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plutôt le duc All)rocht de Silésie, se défend du mieux qu'il peut et répond qu'après tout le malheur n'est pas si grand, et qu"au lieu d'un paysan, Giselle épousera un duc. Elle est assez jolie pour devenir duchesse et châtelaine. « Mais vous n'êtes pas libre, vous êtes fiancé à un autre, » répond le garde-chasse. Et, empoignant le cor oublié sur la table, il se inel, à soufller dedans comme un enragé. Les chasseurs accourent ; Bathilde et le prince de Courlande sortent de la chaumière et s'étonnent de voir le duc Albrecht de Silésic sous un pareil déguisement; Giselle reconnaît dans Bathilde la belle dame de son rêve, elle ne peut plus douter de son malheur; son cœur se gonfle, sa tète s'égare, ses pieds s'agitent et sautillent ; elle répète le motif qu'elle a dansé avec son amant; mais bientôt ses forces s'épuisent, elle chancelle, s'incline, saisit l'épée fatale apportée par liilarion et se laisserait tomber sur la pointe si Albrecht n'écartait le fer avec celte soudaineté de mouvement que donne le désespoir. Hélas 1 c'est une précaution inutile ! le coup de poignard est porté ; il a atteint le cœur et Giselle expire, consolée du moins par la profonde douleur de son amant et la douce pitié de Bathilde.
Voilà, mon cher Heine, l'histoire que M. de Saint-Georges a imaginée pour nous procurer la jolie morte dont nous avions besoin. Moi qui ignore les combinaisons du théâtre et les exigences de la scène, j'avais pensé à mettre tout bonnement en action, pour le premier acte, la délicieuse orientale de Victor Hugo. — On aurait vu une belle salle de bal chez un prince quelconque : les lustres auraient été allumés, les fleurs placées dans les vases, les buffets chargés, mais les invités n'auraient pas été arrivés encore ; les wilis se seraient montrées un in^lanl, attirées par le (ilaisir de danser dans une salle étincelante de cristaux et de dorures et l'espoir de recruter quelque nouvelle compagne. La reine des wilis aurait touché le parquet de son rameau magique pour
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coniinuiiifuier aux pieds des danseuses uu désir insatiable de contredanses, de valses, de galops et de mazurkas. La venue des seigneurs et des dames les eût fait envoler comme des ombres légères. Giselle, après avoir dansé toute la nuit, excitée par le parquet enchanté et l'envie d'empêcher son amant d'inviter d'autres femmes, aurait été surprise par le froid du matin comme la jeune Espagnole, et la pâle reine des vvilis, invisible pour tout le monde, lui eût posé sa main de glace sur le cœur. Mais alors nous n'aurions pas eu la scène si touchante et si admirablement jouée qui termine le premier acte tel qu'il est; Giselle eût été moins intéressante, et le deuxième acte eût perdu de son effet de surprise.
Le second acte est la traduction aussi exacte que possible de la page que je me suis permis de déchirer dans' votre livre, et j'espère, lorsque vous nous reviendrez guéri de Cauterets, que vous n'y trouverez pas trop de contre-sens.
Le théâtre représente une forêt sur le bord d'un étang : de grands arbres pâles, dont les pieds baignent dans l'herbe et dans les joncs; le nénufar épanouit ses larges feuilles à la surface de l'eau dormante, que la lune argenté çà et là d'une traînée de paillettes blanches. Les roseaux aux fourreaux de velours brun frissonnent et palpitent sous la respiration intermittente de la nuit. Les fleurs s'entr'ouvrent languissammcnt et répandent un parfum vertigineux comme ces larges fleurs de Java qui rendent fou celui qui les respire; je ne sais quel air brûlant et voluptueux circule dans celte obscurité humide et touffue. Au pied d'un saule, couchée et perdue sous les fleurs, repose la pauvre fiisellc; à la croix de marbre blanc qui indique sa tombe est suspendu, encore tout frais, le diadème de pampres dont ou l'avait couronnée à la fêle des vendanges.
Des chasseurs viennent chercher une [ilace favorable pour se mettre à l'affût ; Ililarion les effraye en leur disant que c'est un endroit dangereux et sinistre, hanté par les wilis,
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ces cruelles danseuses nocturnes qui ne pardonnent pas plus que des femmes vivantes à un valseur fatigué. Minuit sonne dans réloignenieut : du milieu des longues herbes et des touffes de roseaux s'élancent des feux follets au vol inégal et scintillant qui font fuir les chasseurs épouvantés.
Les roseaux s'écartent et l'on voit paraître d'abord une petite étoile tremblante, puis une couronne de Heurs, puis deux beaux yeux bleus doucement étonnes dans un ovale d'albâtre, et enfin tout ce beau corps élancé, chaste et gracieux, digne de la Diane antique et que l'on nomme Adèle Dumilàtrc; c'est la reine des vvilis. Avec cette grâce mélancolique qui la caractérise, elle folâtre à la lueur pâle des étoiles, qui glisse sur les eaux comme une blanche vapeur, se balance aux branches flexibles, voltige sur la pointe des herbes comme la Camille de Virgile, qui marchait sur les blés sans les courber, et, s'armant de son rameau magique, évoque les autres vvilis, ses sujettes, qui .sortent avec leurs voiles de clair de lune des touffes de jonc, des massifs de verdure, du calice des fleurs, pour se joindre à la danse; elle leur annonce qu'il y a cette nuit réception d'une nouvelle v\ili. En effet, l'ombre de Giselle, droite et pâle dans son suaire transparent, jaillit soudainement de terre à l'appel de Myrtha (c'est le nom de la reine). Le suaire tombe et disparait. Giselle, encore transie de l'humidité glaciale du noir séjour qu'elle quitte, fait quelques pas en chancelant et en jetant des regards d'effroi sur celte tombe où son nom est écrit. Les vvilis s'en emparent, la conduisent à la reine, qui lui attache elle-même la couronne magique d'asphodèle et de verveine. Au toucher de la baguette, deux petites ailes inquiètes et frémissantes connue celles de Psyché se développent sid)itcment .sur les épaules de la jeune ombre, qui, du reste, n'en avait pas besoin. — Aussitôt, comme si elle voulait ré|iairr le temps pertlu dans ce lit étroit fait de !-ix planches cl deux planclictte<, connue dit le poêle
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tic L uore, elle s'oinparc, ih; icspacc, buiidil el rebondit avec un enivrement de liberté et une joie de ne plus être comprimée par cet épais drap de terre lourde, rendus d'une manière sublime par madame Carlotta Grisi. In bruit de pas se fait entendre ; les wilis se dispersent et se blottissent derrière les arbres. — Ce sont déjeunes paysansqui reviennent de la fête du village voisin; rexcellente proie! Les wilis sortent de leur cacbelte et veulent les entrainer dans leur ronde fatale ; heureusement, les jeunes gens cèdent aux conseils d'un vieillard plus prudent qui connaît la légende des wilis, et finissent par ne pas trouver fort naturel de rencontrer au fond d'un bois, sur le bord d'un étang, une foule de jeunes créatures très-décolletées, en jupes de tulle, avec des étoiles au front et des ailes de phalène aux épaules. Les wilis, désappointées, les poursuivent vivement; coite chasse laisse le théâtre vide.
Un jeune homme s'avance éperdu, fou de douleur, les yeux baignés de larmes; c'est Loys, ou Albrecht, si vous l'aimez mieux qui, trompant la surveillance de ses gardiens, vient visiter la tombe de sa bien-aimée. Giselle ne résiste pas 'a la douce évocation de cette douleur si vraie et si profonde; elle enlr'ouvre les branches, et penche, vers son amant agenouillé, son charmant visage illuminé d'amour. Pour attirer son attention, elle détache des fleurs qu'elle porte à ses lèvres, et lui jette ses baisers sur des roses. La légère apparition, suivie d'Aibrecht, se met à voltiger coquettement. Comme Galatée, elle s'enfuit vers les roseaux et les saules : scd fupit antc videri. — Le vol transversal, la branche cpii s'incline, la disparition subite, lorsque Albrecht veut l'enfermer dans ses bras, sont des effets originaux et neufs et qui font une illusion complète. Mais voici que les wilis reviennent. Giselle fait cacher Albrecht; elle sait trop le soit qui l'attend s'il était rencontré par les terribles danseuses nocturnes. — Elles ont trouvé une autre
proie : Hilarion s'est égaré dans la forêt ; un sentier perfide l'a ramené à l'endroit qu'il fuyait tout 'a l'heure. Les wilis s'emparent de lui, se le passent de main en main ; à la valseuse fatiguée succède une autre valseuse, et toujours la danse infernale se rapproche du lac. Hilarion, haletant, épuisé, tomhe aux pieds de la reine en demandant grâce. Point de grâce ! l'impitoyable fantôme le frappe avec la branche de romarin, et soudain ses pieds endoloris s'agitent convulsivement. 11 se relève et fiiit de nouveaux efforts pour s'échapper : un mur dansant lui ferme partout le passage, on l'étourdit, on le pousse, et, en quittant la main froide de la dernière danseuse, il trébuche et tombe dans l'étang. — Bonsoir, Hilarion ! cela vous apprendra à vous mêler des amours des autres ! Que les poissons du lac vous mangent les yeux !
Qu'est-ce qu'Uilarion, qu'un danseur pour tant de danseuses? Moins que rien. Une wili, avec ce flair merveilleux de la femme qui cherche un valseur, découvre Albrecht dans sa cachette. A la bonne heure ! en voilà un qui est jeune et beau et léger! « Allons, Giselle, faites vos preuves! qu'il danse jusqu'à mourir! « (liselle a beau supplier, la reine ne l'écoute pas, et la menace délivrer Albrecht à des wilis moins scrupuleuses. Giselle entraine son amant vers la tombe qu'elle vient de quitter, lui fait signe d'embrasser la croix et de ne pas la quitter quoi qu'il arrive. Myriha essaye d'une ruse infernale et féminine. Elle oblige Giselle, forcée de lui obéir en sa qualité de sujelte, à exécuter les poses les plus entraînantes et les plus gracieuses. Giselle danse d'abord timidement et avec beaucoup de retenue; puis son instinct de femme et de wili remporte; elle s'élance légèrement et danse avec une grâce si voluptueuse, une fascination si puissante, que l'imprudent Albrecht quitte la croix protectrice et s'avance les mains tendues, l'œil brillant de désir et d'auTour. Le fatal délire s'(>mpare de lui, il
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pirouette, il saute, il suit Gisello clans ses bontls les plus hasardeux; dans la frénésie à laquelle il s'abandonne perce le secret désir de mourir avec sa maîtresse et de suivre au tombeau roinbre adorée ; mais quatre heures sonnent, une ligne pâle se dessine au bord de l'horizon. Cestlejour, c'est le soleil, c'est la délivrance et le salut. Fuyez, vision des nuits! fantômes blafards, évanouissez-vous! Une joie céleste brille dans les yeux de Gisclle : son amant ne mourra pas, l'heure est passée. La belle Myrtha rentre dans son nénufar. Les wilis s'éteignent, se fondent et disparaissent. Giselle elle-même est adirée vers sa tombe par un ascendant invincible, Albrecht, éperdu, la saisit dans ses bras, l'emporte en la couvrant de baisers et l'assoit sur un tertre fleuri; mais la terre ne veut pas lâcher sa proie, l'herbe s'entr'ouvre,les plantes s'inclinent en pleurant leurs larmes de rosée, les fleurs se])enchent... Le cor résonne; ^Vilfrid, inquiet, cherche son maître. Il précède de quelques pas le prince de Courlande et Bathilde... Cependant les fleurs envahissent Giselle; on ne voit plus que sa petite main diaphane... La main elle-même disparait, tout est fini ! — Albrecht et Gi selle ne se reverront plus dans ce monde, — Le jeune homme s'agenouille auprès du tertre, cueille quelques-unes des fleurs, les serre dans sa poitrine, et s'éloigne la tète appuyée sur l'épaule de la belle Bathilde, qui lui pardonne et le console.
Voilà, à peu près, mon cher poète, comment, M. de Saint- Georges et moi, nous avons arrangé votre charmante légende, avec l'aide de M. Coralli, qui a trouvé des pas, des groupes et des attitudes d'une élégance et d'une nouveauté exquises. Nous vous avons choisi pour interprèles les trois Grâces de l'Opéra : mesdames Carlotla Grisi, Adèle Dumilàtre et Forster. La Carlotla a dansé avec une perfection, une légèreté une hardiesse, une volupté chaste et délicate qui la meltcnt au premier rang entre Esslcr et Taglionl; pour la panto-
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iiiimo, ollo a dépassé toutes les csiKTaiiccs ; pas un geste de convention, pas un mouvement taux ; c'est la nature et la naïveté même : il est vrai de dire qu'elle a pour mari et pour maître PerrotTaérien. Petipa a été gracieux, passionné et touchant ; il y a longtemps qu'un danseur n'a fait autant de plaisir et n'a été si bien accueilli.
La musique de M. Adam est supérieure à la musique ordinaire des ballets ; elle abonde en motifs, en effets d'orchestre; elle contient même, attention touchante ))Our les amateurs de musique difficile, une fugue très-bien conduite. Le second acte résout heureusement ce problème musical du fantastique gracieux et plein de mélodie. Huant aux décorations, elles sont de Cicéri, qui n'a pas encore son égal pour le paysage. Le lever du soleil, qui fait le dénouement, est d'une vérité prestigieuse. — La Carlotta a été rappelée au bruit des applaudissements de la salle entière.
Ainsi, mon cher Heine, vos wilis allemamles ont parfaitement réussi à l'Opéra français.
FI.\ DE r. ISELLE