‹ Théâtrè par Jean LorrainChapitre 105 sur 113 · LE SOLDAT · texte numérisé non relu

LE SOLDAT

Pauvre biche aux abois dont sonne la curée.

Je vous crois. J'assistais à leur échaufTourée "^

De l'office, où j'avais soupe ferme avec ceux

De monsieur d'Alencon, comte français d"Evreux,.

Car monsieur votre fils, pardon, si je le nomme,

En avait mené dix, comme lui gèntilhommes

A souper chez l'enfant... Les brocs étaient vidés

Et l'on allait partir... Un maudit coup de dés

Qui devait décider de la nuit de la belle

Et de qui resterait, amena la querelle,

Car la fille est fournie à faire des jaloux.

De propos en propos comme on en vint aux coups.

Monseigneur le conçoit... or, comme la bourelle

S'épeurait, on sortit pour causer sans chandelle.

Ils vinrent tous les dix au pied de l'escalier.

Et chargèrent... Mort-Dieu! quel cliquetis d'acier!

J'en avais chaud au cœur... la fille à demi morte,

Elle, clamait à l'aide, au meurtre, à moi, main-forte...

Beaux cris... page et valets, léchant en haut les plats,

N'avaient cure en effet de courir au trépas !

Et voilà .. Qu'aujourd'hui la pauvre enfant s'accuse.

Je m'y perds : ses galants la tenaient fort recluse;

Elle vivait à l'onibre et ne sortait qu'aux jours

De fêles... on la croit sujette au mal d'amours

Ou du moins les bourgeois le disent par la ville.

Pour moi, je la crois folle et de moeurs incivile,

Mais incapable, hélas! de chagriner autrui;

Bien au contraire... Enfin, qu'on l'accuse aujourdhui,

Moi je l'ai toujours plainte et je la plains encore.

DES VOIX, dans la foule.

Ohé! le Gouverneur, rends-nous la belle Lore! Rends-nous la belle fille!

D'AUTRES VOIX

Et toi, bravo, soldat Qui parles sans trembler et dis vrai !

LE GOUVER.NEUR, entre ses dents.

Renégat Dont quelque heureux amant a payé le génie

Inventif.

(Se penchant sur Loreley.)

Tu l'entends, lille d'ignominie, Ce peuple affreux t'absout, le blasphème éclatant De ta beauté lui plaît, retourne où l'on t'attend, Mais non pas où tu crois, ribaude, pas au bouge Où le sang frais versé fait ta lèvre plus rouge. Tes yeux plus clairs, ton sein plus ferme et plus nacré! Laisse enfin aux parents le troupeau massacré Des frères et des fils; à nos larmes amères Laisse enfin nos chers morts : le désespoir des mères T'interdit de rester dans la ville un instant De plus; relève-loi, retourne où l'on t'attend. Tes crimes ne sont pas de ceux qu'un honnête homme Peut juger; hors d'ici, sorcière! c'est à Rome,

Au fond des in-pace, sur un bûcher bénit,

Qu'il faut aller, pieds nus, purfjer ton cas maudit!

Va-t'en, ne croupis pas plus lon.^'temps sur ces dalles,

LORE, à genoux.

Seigneur, ayez pitié, j'ai peur...

LE GOUVERNEUR

Les faces pâles

Des trépassés feffraient.

(S'adressant aux reilres.)

Allons, dispersez-vous.

(Les reîtres s'en vont et laissent Lore seule.) (Le gouverneur s'adressant au peuple et lui montrant Lore :)

Peuple, je l'abandonne à ton juste courroux.

(Il rentre dans la salle du conseil, suivi par tous les juges. Lore, qui s'est brusquement relevée, les yeux hagards, en proie à l'épouvante, etl soudain entourée et appréhendée au corps par la foule.)

DES VOIX, lune a'près l'autre.

On te tient donc enfin! Au gibet la sorcière'

LORE

Par pitié...

UNE VOIX

Par pitié'? me rendras-tu mon frère"?

UNE AUTRE VOIX

Je n'avais qu'un seul fils, beau, jeune, aimant, heureux.; Qu'en as-tu fait'?

LORE, grelottant.

Pitié!

PREMIER BOURGEOIS, à l'autre.

Partons, c'est trop affreux.

DES VOIX

Au bûcher!

D'AUTRES VOIX

Au gibet!

UNE VOIX, les dominant toutes.

Non, à la cathédrale!

UNE VOIX

Chez l'Évêque.

UN BOURGEOIS

Écoutez.

Page 1