SCÈNE XVÏT
SATANAS, dans le jardin.
Elle ne vient pas ! Est-ce qu'il lui serait survenu des scrupules ? Tous les jours la chose arrive ; elle arrive aussi la nuit, quoique plus rarement. Cela commence à m'inquiéter. Pcrdrai-je mon pari? Je n'ai plus que deux heures devant moi, et, réellement, c'est peu,' tout diable que je suis. Il faut quelquefois des mois entiers à ces virginités-là. Est-ce que Blancheflor riurnit
eu déjà le temps de lui verser le philtre ? Je ne le pense pas. Cela ne ferait pas mon compte. Mais j'entends son pas, plus léger que le pas d'un oiseau ; je sens son odeur, plus douce que l'odeur des violettes. — Alix, j'avais peur que vous ne vinssiez pas.
ALIX
Je suis toute tremblante. Personne ne m'a vue?
SATAN AS
Personne. Il n'y a maintenant que les étoiles qui aient les yeux ouverts.
C'est la première fois que je sors la nuit. Qu'est-ce qui vient de remuer derrière nous ?
SATANAS
C'est le vent qui lutine quelque feuille, ou un sylphe qui revient se coucher au cœur de sa rose.
ALIX
Pardonnez mes folles terreurs ; je ne devrais craindre que de ne pas être aimée de toi.
SATANAS
Si tu n'as que cela à craindre, tu peux être plus brave qu'Alexandre ou César.
ALIX
Vous m'aimez donc?
SATANAS
Si je t'aime!
ALLV.
Vous le dites; je voudrais le croire, et je ne le crois pas.
SATAN AS
Hélas ! vous ne m'aimez donc pas, puisque vous ne croyez pas ce que je vous dis?
Je vous aime; le croyez-vous?
SATANAS
Comme je crois à moi-même. Aie foi en moi comme j'ai foi en toi.
ALIX
Je ne puis. Quelque chose me crie au fond du cœur que je me perds, que tu n'es pas ce que tu parais ôtre; que tes paroles mentent à tes pensées. Je vois bien briller dans tes yeux une flamme surnaturelle, mais ce n'est pas le feu divin, ce n'est pas le feu de l'amour. Ce n'était pas ce regard que j'avais mis dans les yeux du bien-aimé que je rêvais, et pourtant il me plaît bien mieux. Je sens qu'en marchant vers toi je marche vers un précipice, et je ne puis m'arrèter, et je ne le voudrais pas. Qui es-tu donc, pour avoir une telle puissance ?
SATANAS
Quelqu'un de bien malheureux !
AUX
Qui cs-tu donc pour te dire uiallieureux étant sur d'être aimé?
SATANAS
Je ne te dirai ni (|ui je suis ni quel est mon malheur ; aucune langue humaine ne pourrait donnei' une idée de ce (|ue je souffre, aucune oreille ne doit entendi'e mon nom. Qu'il te suflise de savoir que jamais femme n'a été aimée par un homme comme tu l'es par moi. (A pan.) Je commence vraiment à penser ce que je dis. 0 heauté ! ton effet est aussi puissant sur les diables (jue sur les anges.
Oh ! bien comme cela ! Ta voix est bien la voix des paroles que tu dis ; je te crois maintenant. Il y a dans ta personne quelque chose de fatal que je ne puis déiinir, qui m'effraye et me charme. On lit sur ton front un nuilheur irréparable ; tu es de ceux qui ne se consolent pas, et je donnerais ma vie pour te consoler. Je voudrais être plus belle que je ne suis. Je voudrais être un ange, car il me semble (jue ce n'est pas assez pour toi d'être simple fille des hommes.
VIKGO DIMACULATA, au paraJii.
Satanas s'attendrit visiblement; il vient de poser sur le front de cette jeune fille un baiser aussi chaste que s'il était sorti du collège depuis quinze jours.
SATA.NAS.
0 délicieux ressouvenir des voluph's du ciel!
LE BON DIEU
, Je vois d'ici se former dans le coin de son œil une jierle qui vaut mieux que celle de Cléopâtre. Azraël, rendez grâce au hasard de ce que Satanas soit d'humeur platonique aujourd'hui. Prenez la coupe de diamant et descendez vite recueillir cette précieuse larme ; elle tremhle au bout de ses cils et va bientôt se détacher.
ALIX
Je t'adore ! je suis à toi !
l'horloge de l'ÉTEPxXITÉ.
Un, deux, trois.
AZRAEL
J'arrive à temps; la perle allait tomber.
l'horloge de l'étermté.
Quatre, cinq, six.
SATANA.'-
C'est l'heure!... Voilà Azraël. J'ai perdu!
ALIX
Quoi donc? quelle est cette appaiition?
AZRAEL
Je suis ton ange gardien. Celui-là, c'est le diable'
Alix b'évanouil.
74 THÉATHE.
l'horloge de l'éternité.
Miiiuitl... Klle est sauvée!