont sa grâce est parée;

Et dans cette humble eafant de la fange tirée,

Vil caillou dont j'ai fait un diamant sans prix,

Pétrarque verrait Laure et Dante Béatrix.

Célimène naïve, Agnès spirituelle,

Elle est intelligente, elle est jeune, elle est 1 elle*

PAUL

A ce monstre charmant fait de perfections, - N

Je voudrais un défaut, comme une ombre aux rayons,

J'ai peur pour loi. — Crois-moi, n'anime pas ton marbre,

On poursuit une nymphe et l'on attrape un arbre.

Tous ces plans concertés manquent ; mieux vaut, sans nrt,

Laisser l'arrangement de sa vie au hasard ;

Toute jeune fille est plus oif moins romanesque;

Il faut se présenter, comme Egmont ou Fiesque,

Le pourpoint de satin et la plume au chapeau ;

Brandissant uneépée, agitant un drapeau...

Hais, ton amour est-il connu de la petite?

GEORGES

Dans un fauteuil, auprès du lit de Marguerite, Goethe nous montre Faust rêveur et contemplant En silence la chambre et le petit lit blanc, Comme Faust arrêté sur un seuil sans dféfense, J'ai, dans son pur sommeil, su respecter l'enfance. Attendant le réveil de ce cœur endormi Pour ôter à l'amour le masque de lami, En moi Lavinia n'a jamais vu qu'un frère.

• ....■ PAUL

Tant pis, ce précédent à l'amour est contraire ; Je crains que tu ne sois, pour ta discrétion, Prématurément pris en'vénération, Et que la belle enfant, qui t'eût aimé peut-être Dans ton fauteuil de Faust voie un Fauteuil d'ancêtre.

GEORGES

J'espère bien que non. — Je ne suis pis si vieux Que déjà l'on m'assoie au fauteuil des aïeux ; Hais pûut-être ai-je trop différé. — Soaœil brille, Son front rêve : hier enfant, aujourd'hui jeuntï fille; Il faut que l'amitié, chas'e sœur de l'amour, S'éloigne^ et que le frère à la fin ait son tour. Ce lord Durley m'excède et le doute rac tue.

L'AMOUR SOUFFLE OU IL VEUT. iu»

TAUL.

Allons, porte la flamme au flanc de la statue!

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