‹ Théâtrè par Jean LorrainChapitre 104 sur 113 · UN HOMME · texte numérisé non relu

UN HOMME

Comme le gouverneur est pâle!

PREMIER BOURGEOIS

Hé! les amis, On serait pâle à moins. Il n'avait qu'un seul fils, l>ui, pour l'amour de Lore, est mort dans la bagarre.

SECOND BOURGEOIS

Alors, elle est perdue.

PREMIER BOURGEOIS

Hélas! il se prépare Ici quelque infamie atroce, j'en ai peur.

LA FOULE, s'écartant.

La voici, la voici!

^La foule s"enlr"ouvre, repoussée par les reîtres. Au milieu d'une escorte apparaîl Lore: elle est enrobe d'apparat de brocart pâle fleurie d'iris et d'anémones d'or vert ; elle a les bras, et la gorge nus chargés de joyaux, et ses cheveux roux floltent très bas sur ses épaules, de dessous un escoftionJjLi'odé de perles.)

PREMIER BOURGEOIS

Oh! ces yeu.i de stupeur!

UN REITRE, poussant Lore devant lui, il s'adresse au gouverneur.

Seigneur, voici la fille. Or nous l'avons trouvée, D'épouvante à demi folle et barricadée

Au fond de son logis que le peuple assiégeait. On eût dit d'une morte, à peine elle bougeait.

Se iienchaut sur Lore et la secouant. J

Va, parle, défends-toi, raconte ton affaire, Il y va de ta vie..

DES VOIX

Au bûcher, la sorcière!

LE REITRE

Tu les entends gueuler? renfonce ton effroi!

(Lore, tombée sur les genoux, se tient immobile, stupide.)

Elle est morte ou se meurt.

(Le reitre se retire.)

LORE. Elle se traîne à genoux jusqu'aux pieds du gouverneur et essaie de lui saisir les mains )

Seigneur, punissez-moi.

Frappez-moi, soyez juste et sévère. Un abîme Est ouvert sous mes pas, où je roule, victime. Entraînant avec moi dans l'opprobre et l'affront Tous ceux qui m'ont aime'e... et ceux qui m'aimeront! Les cadavres saignants sont encore à ma porte... Comme mes amis morts, faites que je sois morte. Je le sais, mon trépas... ne saurait les guérir: Mais au moins verront-ils que j'ai voulu mourir Pour les suivre... Pourtant, sire, ayez remembrance due je suis femme, jeune et molle à la souffrance! Mon bon sire et seigneur, qu"on me fasse périr... Mais, au nom de lAmour, sans me faire souffrir!

LE GOUVERNEUR, se dégageant de son étreinte. Il la repousse.]

Allons, as-tu fini de traîner tes mains pâles

Sous les pieds des sergents et de prendre ces dalles

Pour un lit de luxure... Avec ses cheveux roux? Elle croit m'attendrir...

(S'appuyaiit d'une main sur un juf,'e, au peuple.)

Holà! quelqu'un de vous,

Bourgeois, noble ou manant, assistait-il au crime?

Qu'il avance hardiment et cite la victime.

L'heure, le lieu. J'attends.

(Grand silence.)

Nul ne répond? J'ai dit.

(Il s'assied, la face blême, sur le siège.)

LE BOURGEOIS

Comment! pas un témoin?

LE G'OUVERNEUR, assis, entre ses dents.

Peuple idiot et maudit Dont la brutalité s'attendrit à la vue D'un escoflion de perle et d'une gorge nue! (Au héraut d'armes.)

Sonnez les trois appels.

(Le héraut d'armes sonne trois fois; silence de la foule.)

LE GOUVERNEUR

Pas un ne parlera!...

UN' SOLDAT, déjà vieu.x, s'avance.

Si, moi !

LE GOUVERNEUR, se penchant vers lui hargneusement. Qui donc es-tu?

LE SOLDAT, fièrement.

J'étais à Monlferrat,

Monseigneur, avec vous. Oh! la chaude journe'e, La ville par trois fois reprise, abandonnée. Mais mon front y reçut l'entaille que voilà.

(Il ôte son calque et montre une cicatrice qu'il ;i à la tempe.)

LE GOUVERNEUR

C'est bon !

(Désignant Lore atl'alée sur les degrés.)

Tu reconnais la fille qui gît là?

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