‹ Théâtrè par Jean LorrainChapitre 17 sur 113 · YA^THIS · texte numérisé non relu

YA^THIS

CAMILLUS, une voix d'iiommo ilenière le mur.

Allons, hop, t'appuyant un pied sur le talus.

L'autre sur mon épaule, hop.

Tue têle do boiifluii niipaiail au-dessus du mur. un peu à gauche de la porte, la léte de Prisca ; il re^rarde autour de lui puis pâlit tout à coup.)

PRISCA

Seigneur, Je n'en puis plus.

Je elisse et vais tomber.

CAMILLUS. invisible derrière le mur.

Quoi, c'est ainsi, perfide! , C'est bon; je me retire, et les pieds dans le vide, Je te laisse à cheval sur le clie'neau du mur.

PRISCA. se hissant.

}son, non, restez, j'y suis.

Il se met à cheval sur le mur.)

Qu'il est cruel et dur, Quand on est d'humeur douce et d'allure tranquille, D'être au service, hélas! d'un jeune homme!

CAMILLUS , toujours invisible.

Imbécile,

Que fais-lu, que vois-tu ".'

PRISCA, à cheval sur le mur.

Moi, je suis dans les airs, J'ai le front dans l'espace et les feuillages verts. Je deviens papillon, mais au fond je regrette Le temps oii je vivais sur le sol : une crête De mur à chevaucher, c'est dur pour un bouffon, Dont l'unique monture est maître Aliboron.

CAMILLUS, invisible.

Te tairas-tu, maraud ?

PRISGA

Volontiers, mais encore...

Vous parlez, je réponds.

CAMILLUS, invisible.

Grelot vide et sonore, Enfin me comprends-tu ? que vois-tu de ton mur?

PRISGA

Une cour.

Et puis ?

PRISGA

Rien... si, pardon, un fruit mûr Que je cueille et je mange.

(Il cueille une grappe de raisin et la mange.;

CAMILLUS

Et la cour?

PRISGA

Est déserte.

CAMILLUS

Ainsi personne au loin ?

PRISGA

Une pelouse verte Et des hêtres touffus.

CAMILLUS

Personne aux environs ?

YANTHIS 43

PRISCA

Personne.

CAMILLUS

Hé bien! descends.

Descendre!

(Il se penche sur le jaidin )

Aux liserons Je vois bien par endroits poindre une libellule!

CAMILl.US Hé bien!

PRISCA

C'est que je suis moins léger qu'une bulle De savon, toutbouflon que je suis ?

CAMILLUS

Hé! maraud!

PRISCA

Ma personne est fragile et le mur est trop haut.

Je reste.

(Il s'installe sur le mur.}

CAMILLUS

Ah, lu veux voir comme on en dégringole? Regarde cette gaule.

(On voit une gaule remuer du coté de Prisca.)

PRISCA

Halte-là, je m'envole.

Papillons, mes amis, vite, à mon aide !

i'Pri»ca enjambe le mur et, s'accrochant aux vignes, doscend vivement dans le jardin.)

44 THKATRE

CAMILLUS, toujours invisible.

Hé bien ?

PRISCA, se regardant partout.

Je me suis de'chiré.

CAMILLUS

Le visage ?

PRISCA

Non, rien, Ma marotte.

CAMILLUS

Un hochet; et la santé se porte?

PRISCA

Pas trop mal.

CAMILLI'S, frappant à la porte.

A merveille, ouvre-moi celte porte.

PRISCA

Si je ne l'ouvrais pas!

CAMILLUS

. Comment sortirais-tu?

PRISCA

Vos fermes arguments confondent ma vertu.

(Il pousse le verrou, ouvre la porte toute grande et s'incline profoudémenl.)

Entrez donc, Monseigneur, c'est bien ici, je pense.

(Entre le prince Caniillus, il regarde autour de lui.)

^A.NTIIIS 45

GAMII.US

C'est ici.

PRISCA, toujours incliaé.

C'est heureux.

CAMILLUS: le prenant par l'oreille.

Veux-tu ta récompense, Maintenant, pour m'avoir une lieure au pied du mur Fait jongler comme un gueux?

PRISCA, grimaçant, son oreille prise.

Je nageais dans l'azur, Prince, excusez l'émoi d'un voyage céleste.

CAMILLUS, le lâchant.

C'est bon, tu me paieras ce voyage et le reste.

PRISCA

Vous punirez en moi les hontes du métier.

Jadis entremetteur et maintenant portier

A votre bon service.

(Désignant la maison.)

Or la belle demeure Ici même.

CAMILLUS

Ici même.

Elle est pour le quart d'heure Absente, bon début!

CAMILLUS, distrait, s'avance vers le banc. Oui, c'est parmi ces fleurs, Sur ce lit, au milieu des papillons frôleurs Qui neigeaient dans l'azur et volaient autour d'elle, Qu'elle m'est apparue... une esclave fidèle Dormait au pied du lit, des fuseaux à la main. Elle aussi sommeillait; et moi sur le chemin Qui passais, l'ayant vue à travers la feuille'e, Je poussai doucement la porte entrebâillée Et, le cœur inondé d'une exquise fraîcheur. J'adorai longuement sa grâce et sa blancheur.

PRISCA

De la timidité, la chose est curieuse

Et neuve... Et la beauté calme et mystérieuse

Ne s'est pas éveillée ?

CAMILLUS

Elle dormait toujours.

PRISCA

Peste, cela promet plus tard pour les amours. Ainsi de cette belle exquise d'indolence VOUS ne connaissez rien .'

CAMILLUS

Que son divin silence.

La couleur de ses yeux elle son de sa voix...

CAMILLUS

La voix, je la devine, et ses yeux, je les vois. Ce sont les yeux rêvés qui luisent dans mon ûme.

VAMUIS .47

PRISCA, songeur.

Les amours durent peu, quand ils ont tant de flamme; Feu flambant, feu de paille.

CAMILLUS

Hé bien, le maître fou, A quoi rêve cet œil efTare' de hibou?

PRISCA

Le fou rêve, en effet, la prunelle effarée ! Car j'ai, pour dire vrai, l'àme peu rassurée.

CAMILLUS

Peu rassurée?

PRISCA

Hé oui, ces mornes bois obscurs, Ce parc à l'abandon entouré de grands murs, Tout cela m'inquiète et renferme un mystère. Je flaire comme un piè;-'e en ce clos solitaire. Les vieux contes sont pleins de semblables récits.

CAMILi^rS

Récits par les poltrons à leurs neveux transmis.

PRISCA, montrant la porte.

La porte ouverte hier était aujourd'hui close. Poiirquoi?

CAMILLUS

Que sais- je?

48 TUKATHE

PRISCA

Hé bien, moi, je sais une chose, Je sais... Au feu du soir en se chauffant les doigts Les bûcherons entre eux n'en parlent qu'à mi-voix. Ici demeure un homme à l'allure bizarre, Muet comme un tyran, jaloux comme un avare. On le voit rarement : des jours et des longs mois Se passent, invisible... et puis, au coin d'un bois, Un grand spectre apparaît soudain dans la nuit brune. C'est lui, qui va cueillant des simples sous la lune. Il en porte une gerbe énorme entre ses mains. Quant aux femmes d'hier, aux deux êtres humains. Pas un mot : le vieux mage, ici, vit sans personne. La retraite est sacrée, un effroi l'environne. On y parle d'un prince autrefois prisonnier.

CAMILLUS

Nous arracherons donc l'enfant au vieux sorcier. Je reste.

PRISCA

Vous restez? Mais las! c'est notre perte. La perte de Prisca.

CAMILLUS

La porte est grande ouverte.

Va-t'en.

PRISCA, joif,'naut les mains.

Moi, vous quitter, vous, mon prince adoré,"] Vous qui m'avez nourri, perdu, déshonoré!

CAMILLUS

Maraud !

VANTHIS V.»

l'RlSC.V

A quel accueil puis-Je aujourd'hui prétendre! Si je rentre au palais, le iloi m'y fera pendre? Nous avons tous les deux abandonné sa cour Le même soir du mois dernier... Depuis ce jour !... Nous allions, je croyais, séduire un peu les filles, Troubler les vieux maris et les calmes familles. En avons-nous jadis tenu sur nos genoux De ce gibier charmant, plume noire et poil roux? Mais nos amours d'autan étaient billevesées, Mon doux prince et seigneur avait d'autres visées. Nous chassions cette fois l'Amour? Non, l'Idéal, f. 'oiseau qui met le prêtre et le poète à mal. L'oiseau bleu qui gazouille au fond de la clairière Et qui, touché du doigt, frrt... s'effrite en poussière. Mort et pourri qu'il est depuis quatre mille ans.

(Faisant des grâces.)

Mais dans ces cheveux noirs il faut des cheveux blancs. Il faut pleurer, souffrir, quand la vie est joyeuse. Bref, c'est ici que. croît la Fleur mystérieuse, La Fleur de l'Idéal, lys au calice humain Chéri de nous la veille, abandonné demain, Jusqu'au royal lever de quelque autre caprice. Mais il faut bien qu'un cœur de fils de roi fleurisse, 11 faut bien repeupler la plaine et la forêt; Et chaque floraison donne un nouveau sujet.

Va, poursuis ta chanson de vieille courtisane.

La vierge qui dormait, frêle et souple liane,

Hier, entre ces fleurs, sera, j'en fais serment,

Ma femme, ou mon honneur est un traître qui ment.

PRISCA, effrayé.

Qu'ai-je «ntendu, seigneur? Il parle mariage!

CAMILLUS

He', trêve de grimace enfin. >«'ai-je pas Tâge

D'en user comme un homme et ne puis-je à vingt ans

Épouser à ma guise?

PRISCA, sentencieux.

Ohl certes, les manants Et les gueux ont le droit banal d'aimer leur femme. Mais les princes, les rois couronnés dont la flamme Doit assurer le trône et l'équilibre... Holà! Et l'esprit politique, et la raison d'e'tat...

CAMILLUS

Et l'espoir dynastique, et la paix du royaume!

Hé bien, sache, importun bavard, que d'un fantôme

Je suis las d'être enfin l'éternel fiancé.

Mon père a contre lui, je sais, tout un passé

De tyrannie ; un frère exclu, banni du trône,

Sa famille en exil errant, vivant d'aumône,

Mais le vieux roi déchu, trahi des courtisans.

Dans le peuple a gardé de nombreux partisans.

A ramener ceux-ci c'est moi que l'on destine;

On me fait épouser la royale cousine,

La fille du feu roi, jadis par les chemins

Bohémienne errante, on unit nos deux mains,

On fait la fusion de deux branches en une,

Les partis ennemis éteignent leur rancune

Et le peuple applaudit à la bonté du Roi!

Beau projet, mais manqué si l'on compte sur moi.

YANTHIS

Si mon père a des torts, que mon père rôpare! Ma libre indépendance est mon bien, en avare Je la garde.

PRISCA

Oh! si peu; vous régnerez un jour.

CAMILLUS

Soit, mais en attendant, le vrai roi, c'est TAmour. C'est lui seul que je sers, en lui seul que j'espère. Pour mieux être à l'Amour, je quitte et fuis mon père, Je trahis l'intérêt, l'honneur de ma maison, Ma parente inconnue, et, gai comme un pinson, Puisque Amour a permis que cette enfant lleurisse Sur ma route, j'adore, Amour, ton frais caprice Et je veux...

LA VOIX D'YANTHIS. chantant dans la coulisse.

La princesse an bord du ruisseau S'assit pour cueillir la verveine.

Ses yeux étaient frais comme l'eau.

Mais son cœur avait grande peine.

CAMILLUS. se troublant.

Ah! Prisca, viens, donne-moi la main.

Regarde...

(Il prend la main de Prisca et l'entraîne vers la gauche.)

PRISCA

C'est elle?

CAMILLUS

Oui, là, dans le jardin.

rr2 THEATRE

PRISCA

Faut-il m'éclipser?

CAMILLUS

Oui.

PRISCA

Je garderai la porte.

<I! reL'a^'oc la porte, la pousse à moitié et se tient derrière du cùté de la forêt.)

CAMILLUS, reculant du côté de Prisca.

Comment la Irouves-tu?

PRISCA, entr'ouvrant la porte.

Pas mal pour une morte... Car je veux étouffer si ces yeux-là voient clair.

LA VOIX DYAXTIIIS

« Mon prince est parti sans retour, « Ma joie amoureuse est fuuaée.

« Qu'où me dresse au seuil de ma tour. « Un doux lit de sauge embaumée.

CAMILLUS

Tu dis ?

PRISCA

Qu'elle est aveugle ou démente. A son air Gela saute aux regards.

CAMILLUS

Ah! ce bouffon me glace.

Un effroi m'a saisi...

(A Prisca.)

Toi, demain je te chasse.

YANTlllS 53

PRISCA

Mais aujourd'hui je reste et pour cause.

{Giniilliis fc retire à reculons vers la droite, les yeux toujours fixés du colé où va paraître Yantliis, l'risca est derrière la porte eutrubàillée.)

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