‹ Théâtre: mystere, comédies et balletsChapitre 167 sur 228 · SCÈNE XIII · texte numérisé non relu

SCÈNE XIII

Williid accourt. Le lidèle écuyer précède le prince^ llalliilde cl une suite nombreuse; il les ramène près d'Albert, espérant que leurs efforts seront plus [mis-

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sauts (jiio les siens pour rainu-lier à ce lieu de douleur.

Tous s'arrêtent en l'apercevant. Albert s'élance vers son écnyer pour le retenir. Pendant ce temps la Mili louche à ses derniers instants : déjà les ilenrs et les herbes qui l'eutonrent se relèvent sur elle, et la couvrent de leurs tiges légères... une partie de la gracieuse apparition est déjà cachée par elles.

Albert revient, et reste frappé de surprise et de douleur en voyant Giselle s'affaisser peu à peu et lentement au milieu de ce vert tombeau; puis, du bras qu'elle conserve libre encore, elle indique à Albert la tremblante Bathilde, à genoux à quelques pas de lui' et lui tendant la main d'un air suppliant.

Giselle semble dire à son amant de donner son amour et sa foi à la douce jeune iille... c'est là son seul vœu, sa dernière prière,, à elle qui ne peut plus aimer en ce monde; puis, lui adressant un triste et éternel adieu, elle disparaît au milieu desheibes fleuries qui l'engloutissent alors entièrement.

Albert se relève avec une vive douleur; mais l'ordre de la AYili lui semble sacré... II arrache quelques-unes des Heurs qui l'ecouvrent Gisrlle, les presse sur son cœur, sur ses lèvres, avec amour; et faible et chancelant, il tombe dans les bras de ceux qui l'entourent en tendant la main à Bathilde! ! !

Le lohdcniain de la première représentation de Giselle, ne pouvant aller chercher au coin de la rue un feuilletoniste dormant sur ses crochets pour faire mon article de théâtre, puiscjue je faisais le lundi à la Presse; emharrassé de parler de moi-même et ne voulant pas esquiver cette situation périlleuse où maltendait le puhlic, je pris le parti d'écrire à mon ami Henri Heine, rpii était alors aux eaux de Cauterets, atteint déjii de cette indisposition, légère à la vérité, qui le retint huit ans au lit elle fit porter au cimetière Montmartre, non pas dans ce cercueil grand comme la cathédrale de Cologne, porté par huit géants très-forts, qu'il demandait dans V Intermezzo, mais par un maigre corhillard suivi de Paul de Saint-Victor et de moi, plus quatorze cordonniers allemands.

Dans ma lettre je rappelais quelques incidents de la légende primitive, car rien n'est important comme l'exactitude en matière fabuleuse. Les jjoetes sont chatouilleux sur ces particularités qui sont l'âme mémo de la poésie, mais rien d'essentiel n'a été omis dans la version livrée aupubli:\

Xous rétablissons ces détails pour la satisfaction du poète allemand. Nous-même, nous avions rêvé quelques scènes

dans la conlour du sujet, (jui ont ont dû être élaguées comme faisant longueur.

Au théâtre tout fait longueur.

.\. une certaine époque de l'année avait lieu au carrefour de la Forêt la grande réception générale des Wilis, sur le liord de l'étang, là oîi les larges' feuilles du nénuphar étalent leurs disques sur l'eau visqueuse qui recouvre les valseurs noyés. Les rayons de la lune hrillent entre ces cœurs découpés et noirs qui semblent surnager comme des amours morts. Minuit sonne et de tous les points de l'horizon arrivent, précédées pai' des feux follets, les ombres des jeunes fdles mortes au bal ou à cause de la danse ; d'abord arrive avec un cli(pu'tis de castagnette et un tourmillement de paillons blancs, un grand peigne découpé à jour comîne une galerie de cathédrale gothique et se silhouettant sur la lune, ime danseuse de cachuchade Séville,une gitana tortillant des hanches et portant à sa jupe étroite des falbalas de signes cabalistiques, une danseuse hongroise au bonnet de fourrure faisant claquer de froid, comme des dents, les éperons de ses bottines, une bibiaderi dans un costume pareil à celui d'Amani, corset avec étui en bois de cantal, pantalon lamé d'or, ceinture et collier de plaques de métal formant miroir, longues écharpes balancées, bijoux bizarres, anneaux cerclant la cloison des narines, clochettes autour des chevilles ; et puis la dernière se montrant timidement, un petit rat de l'Opéra dans le déshabillé de la classe de danse, ave- un mouchoir au cou, les mains fourrées dans un petit manchon. Tous ces costumes de ces types exotiques ou non sont décolorés et prennent une sorte d'uniformité spectrale.

La réception solennelle avait lieu et se terminait par la scène où la jeune morte sort de la tombe et semble reprendre la vie sous l'étreinte passionnée de son amant qui croit sentir IkiIIiy' un canu" sur le sien.

^(lus n'ajouterons qu'un mot pour montrer que la jiatience

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ost lU'i cssairc ;ni lliràdc. Nous avions (Iciiiaiiih' qu'on oxr- (iitàt avec dos inorcoaiix do glace la nappe du lac miroitant sons la lune; celle innovation a été accomplie vingt-deux ans [ilus tard, à la ie[nise du ballet. Ou'on ne s'étonne pas de nous voir attacher tpielipie importance à de frivoles canevas chorégraphiques ; Stendhal que personne ne soupçonnera d'être un enthousiaste, admirait fort le chon'graphe Vigano, qu'il n'appelait jamais autrement que l'innuortel Yigano et qu'il nonmiait l'un des trois génies modernes. Gœthe également faisait le plus grand cas du ballet, qu'il regardait comme l'art initial et universel.

5 juillet 1841.

Mon cher Henri Heine,

En feuilletant, il y a quelques semaines, votre beau livre de V Allemagne, je tombai sur un endroit charmant ; — il ne faut pour cela qu'ouvrir le volume au hasard ; — c'est le passage où vous parlez des elfes à la robe blanche dont l'ourlet est toujours humide, des nixes qui font voir leur petit pied de satin au plafond de la chambre nuptiale, des vvilis au teint de neige, à la valse impitoyable, et de toutes ces délicieuses apparitions que vous avez rencontrées dans le Harlz et sur le bord de l'Hse, dans la brume veloutée du clair de lune allemand ; — et je m'écriai involontairement : « Quel joli ballet on ferait avec cela i » Je pris même, dans un accès d'enthousiasme, une belle grande feuille de papier blanc, et j'écrivis en haut, d'une superbe écriture moulée : Les AViLis, ballet. — Puis je me pris à rire et je jetai la feuille au reliut sans aller plus loin, me disant qu'il était

l)ien impossible de traduire au théâtre cette poésie vaporeuse et nocturne, cette fantasmagorie voluptueusement sinistre, tous ces effets de légende et de ballade si peu en rapport avec nos habitudes. Le soir, à l'Opéra, la tète encore pleine de votre idée, je rencontrai, au détour d'une coulisse, l'homme d'esprit qui a su transporter dans un ballet, en y ajoutant beaucoup du sien, toute la fantaisie et tout le caprice du Diable amoureux de Cazotte, ce grand poète qui a inventé Hoffmann au milieu du dix-huitième siècle, en pleine Encvclopédie; je lui racontai la tradition des ^Yilis. Trois jours après, le ballet de Giselle était fait et reçu. Au bout de la semaine, Adolphe Adam avait improvisé la musique, les décorations étaient presque achevées, et les répétitions allaient grand train. — Vous voyez, mon cher Henri, que nous ne sommes pas encore si incrédules et si prosaïques que nous en avons l'air. Vous avez dit dans un accès d'humeur : « Comment un spectre pourrait-il exister à Paris ? Entre minuit et une heure, qui est de toute éternité le temps assigné aux spectres, lu vie la plus animée se répand encore dans les rues. C'est en ce moment que retentit à TOpéra le bruyant finale. Des bandes joyeuses s'écoulent dos Variétés et du Gymnase; tout rit et saute sur les boulevards, et tout le monde court aux soirées. Qu'un pauvre spectre errant se trouverait malheureux dans celte foule animée ! » Eh Inen, je n'ai eu qu'à prendre vos pâles et charmants fantômes par le bout de leurs doigts d'ambre et à les présenter pour qu'ils fussent accueillis le plus poliment du monde. Le directeur et le public n'ont pas fait la n\oindre objection voltairienne. Les Wilis ont reçu tout d'abord le droit de cité dans la très-peu fantastique rue Le Pelletier. Les quelques lignes où vous parlez d'elles, placées en tète du livret, leur ont servi de passe-port.

Puisque l'état de votre santé vous a empêché d'assister à la première représentation, je m'en vais tâcher, s'il est

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permis à un feuilletoniste français de raconter une histoire fantasti([U(' à un poète allemand,de vous expliquer comment M. de Saint-denrgcs, tout en respectant l'esprit de votre légende. Ta rendue acceptable et possible à l'Opéra. Pour plus de liberté, l'action se passe dans une contrée vague, en Silésie, en Thuringe ou même dans un de ces ports de mer de Bohême qu'affectionnait Shakspeare ; il suffit que ce soit an delà du Rhin, dans quelque coin mystérieux de l'Allemagne. IN'en demandez pas plus à la géographie du ballet, qui ne saurait préciser un nom de ville ou de pays avec le geste, qni est sa seule parole.

Des coteaux chargés de vignes rousses, safranées, cuites et confites par le soleil d'automne ; de ces belles vignes où pendent les grappes couleur d'ambre qui donnent le vin du Rhin, occupent tout le fond du théâtre; tout au haut d'une roche grise et pelée, si escarpée, que les pampres n'ont pu l'escalader, est perché comme un nid d'aigle, avec ses murailles crénelées, ses tourelles en poivrière, ses girouettes féodales, un de ces châteaux si communs en Allemagne : c'est la demeure du jeune duc Albrecht de Silésie. — Cette chaumière, à la gauche du spectateur, fraiche, propre, coquette, enfouie dans les feuillages, c'est la chaumière de Giselle. La cabane en face est habitée par Loys. — Qu'est-ce que Giselle? Giselle, c'est Carlolta Grisi, une charmante fille aux yeux bleus, au sourire fin et naïf, à la démarche alerte, une Italienne qui a l'air d'une Allemande à s'y tromper, comme l'Allemande Fanny a\ ait l'air d'une Andalouse deSévilie. Sa position est la plus simple du monde : elle adore Loys, elle adore la danse. Quant à Loys, représenté par Pctipa, il nous est suspect pour cent raisons. Tout à l'heure, un bel écuycr, tout galonné d'or, lui a dit quelques mots tout bas, la barrette à la main, dans une attitude soumise et respectueuse ; un domestique de grande maison, comme parait l'être cet écuyer, n'eut point manqué, en parlant à un rus-

Ire, de Ir.incher du grand seigneur. Donc, Loys »V,s/ point ce qu'il paraît être (style de ballet), )uais plus tard on verra.

Gisollo sort de la chaumière sur le bout do son joli petit pied nii^rnon. Ses jambes sont déjà éveillées; son cœur ne dort pas non plus, quoiqu'il soit bien matin. Elle a fait un rêve, un vilain rêve : une belle et noble dame en robe d'or, un brillant anneau de fiançailles au doigt, lui est apparue pendant son sommeil comme devant épouser Loys, qui étuit lui-même un grand seigneur, un duc, un prince. Les rêves sont ]iarfois bien singuliers ! Loys la rassure de son mieux, et Giselle, encore un peu inquiète, adresse des questions auxmarguerites. Les petites feuilles d'argent volent et s'éparpillent. « 11 m'aime, il ne m'aime pas !... 0 mon Dieu ! que je suis malheureuse ! il ne m'aime pas ' » Loys, qui sait Itien qu'un garçon de vingt ans fait dire aux pâquerettes tout ce qu'il veut, renouvelle l'épreuve, qui, celte fois, est favorable ; et Giselle, cb;irmée de l'augure de la fleur, se remet à voltiger çà et là, en dépit de sa mère, qui la gronde, et voudrait voir ce pied si agile faire bourdonner le rouet à l'angle de la fenêtre, et ces jolis doigts interrogateurs de marguerites occui)és à cueillir la grappe déjà trop mûre ou à porter le panier d'osier des vendangeuses. Mais Giselle n'écoute guère les conseils de sa mère, qu'elle apaise par quel(|ue gentille caresse. La mère insiste : « ]\lalheureuse enfant ! tu danseras toujours, tu te feras mourir, et, après ta mort, lu deviendras wili !)iEtla bonne dame, dans une pantomime expressive, raconte la terrible histoire des danseuses nocturnes. Giselle n'en lient compte. Quelle est la jeune fille de quinze ans qui ajoute foi à une histoire dont la moralité est qu'il ne faut pas danser? — Loys et la danse, voilà son bonheur. — Ce bonheur, comme tout bonheur possible, blesse dans l'ombre un cœur jaloux : le garde-chasse llilarion est amoureux de Giselle, et son plus ardent désir est de nuire à Loys,

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son rival. 11 a déjà clé témoin de la scène où l'écuycr Wilfiid parlait rcspecliiciisemont au paysan Loys. 11 soupçonne quelque trame, défonce la fenêtre de la cabane et s'y introduit, espérant y trouver quelque preuve accablanle. Mais voici que résonnent les fanfares : le prince de Courlande et sa fdleBathilde, montée sur une blanche haquenée, fatigués de la chasse, vieiment cliercber dans la chaumière deGisellc un peu de repos et de fraîcheur. Loys s'esquive prudenunent. Criselle s'empresse, avec une grâce timide et charmante, d'apporter sur la taiile des gobelets d'étain bien luisants, du lait, quelques fruits, tout ce qu elle a de meilleur et de plus appétissant dans son buffet rustique. Pendant que la belle Batliilde porte le gobelet à ses lèvres, Giselle s'approche à pas de chatte, et, dans un ravissement d'admiration naïve, se hasarde à toucher l'étoffe riche et moelleuse dont est fait rbabit de cheval de la noble dame. Balbildc, enchantée de sa gentillesse, lui passe sa chaîne d'or au cou, et la veut emmener avec elle. GiscUe la remercie avec effusion, et lui répond qu'elle ne désire rien au monde que de danser et d'être aimée de Loys.

Le prime de Courlande et B;illiilde se retirent dans la chaumière poia- goûter quelques instants de repos. Les chasseurs se dispersent dans les environs; une fanlaro sonnée par le cor du prince les rappellera quand il sera temps. Les vendangeuses reviennent des vignes et organisent une fétc dont Giselle est proclamée la reine et où elle ])rend part plus ([ue personne. La joie est à son comble, lorsque parait ililarion portant un manteau ducal, une épée et un ordre de chevalerie li'ouvés dans la cabane de Loys; — plus de doute, Loys n'est qu'un im;iOsteur, un séducteur qui a voulu se jouer de la crédulité de Giselle : un duc ne peut épouser une simple paysanne, même dans le monde chorégraplMi|ue où l'on voit souvent les rois épouser les bergères ; — un pareil hymen offre d'insurmontables difficultés : Loys, ou

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