THYRA
Nous sommes en automne, Madame,
lOG THÉÂTRE
YANTHIS
La saison navrante et monotone Où le malade, las de ne pouvoir guérir, Avec la feuille au bois neigeant se sent mourir. 0 bois ensoleillés, vieux murs fleuris de mousse, Mon heure peut venir, la mort me sera douce, Je vous ai retrouvés.
MYRIIUS (Il fait asseoir Yanthis sur le banc.)
Calmez-vous, mon enfant.
PRISCA
Devons-nous commencer notre aubade?
MYRHUS
Un moment.
(A Yanthis.)
Les deux jongleurs sont là toujours, faut-il leur rendre La clef des champs?
YANTHIS, vivement.
Non pas, non. Je veux les entendre, Car j'ai toujours aimé les cordes et les voix Éveillant doucement le silence des bois. C'est, m'as-tu dit, Myrhus, un joueur de guitare?
MYRIIUS
Et son diseur de vers.
(A Cainillu-s et Prisca.)
Approchez.
YANTHIS
C'est bizarre, La douce émotion que je ressens ici^ 4 çfoire qu'il est lÈ^.
YANTHIS 107
iMYRIIUS, à Prisca.
La reine attend.
PRISCA, à Camillus.
Voici Le moment ou jamais de montrer votie grâce.
CAMILLUS
Jamais je ne pourrai... Prisca, parle à ma place.
(Prisca s'avance vers Yanthis et la salue très bas.)
PRISCA
Madame et Majesté, nous bénissons trois fois Votre bonté clémente et votre douce voix; Vous nous avez permis, à nous, fils de Bohême, De chanter devant vous, et cet honneur suprême Parmi nos compagnons nous consacre vainqueur.
YANTHIS, à part.
Ce n'est pas là la voix qui chante dans mon cœur.
PRISCA
Nous allons donc, au son grelottant des guitares, Mêler à notre honneur à l'or des rythmes rares L'émail des mots de pourpre et des rimes d'azur; Car l'art du vrai savoir est un métier fort dur. Joailliers sans métaux et forgerons sans forge. Nous sertissons des mots et, quand de notre gorge Le chant par nous conçu fuit, dièze ou bémol, C'est un écrin ailé qui chante et prend son vol.
ANTIGONE
Son discours est rempli de pierres précieuses.
PRISCA, à Camillus:
Étes-vous prêt?
CAMILLUS
Jamais.
PRISCA accorde sa guitare et chante.
Deux roses merveilleuses Croissaient dans un jardin.
Vint Éros, et soudain Les deux roses joyeuses Fleurirent dans sa main.
Éros prit la moins belle Et la mit sur son cœur Et l'emporta vainqueur.
L'autre rose fidèle Dessécha de langueur.
On peut être charmante Et s'en aller un jour Sans connaître l'amour.
A fleur, à femme aimante Noir destin, froid séjour.
ANTIGONE
Je n'aime pas cela, la chanson est méchante.
YANTHIS
Elle est vraie, Antigone, et celui qui la chante. Dis-moi, quel homme est-il"?
ANTIGONE
Oh ! Taspect d'un bouffon !
Chamarre' de vieux orsd(Heints, l'air fanfaron Et louche, un vrai fantoche errant de comédie.
YANTHIS 109
CAMILLUS. à l'iisca.
Ah ! Prisca, ta chanson est une perfidie!
PRISCA
Mais laissez-la venir.
De vers?
YANTHIS, a Antigone.
Et l'autre, le diseur
ANTIGONE
Il a l'aspect d'un jeune et fier chasseur, Il tient ses yeux baissés et garde le silence.
YANTHIS
Ah!
(S'adressant à Prisca,)
J'attends maintenant que votre ami commence.
CAMILLUS
Moi?
PRISCA
Vous-même.
CAMILLUS
Chanter?
PRISCA
Etes-vous assez pris !
Prince, exécutez-vous.
(Il lui offre sa guitare.
Un amant bien appris A toujours quelque plainte à gémir à sa belle.
ANTIGOiNE, à Yanthis.
Maintenant le plus vieux cherche au jeune querelle.
YANTHIS, à Prisca.
Et pourquoi cherchez- vous querelle à votre ami?
Il ne veut pas chanter, monsieur fait l'endormi.
MYRHUS
Mais vous aviez promis tous deux à Son Altesse De lui donner auhade.
PRISCA
Il est dans la tristesse Et pre'tend que les pleurs ont enroué sa voix.
YANTHIS
Il est triste, et pourquoi?
PRISCA, malgré Camillus.
Voilà bientôt deux mois Qu'il a perdu sa mie et son cœur est en peine. Voilà deux mois qu'il va buvant à la fontaine, Vivant de fruits d'automne et rôdant par ces bois Qu'il ne veut plus quitter; car la dernière fois Que sa douce adorée a daigné lui sourire, C'était dans ces forêts, paraît-il. Son martyre L'y retient.
CAMILLUS
Par pitié, tais-toi !
YANTHIS 111
YANTHIS
Pauvre garçon!
Et sa lèvre est depuis muette et sans chanson
PRISCA
Tant il est absorbé par celle qu'il adore !
YANTHIS, à part.
Qui sait si Camillus, lui, se souvient encore !
(Haut.)
Bien; qu'il se taise donc et retourne à ses bois !
J'aurais aimé pourtant à connaître sa voix.
(Elle se lève pour se retirer, Camillus prend vivement la main de Prisca.)
CAMILLUS
Prisca.
PRISCA
Le voulez-vous?
CAMILLUS
Oui.
PRISCA, s'avançant vers Yanthis qui s'est levée.
Reine, en noble artiste Mon ami craint surtout que son chant doux et triste, Écho de sa douleur, ne rende soucieux Votre beau froat royal, et...
YAHTHIS, s'arrêtant.
N'emplisse mes yeux De pleurs.
(Elle se rassied.)
Qu'il chante alors, les larmes me sont douces.
MYRHUS
Madame.
YANTHIS
Laisse-nous, ce sont là des secousses Qui font renaître en moi le cœur éteint déjcà. Vois, je vais déjà mieux.
CAMILLUS
Il le faut donc, Prisca !
PRISCA
Il le faut. Nous avons les deux pieds dans le gouffre. Sautez-y pour calmer ce pauvre cœur qui souffre. '
(Camillus pread la guitare, que lui offre Prisca, l'accorde, s'avauce devant Yanthis; il chaute.)
CAMILLUS
Les lys fanés jonchent l'allée Et les feuilles le banc désert, Où mon amie au loin allée Rêvait au pied du cùdrc vert.
l'ANTHIS Cette voix!
CAMILLUS
J'ai ramassé.des fleurs flétries Et j'ai baisé les feuillns d'or; Mais ni feuilles ni fleurs meurtries.
Mortes,' n'ont pu me dire encor
Où s'en est mon amie allée.
Celle, qui sur le banc désert Illuminait la sombre allée.
Blonde au pied du graud céJre vert.
YANTllIs, so soulevant très émue.
Antigone, un effroi me pénètre; Antipone, un étrange émoi trouble mon être.
CAMILLUS, clianlant.
L'amour est-il donc un mensonge, Que l'être imploré par nos vœux Puisse oublier comme un vain songe, Et le baiser et les aveux!
YANTHIS, se levant toute droite.
Unmensonge, ah! nourrice, il croit qu'un froid mensonge... Dis-lui que mon amour n'e'lait pas un vain songe, Que je l'aime toujours, mais qu'un arrêt cruel,
M'a contrainte à... Myrrlius.
iElle tombe évanouie.)
ANTIGONE, la soutenant.
Elle défaille, à ciel!
MYRHUS
Et grâce à toi, nourrice, ô faible créature! N'avais-je pas prédit la fin de l'aventure ? Soutiens-la.
(I lui fait respirer un flacon, Antigone et Thyra s'empressent autour d'Yanthis évanouiei)
.\NTIGONE Mon enfant.
CAMILLVS. se jetant aux pieds de Yanthis et lui baisant la main.
MYRHUS
Quoi, manant!
Près de Sa Majesté qu'oses-tu maintenant! Hors d'ici, vagabond, gipsy, chanteur funeste !
(CAMILLUS se relève, il va riposter. Prisca le prend vivement par le bras.)
PRISCA
Décampons au plus tôt sans demander le reste. Encore un mot, seigneur, et nous sommes perdus.
(Durant la chanson, le capitaine des gardes est revenu avec bonne escorte et observe la scène.)
CAMILLUS Je resterai.
PRISCA, suppliant.
Seigneur...
LE CAPITAINE des gardes, montrant Camillu.s à ses gardes.
Du prince Camillus Vous vous saisirez. Moi, de cet oiseau rare.
(Il désigne Prisca,^
PRISCA
Profitons de l'émoi pour fuir de la bagarre.
CAMILLUS
Je reste.
PRISCA
Le vieux myrrhe est prompt à s'irriter. Vous avez donc juré de nous faire arrêter?
YANTHIS 115
CAMILLUS, avec un grand geste.
Je reviendrai.
(Il suit Prisca. Au moment où Prisca franchit la parle, le capitaine des gardes l'arrête. Prisca est garrotte.)
I,K CAPITAINK
Et d'un.
PRISCA, se débattant.
A moi!
LE CAPITAINE
Qu'on le bâillonne.
(Camillus a sauté vivement en arrière, il tire sa dague et fait face aux gardes.)
CAMILLUS
Le premier d'entre vo"us qui touche à ma personne, Je lui cloue et ma dague et la mort au côté!
LE CAPITAINE, chapeau bas.
Nous nous en remettons, prince, à votre bonté. La volonté du roi votre père est expresse, Et nous avons mandat d'arrêter votre Altesse.
MYRHUS. quittant Yanlhis aux mains des femmes. Une Altesse en ces lieux.
LE CAPITAINE, désignant Camillus.
Le prince Camillus, Lui-même.
116 thiUtre
YANTHIS, revenant à elle.
Caraillus! non, je ne rêve plus.
On a bien dit son nom : Camillus!
LE CAPITAINE
Qu'on arrête Monseigneur.
YANTHIS, se levant et venant vis-à-vis le capitaine.
Et la reine Yanthis. Je suis prête A le suivre au palais, et là devant le roi, Je de'fendrai sa cause.
MYRHUS
Elle est folle. L'effroi
L'é^'are, elle délire.
(A Y'anthis.)
Yanthis.
(Il veut l'emmener.)
Je suis reine.
Je défends que l'on touche au prince.
LE CAPITAINE
Qu'on l'emmène !
L'ordie est formel.
(Les gardes s'avancent vers Camillus.)
Manants!
MYRHUS, à Yanthis.
Apaisez votre émoi.
Rentrons.
YANTHIS 117
YANTIIIS. :e dOp.igeant.
Et qui commande en ces lieux, vous ou moi? Myrhus! j'entends qu'ici tout cède et m'obéisse. Le roi règne au palais. Moi, c'est trop d'injustice Tolére'e et d'affronts dévore's en secret; Vous n'êtes, sachez-le, que mon premier sujet; Je suis lasse à la fin, de toujours vous entendre Me gourmander, Myrhus, et jamais me défendre.
.MYRHL'S
Yanthis...
YANTHIS
Pardonnez, mais mon âme est à bout.
Quant à vous qui m'avez, valet, parlé debout. Chevalier-garde, allez dire au roi d'IUyrie Que, moi, fille de rois et par les rois meurtrie, j'ose en(în relever mon front humilié.
Le prince Camillus s'est fait mon prisonnier. Je le garde... partez... Ah! Myrhus, Antigone, Menez-moi sur le banc, la force m'abandonne.
lElle cliancelle et vient, «uutenue entre les Ijras de Myrliuàel d'Antif<iine, s'abattre sur le banc. Sur un signe de Myrhus, le capitaine des gardes a fermé la porte et laissé Camillus libre dans le jardin.;